XI
mergau, village de la haute Bavière '. Ce fait insolite mérite d'être étudié. Mais d'abord orientons-nous.
On quitte Munich dans la direction d'Inspruck et on traverse le lac de Staremberg , aux bords duquel se dresse le Bernried *, château et prévôté des chanoines réguliers de saint Augustin. Au lieu de saintes psalmodies, la brise n'apporte de ce château, aujourd'hui, que les beuglements de la race bovine; puis on atteint la haute Bavière méridionale. Emmarchement des Alpes, couvert de bois, accidenté d'ondulations, semé de lacs déversoirs des neiges alpines, exposé à la froide haleine des glaciers, tardivement conquis à une maigre culture et reprenant ses droits dès que s'arrête la main de l'homme, ce territoire semble prédestiné à la vie monastique. Etîectivement, la grande invasion rase stations, cités, châteaux échelonnés sur la voie romaine du Danube et du Rhin; le temps, autre niveleur, balaie leurs débris, et cette « vasta solitudo » , comme l'appellent les annalistes, ne retrouve une population qu'en la personne de quelques ermites. Mais cette Thébaïde glacée se recrute incessamment. Saxo Grammaticus nous l'apprend, le jour vint où Éticho, le fils du premier des Guelphes, indigné de ce que son fils Henri consentait à une prestation d'hommage envers Louis le Débonnaire, son beau-père, s'y retira avec une suite de douze nobles, sorte de table ronde cénobitique, origine du « Mons Altonis. » Au xi^ siècle, Altmann de Passau 3, sous les auspices du duc Guelphe, y érige en pleine forêt le monastère de Raitenbuch. Au xiv* siècle, l'empereur Louis fonde l'abbaye d'Ettal , et tel est l'accroissement de ces pieuses colonisations, que la contrée en reçoit le surnom de « PfafiFen Winkel » (le coin clérical) 4. C'est dans l'Ammergau
4. La Gazette illustrée de Leipsick a publié, l'an dernier, un article sur noire « Passion p, article traduit, nous diton, dans V lilust ration française. — Nous avons trouvé, dans l'excellent recueil de Munich, publié par Phillips et Gôrres, Feuilles historiques et politiques {Historischpolitische blâtter^^ à la date de 4840, un compte-rendu substantiel et détaillé qui mérite toute confiance, et qui va nous servir de guide.
2. Fondé en WîO. — Paul de Bernried fut le biographe de Grégoire VU. A la sécularisation, on trouva à Bernried un codex en langue turque. Non loin de là, Benedictbeueren possédait onze manuscrits écrits en majuscules mérovingipnnes, et qui furent préservés du fer, du feu et de mille autres dangers durant dix siècles. Il en résulte que ces moines n'avaient pas seulement cure de leur préservation personnelle. Que de fois fallut-il mettre ces trésors intellectuels en sûreté !
3. Altmann de Passau, Thomme auquel Grégoire VU écrivait : a C'est à vous que je confie le soin de me représenter en Allemagne », est l'un des grands et forts caractères de l'époque. Ce qu'était Grégoire sur le siège de saint Pierre, il le fut sur celui de saint Valentin de Passau.
4. L'empereur y établit, en 4332, vingt moines bénédictins, treize chevaliers et leurs femmes. Les chevaliers, vêtus de gris et bleu, avaient chacun un valet, une suivante et un chauffeur; ils comptaient, parmi eux, un maître autorisé à entretenir quatre chevaux, douze chiens, un chasseur et un fauconnier montés. Ces prébendes chevaleresques s'éteignirent successivement; les béuédic-
(le district de la rivière de TAmmer), entre Raytenbuch etEttal, que se trouve situé le village d'Oberammergau , où nous convions nos lecteurs.
A la réforme, Oberammergau avait tristement déchaussé le cothurne; mais, en 1632, une épidémie s'étant jointe aux calamités de la guerre de trente ans, les bénédictins d'Ettal conseillèrent aux malheureux habitants de s'engager par un vœu, eux et leurs descendants, si la Providence les prenait à merci, à représenter tous les dix ans ce mystère, source de bénédiction pour leurs ancêtres. Dès l'année suivante (1634), la représentation eut lieu dans le cimetière, fit grande sensation dans le pays et se renouvela dès lors de décade en décade. En 1810, le synode ecclésiastique de Munich lança un interdit motivé, sans nul doute, sur l'emploi qu'on avait fait des évangiles apocryphes pour composer le mystère ; mais les habitants d'Oberammergau eurent recours au roi Maximilien-Joseph, et l'autorisation de jouer leur fut accordée sous la condition d'un remaniement.
