‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 38 sur 103 · CRÉATION DE L'HOMME ET DE LA FEMME · texte numérisé non relu

CRÉATION DE L'HOMME ET DE LA FEMME

Jamais à aucune époque l'art ne s'est préoccupé, autant qu'au moyen âge, de la poésie de l'espace, de la beauté du placement. Dans l'antiquité, surtout en Grèce, l'unité est le despote auquel l'art obéit; dans le moyen âge, c'est la variété , quelques-uns même disent l'anarchie, qui gouverne. Sous l'empire de l'unité, on devait songer bien peu à la distribution des choses. Du moment que la colonne d'un temple se répète cent fois la même dans le même monument, il importe peu en eflFet que telle colonne soit placée ici et telle autre ailleurs ; dans le champ de la variété, au contraire, l'ordonnance des objets est indispensable. Plus les choses sont multiples et diverses, plus il est nécessaire, sous peine de confusion, d'y introduire de l'ordre. Ce seul fait explique la constante et quelquefois la puérile préoccupation où s'absorbent les esprits du moyen âge à l'égard du classement des objets. Je dis puérile, car à ce dur reproche ne peuvent pas toujours échapper les divisions et subdivisions presque infinies inventées par les encyclopédistes, les scholastiques, les théologiens, les sermonnaires , les artistes eux-mêmes, pour partager, distribuer, hiérarchiser les objets de leur pensée. Il faut lire la « Légende dorée » ou le « Rational des divins offices », pour soupçonner ce besoin ou cette maladie du classement. Mais cette maladie, si l'on veut l'humilier de ce nom , a donné naissance à des beautés à peu près ignorées des anciens. Cette indifférence de l'ordre où les païens étaient assoupis, les chrétiens l'ont secouée pour ériger en principe, pour formuler en loi la hiérarchie des choses. Par exemple, les quatre murs d'une église ne s'éta* blissaient pas arbitrairement sur terre ; on y voulait une relation avec le ciel.

r Voyez les « Annales Archéologiques » , vol. VI, p. 35; vol. IX, p. 41, 99, 475, 232; vol. X, p. 339.

La téie de Tédifice, son chevet, regardait l'orient; les pieds se tournaient à Toccident; les flancs s'étendaient au nord et au midi. Cette sublime corrélation entre les quatre points cardinaux, c'est-à-dire entre le ciel et la terre, est une loi constante que ne viennent pas infirmer de très-rares exceptions.

Si de la matière brute, de simples murailles prennent une pareille signification , uniquement par leur exposition aux quatre points du monde , on n'aura nulle peine à croire que cette matière vivante , ou du moins vivifiée par la sculpture et la peinture , pourra s'élever à une valeur plus haute encore. En effet, réunissant la statue de pierre et la figure peinte sous le nom générique d' « iconographie », nous verrons, comme dans les cathédrales de Reims, de Chartres, d'Amiens , le premier avènement du Sauveur au chevet de l'église,- à l'orient, d'où vient la lumière; le second avènement, le redoutable jugement dernier, à l'occident, où s'amoncèlent les nuages sanglants; au nord, la froide loi mosaïque, l'Ancien Testament ; au sud, le chaleureux Évangile, la loi de grâce et d'amour. Rien n'est plus facile que de trouver la raison de ce classement de l'histoire religieuse de l'humanité. Si de l'ensemble nous descendons aux détails, même signification. A la baie principale du flanc nord, où se déroulent les personnages et les faits de l'Ancien Testament, on trouve la création du monde comme celle de Chartres, à laquelle nous avons déjà consacré cinq articles. Mais les différents sujets de cette création s'ordonnent eux-mêmes d'après cette loi que nous avons appelée la poésie de l'espace. La grande baie ou arcade centrale du porche nord de Chartres s'aiguise en une large ogive dont les deux branches, de bas en haut, sont ourlées de trente-six sujets : dix-huit à gauche, dix-huit à droite. Les sujets de gauche sont occupés par la création , depuis le vide , depuis le rien d'où sortent le ciel et la terre, jusqu'au limon dont est fait l'homme. En bas de cette branche gauche de l'ogive, c'est le néant; en haut, c'est la création de l'homme qui va faire l'objet de cet article. L'homme et la femme sont au sommet de l'ogive, comme la fleur au point culminant de la tige. Mais, ainsi arrivé à la pointe suprême de l'arcade , l'homme pèche ; alors il descend , de degré en degré, la pente rapide et longue de la branche droite de l'ogive. Au bas de cette branche, le travail, la misère : Adam bêchant, Eve filant. Ainsi , à la naissance gauche de cette arcade , le néant d'où va sortir le monde matériel ; à sa naissance droite , le péché , ce néant moral , d'où sortira la régénération de l'humanité. Yoilà les deux racines de ce double tronc ogival qui porte à son sommet la création d'Adam et d'Eve.

