AU DIX-NEUVIEME SIECLE
Dès le haut moyen âge, grande était , au delà du Rhin, la vogue de ces mystères et moralités qui charmaient, en les édifiant, les pieux loisirs de nos pères. Faut-il s*en étonner? N'est-ce pas aux murs de Gandersheim et au X' siècle que Hroswitha, la forte voix, « clamor validus Gandeshemensis », semble ouvrir, a juxta facultatem ingenioli » , la série des dramaturges modernes et la renaissance de Tart? Nous dirons, avec MM. Magnin et Ozanam : a II ne faut croire ni au sommeil, ni au réveil des facultés humaines, mais à leur continuité ^ Les lettres n'ont jamais péri. La Providence, pour qui rien n'est petit, prend soin des destinées de l'art comme des révolutions des peuples, et ne laisse jamais le monde sans un foyer où il puisse rallumer son flambeau ^. » Consolante pensée, fanal pour la nuit des mauvais jours. Il fut un temps où le déluge des barbares semblait avoir tout englouti ; mais, nous l'apprenons, l'arche sainte reposait sur la montagne. Il n'y a pas eu de renaissance : l'art dramatique moderne se relie, par l'époque des confréries et Tépoque hiératique, à l'ère dramatique romaine.
La question des mystères, du drame chrétien, a été beaucoup plus étudiée en France ^ qu'en Allemagne ; néanmoins les savants français n'ont pas complètement fait l'exhibition du contingent germanique, car les éditeurs du a Théâtre français au moyen âge » semblent ignorer que le mystère des ce Vierges folles », popularisé en langue romane du Nord et du Midi, comp-
4 . Charles Magnin, Les Origines du théâtre moderne. Avertissement, p. III.
2. Ozanam, Dante et la philosophie catholique au xrii« siècle^ p. xlit.
3. Nous rappelons les travaux de MM. Francisque Michel, Monmerqué, Jubinal, Magnin, Onésime Leroy, et les savants articles des c Annales Archéologiques », par MM. Félix Clément, baron de la Fons, Didron.
tait également sa version allemande. Ce mystère fut représenté en 1322 dans le parc d'Eisenach, devant Frédéric, margraf de Meissen et landgraf de Thuringe, par les membres du clergé et leurs élèves. Bannies de la présence du fiancé, ayant vainement sollicité les vierges sages de leur octroyer un peu d'huile, les vierges folles, avisant leurs lampes vides, se prennent à pleurer amèrement, à invoquer tous les saints du paradis. Mais ni les prières des bienheureux, ni même l'intercession de la Mère de miséricorde, ne peuvent faire révoquer l'arrêt porté contre les imprudentes. Alors le landgraf courroucé interrompit le « jeu » et s'écria, en bondissant de son siège : « Quel est donc ce christianisme, dont le Dieu , sans pitié pour nous, n'écoute ni les prières des saints, ni celles de sa Mère? » Le prince s'en émut cinq jours durant, dit la chronique, et à grand'peine les docteurs parvinrent à lui faire saisir le vrai sens de la parabole.
Deux manuscrits de Munich (ix-xi s.) contiennent des fragments de drame versifiés en latin. La bibliothèque du prince de Wallenstein possédait un drame de la Passion (xiv s.), et un oratorio dramatisé écrit dans les deux langues latine et allemande. Dans la « Résurrection du Christ », publiée par Wackernagel , c'est un jalon à noter, on voit s'immiscer l'élément profane ; car les chants et dialogues sur la sépulture et la résurrection du Sauveur s'entremêlent de scènes de la vie privée entre un marchand , sa femme, son valet et un autre marchand. Dans un manuscrit de Heidelberg (1514), une « Passion » débute par le « Veni sancte » ; ce mystère nous importe, car il nous offre alternativement des tableaux tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament. Friedland, enfin, a publié un « Jeu» représenté à Berlin en 1589 par les princes et princesses de la cour électorale.
Le drame chrétien avait, comme on le voit, fourni ample carrière, lorsqu'il vint donner contre un écueil fatal pour lui % la réformation. Secouant la poussière des villes, il s'en fut alors demander asile aux paisibles campagnes, aux vallées écartées. Accueilli et fêté, il se perpétua en Suisse, en Souabe, en Styrie jusqu'à la fin du siècle dernier. On le croyait passé à l'état de rareté bibliographique, mais point ; le mystère survit et il s'est produit dans toute sa gloire l'an dernier, non pas une, mais douze fois à Oberam-
I. Gervinus affirme que le drame, notamment à dater de la réforme, résidait exclusivement dans l'Allemagne du Nord, ce qui veut dire dans rAUemagne protestante. Cette assertion est des plus hasardées, à moins qu'on n'accepte, comme spécimen et argument, la pièce de Naogeorg, dont nous traduisons le titre : Jeu chrétien et récréatifs où sont merveilleusement représentés les leçons et gestes diaboliques de Vantéchristlque papisme. Cette pièce est déclarée bonne et honorable par l'éditeur de nos jours, G. Friediand.