Cette tâche de remaniement du mystère échut à dom Otmar-Weiss, ex-bénédictin d'Ettal et curé de Fesewang. Élaguant certaines allégories et intermèdes, expulsant Lucifer et la cour infernale, il réduisit, à l'exception des morceaux chantés, le livret en prose, afin de pouvoir s'en tenir strictement, tant dans l'action que dans le dialogue, au texte de l'Écriture. A cela près, l'ancienne pièce fut conservée '. La musique, qui comprend chœurs, récitatifs, duos, morceaux d'ensemble, fut composée par le maître d'école Dédier, jadis enfant de chœur à Raitenbuch. Ainsi refait, le mystère, également nommé « moralité » (moralitas), exécuta sa rentrée en 1 811 . En 1 830, on émigra du cimetière; outre l'inconvenance de dramatiser dans un lieu consacré, on s'y trouvait trop à l'étroit; car, bien que le local actuel soit apte à contenir six mille personnes, il arriva, en juin dernier, que trois mille amateurs ne purent trouver place , ce dont on les dédommagea le lendemain par une représentation extraordinaire.
De nos jours, un tel empressement, une telle affluence ont de quoi surprendre. Outre que le jeu et les dispositions scéniques sont consacrés par la tradition, la périodicité du mystère tient les gens d'Oberammergau en haleine; ils ont d'ailleurs le temps de se former. Sur une population de quinze cents habitants, le nombre des acteurs peut monter à quatre cents, de tout sexe et même de tout âge , c'est-à-dire depuis deux ans jusqu'à passé quatre-
tins se vouèrent à l'éducation de la jeune noblesse, avec un tel succès, qu*au xvii* siècle on s'y rendait de toutes les parties de l'Allemagne.
4 . On garde précieusement à Oberammergau la pièce ancienne, à laquelle on pourra foi t bien revenir une année ou l'autre.
vingts. On débute dans les bras de sa mère, qui fait quelque matrone de Jérusalem ; avec le temps , on s'enrôle dans la garde du centurion ; puis , on en vient à siéger dans le sanhédrin, parmi les princes des prêtres, et à s'élever même au rang d'apôtre. Mais, sachez-le, tel rôle ne se confie qu'à bon escient : il faut être homme de mœurs régulières et bien famé dans la commune; que si l'on faiblit, si l'on se laisse aller à de grivoises habitudes, exclu des Galiléens, on rentre dans le peuple de Jérusalem ou dans la tourbe des vendeurs du temple. Enfin, si les Ammergoviens sont bons acteurs , cela tient encore au sens artistique que fait naître et développer en eux leur genre de vie et leur profession. On va en juger.
Il est , dans le Tyrol méridional , un coin perdu , une vallée qui circule péniblement à travers des roches abruptes, où l'on parle encore un roman qui accuse son rhétique. Ce pays est le Grœdenthal , la vallée de Grœden.
Ce fut là que Jean de Metz, en 1703, se prit à couper, tailler et ciseler des cadres d'images à fleurons et à enroulements ; premiers essais d'une industrie qui , vers i 750 , occupait toute la population de la vallée, hommes et femmes, grands et petits, occupés du soir au matin, en des chambres basses ou autour d'une étable, à tailler des crucifix, des représentations de crèches, des figures de saints et notamment tout le monde zoologique de l'arche de Noé. La valeur de la production annuelle s'élève en ce moment à 44,000 florins. Néanmoins, les Grœdner se trouvent aujourd'hui dans un étrange embarras : ayant, par un aménagement mal entendu, taillé menu toute leur forêt de pins ( « pinus cembro », ou « pinus montana » ), la matière première est en hausse ; il faut la tirer de loin, en attendant que le nouveau plant âit'atteint l'âge mûr de cent vingt ans. Dans les premiers temps, les gens de l' Ammergau débitaient les produits de Grœden ; mais les Grœdner s'avisèrent de se lancer eux-mêmes, pacotille sur le dos, de par l'Europe, voire en Amérique, et telle est l'origine des maisons de jouets établies dans la plupart des capitales. Or, ceux d'Oberammergau, également situés à une latitude élevée, 12,637 pieds au-dessus du niveau de la mer, où l'été n'est qu'un voyageur de passage, bien plutôt qu'un hôte, ceux d'Oberammergau, dont le climat n'admet guère en fait d'agriculture que l'élève du bétail, se mirent en devoir de s'approprier la lucrative industrie de leurs voisins. Ils y réussirent à tel point, qu'au siècle dernier leurs bienheureux et leurs tabatières avaient gagné Cadix et Saint-Pétersbourg. Cette profession sédentaire, et qui suppose tout au moins l'étude élémentaire du dessin, comportait le double résultat d'éveiller cet esprit de corporation qui fait, par exemple, exclure impitoyablement tout étranger de l'apprentissage ; de là,
dans les habitants, le développement délicat du sens artistique. Aussi prennent-ils en scène les poses de leurs œuvres. Informez-vous du personnage qui représente le Christ; on vous répondra indubitablement • « C'est un sculpteur de crucifix. » Ce qui fait la renommée du mystère et attire de bien loin des populations entières , c'est donc le talent des acteurs ; mais encore, qu'on ne s'y méprenne, le désir sincère de s'édifier. Jadis, on voyait des spectateurs se mettre en prière ; aujourd'hui , ces sympathies sont encore des plus vives. L'auditoire est convaincu, attentif, ardent, ému dans l'âme et versant de vraies larmes. Le campagnard est pendant huit heures , car telle est la durée du « jeu », ravi au troisième ciel ; il prodigue, à son départ, les éloges de bon aloi et convient franchement que chez lui on n'en saurait faire autant. L'étranger, même habitué aux prestiges dramatiques de nos cités, ne saurait se soustraire complètement à cette pieuse impression.