Chaque jour de la création est traduit par deux ou trois bas-reliefs au plus; mais le sixième, le plus grand jour de l'œuvre divine, demandait plus XI 20

(le développement. Partagé en deux parties , dont la première a fait Tobjet de notre dernier article, il devait valoir au moins deux des jours précédents. Chartres a été plus généreux en sujets : cette deuxième partie y a consommé six bas-reliefs pour elle seule ; en sorte que huit sujets ont été consacrés au sixième jour, presque autant qu'aux cinq jours précédents réunis ensemble. Ce que le sculpteur du xiii^ siècle a fait à Chartres, tous les artistes, peintres et statuaires, l'ont fait aussi pendant la durée du moyen âge. C'est donc à dire que la quantité des sujets, peints ou sculptés, qui représentent la création de l'homme et de la femme est innombrable, et qu'on pourrait publier facilement un ouvrage, écrire une monographie uniquement sur cette deuxième partie du sixième jour. Comme on ne nous demande pas un volume , nous donnerons seulement les principales indications.

Voici le texte de la Genèse, depuis le vingt-sixième verset , où nous nous sommes arrêté dans le précédent article, jusqu'au trente et unième inclusivement, qui termine le premier chapitre :

« Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et ressemblance , et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes, à toute la terre et à tous les reptiles qui se meuvent sur la terre. — Et Dieu créa l'homme à son image; il le créa à l'image de Dieu; il les créa mâle et femelle. — ^Dieu les bénit et il leur dit : Croissez et multipliez-vous; remplissez la terre, et soumettez-la ; et dominez sur les poissons de la mer , sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre. — Et Dieu dit : Je vous ai donné toutes les herbes qui portent leur graine sur la terre , et tous les arbres qui renferment en eux la semence de leur espèce, afin qu'ils vous servent de nourriture ; — et à tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui se meut sur la terre, et qui est vivant et animé, afin qu'ils aient de quoi se nourrir. Et cela fut fait ainsi. — Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très-bonnes. Et du soir et du matin se fit le sixième jour '. »

4 . a Et ait : Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram ; et pnesit piscibus maris et volatilibus cœli, et bestiis, universœque terrse, omnique reptili quod movetur in terra. — Et creavit Deus hominem ad imaginem suam ; ad imaginem Dei creavit illum ; masculum et feminam creavit eos. — Benedixitque illis Deus, et aït : Crescite et multiplicamini , et replète terram, et subjidte eam, et dominamini piscibus maris, et volatilibus cœli , et universis animantibus quae moventur super terram. — Dixitque Deus : £cce dedi vobis omnem herbam afferentem semen super terram, et universa ligna qus habent in semetipsis sementem generis sui , ut sint vobis in escam ; — Et cunctis animantibus terrae, omnique volucri cœli , et universis qu» moventur in terra, et in quibus est anima vivens, ut habeaut ad vescendum. Et factum est ità. — Viditque Deus cuncta quœ fecerat ; et erant valdè bona. Et factum est vespere et mane dies sextus. » — c Grenèse », ch.i, versets 26-31.