Le mystère est, à Oberammergau , la grande affaire de la dixième année : car joies, honneur, profit, tout est en commun ^ Aussi, que de préparatifs, de répétitions, quelle attente ! Tout a été disposé par les soins des directeursi, douze en nombre, h l'instar des douze apôtres , et dès la veille c'est une vie nouvelle, une atmosphère de fête qui dilate les cœurs.
Chaque maisonnette, au toit légèrement incliné et saillant, aux murs blancs qu'un pinceau indigène a décorés d'une effigie de la Vierge ou d'un sujet biblique, reçoit ses hôtes. Voici venir, dans leurs pittoresques costumes, Bavarois, Tyroliens et gens de Souabe. Vers le soir, un corps de musique, qui formera l'orchestre du lendemain, parcourt le village. En 1830, les exécutants portaient le costume national; en 1840, ils avaient, par malheur, adopté le pantalon blanc et le frac noir. Progrès de civilisation. Hélas! il en est d'autres : vers cette époque, et dans un des plus beaux sites de ces montagnes, un paysan s'était pendu. Le malheureux était un libre penseur. On trouva sur lui un volume de J.-J. Rousseau.
Dès quatre heures du matin , la population est en branle : les cloches sonnent à toutes volées, les messes se succèdent; car, pour cette population, le théâtre est un supplément du culte. Vers huit heures, deux coups de canon annoncent le « jeu ».
Qu'on se figure un parterre , un hémicycle allongé, à enceinte plancheyée, pouvant contenir, nous l'avons dit, six mille spectateurs, étages par gradins sur des bancs sans dossiers. Le tout à ciel découvert , avec encadrement de
K . La recette de Tannée dernière peut s'évaluer à 20,000 francs. Frais déduits, la somme est employée pour un but d'utilité communale : on rapplique aux écoles de dessin et à Tamortissement de la dette.
montagnes vertes et rocheuses. L'une de ces montagnes^ de forme conique, surplombe les autres et arbore la croix. On reste donc exposé sans miséricorde à Tardeur du soleil ; d'autres fois , et cela n'est pas rare, à des rafales de neige ou de pluie. Dans ce dernier cas, les acteurs, pour ne pas compromettre leur costume, s'abritent sous le classique parapluie rouge; mais ce confort est prohibé entre voisins du parterre; on consent volontiers à souffrir l'intempérie, pour que tout le monde voie et entende plus à l'aise.
Le théâtre se compose d'une avant-scène, ou « proscenium », de quatrevingts pieds de large. Au second plan une arrière-scène , qui comprend un théâtre à rideau et décorations mobiles; elle s'accompagne, à droite et à gauche, de deux façades de maisons à balcon (maisons d'Anne et de Pilate), flanquées elles-mêmes de deux portiques , ouvrant sur des rues profondes , les rues de Jérusalem. Cette ordonnance est parfaitement entendue. Le proscenium sert au chœur ; c'est évidemment un legs de la tragédie grecque. Le théâtre est pour les tableaux muets et les scènes dialoguées qui exigent une décoration spéciale; les rues, le théâtre, le proscenium et même les deux balcons servent aux grands déploiements scéniques. Tout compte fait, six subdivisions , dans lesquelles le célèbre philologue Thiersch, de Munich, retrouve identiquement les dispositions du théâtre grec.
Le rôle du chœur consiste à interpréter les tableaux muets, à en faire saisir le sens caché ou prophétique. Chaque tableau est emprunté à l'Ancien Testament, et il est la figure d'une scène du Nouveau, d'ordinaire immédiatement représentée. Ainsi l'Évangile se joue par personnages vivants en face de l'Ancien Testament qui est peint. Le chœur prépare le spectateur; il se lamente, se réjouit, prie, espère ou rend des actions de grâces. 11 se compose de quatorze personnes, hommes et femmes, uniformément affublés d'un costume assez bizarre, d'une coiffure à plumes bariolées, qui siérait mieux à l'opéra de « Fernand Cortès ». Entrant en scène par les deux côtés et par moitié, le chœur s'aligne, faisant face au spectateur, comme une rangée de tuyaux d'orgue; mais, au lever du rideau, il s'ouvre en deux segments de cercle. Le coryphée est désigné , ainsi que ses confrères, par le nom « d'Ange gardien », importation du drame italien. Ce personnage, remarquable par l'ampleur de sa personne et de sa voix, n'est rien moins que M. le bourgmestre d'Oberammergau en personne.
Baron Ferdinand DE ROISIN.
La fin à la livraison prochaine. )
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