De ce texte on a tiré de nombreux volumes de commentaires qu'il ne nous appartient pas de juger ; la théologie n'est pas de notre ressort. Ce qui regarde directement l'archéologie, c'est la manière dont on a formulé et traduit pour l'œil le sens contenu dans ces versets. Le premier mot, «Faisons l'homme à notre image et ressemblance » , a provoqué des représentations diverses. Les uns ont trouvé, dans ce pluriel faciamusj une manifestation de la Trinité. Les trois personnes divines auraient, suivant eux, concouru à la création de l'homme plus directement qu'à celle des autres êtres. En conséquence, comme dans la miniature déjà donnée dans les « Annales » , volume I , page 8 , ils ont figuré les trois personnes divines, parfaitement distinctes et opérant visiblement la création de l'homme. Le Père et le Fils prennent Adam chacun par un bras, comme pour l'aider à se lever de terre, tandis que le Saint-Esprit, qui procède de l'un et de l'autre, semble descendre sur la tête de l'homme comme pour lui donner le souffle de la vie. On remarquera la manière matérielle , mais ingénieuse, d'exprimer la procession du Saint-Esprit par les ailes de la colombe divine qui semblent sortir de la bouche du Père et du Fils. Nulle autre représentation ne rend mieux ni plus visiblement le « Fagiamus hominem ».

D'autres ont pensé qu'il n'y avait pas , dans ce pluriel faisons, une manifestation nécessaire et parfaitement évidente de la Trinité. Suivant eux , ce comme un souverain qui commande ou comme un artiste qui s'excite à faire son œuvre, Dieu pouvait s'exprimer au pluriel sans s'adresser directement aux deux autres personnes divines ; il pouvait parler ainsi, uniquement parce qu'il s'adressait à un ange qui l'aurait aidé à pétrir l'argile dont le premier homme fut fait » , et ils l'ont dessiné d'une manière curieuse. Yoyezen la gravure dans « l'Iconographie chrétienne » ( Histoire de Dieu), p. 513. Ailleurs, dans « l'Iconographie chrétienne », que nous venons de citer , nous avons dit : « Dieu est assimilé à l'artiste éminent qui met la dernière main à une œuvre qu'un artiste inférieur aurait ébauchée. Cet artiste inférieur, ce praticien, c'est l'ange qui vient de façonner l'argile et de lui donner la forme grossière, les linéaments généraux d'un homme. Mais cet homme n'est que de la terre encore : il est informe , inerte, privé de sens ; il n'a pas de vie. Dieu est donc là debout^ bénissant de la main droite cette statue, qui va être Adam , et lui soufflant à la face l'haleine de la vie. Ainsi l'ange concourt avec Dieu à former Adam ; l'ange dégrossit ce que Dieu achève et perfectionne 3>.

Quant au théologien sculpteur de la cathédrale de Chartres, il n'a montré ni les trois personnes divines visiblement distinctes et assemblées pour créer

l'homme , ni l'ange concourant avec Dieu pour opérer cette création ; il n'a sculpté qae Dieo seul. Le Créateur, semblable à tous ceux que nous avons déjà vus, mais plus pensif en quelque sorte, plus recueilli, si l'on peut ainsi parler, tient entre ses deux mains la léte d'Adam qu'il semble façonner et caresser avec amour. Adam n'est fait qu'à moitié ; le bas de son corps est argile ; il est enfoui dans un tronc de terre, comme une épée dans ud fourreau grossier et noueux. Adam est tout surpris de s'éveiller à l'existence ; il regarde sans rien voir. Ses mains et tout le haut de son corps s'inclinent sur les genoux du Créateur, comme un enfant qui se reposerait sur les genoux de sa mère. Notre gravure, nous l'avouerons sans peine, est fort imparfaite, et cependant elle rend assez bien un des plus charmants sujets que le moyen âge ail jamais exécutés. Nous ne croyons pas qu'il existe quelque part une création de l'homme aussi originale et , tout à la fois, aussi pleine de sentiment. Où trouver un créateur plus affectueux , une créature plus douce et plus reconnaissante? Celte création d'Adam a été traitée avec une prédilection évidente.

Page 1