‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 39 sur 103 · llTIOX DIL'BOm- II.— «ÉlTIOllHLlTiam · texte numérisé non relu

llTIOX DIL'BOm- II.— «ÉlTIOllHLlTiam

CATB^DIIALS DB CBAKTBRS CATHÉDRALE DB CHARTUS.

Tout en haut de l'ogive, à la pointe de la branche gauche , c'est la création de l'homme ; en pendant, mais à la pointe de la branche droite, c'est celle de la femme. Ainsi vient se vérifier ce que j'ai dit plus haut sur la

poésie (le l'espace, sur la beauté de la disposition des choses. Adam est la fleur de cette tige dout les racioes plongent dans le uéant, dans le chaos qui précède la création ; Eve est le point culminant de cette plante amère qui, de degré en degré , ainsi que nous le verrons dans les autres articles , va descendre et se plonger dans le mal, dans le péché de la désobéissance et de l'orgueil. Remarquons cette petitesse de la femme relativement an Créateur i Adam , au contraire, est d'une stature égale à celle de Dieu. Du reste, cette petite Eve est désagréable et mal faite ; noire gravure ne montre pas assez tout ce qu'il y a de chétif et de ridé dans cet être mal venu. On dirait que l'artiste de Chartres en veut à la mère du genre humain de nous avoir précipités dans le mal. Dieu lui-même ne vaut pas ici le Créateur d'Adam ; il est raide d'attitude, gros de traits et peu intelligent de physionomie. Mais , encore ici, cette création de la femme est fort originale ; je n'en connais pas de semblable ailleurs.

Sous la Création de l'homme et de la femme est figuré le « Croissez et multipliez » , ainsi que la domination attribuée au genre humain sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tes animaux de la terre. En suivant l'ordre du texte biblique , il faudrait que les poissons et les oiseaux fussent placés sous Adam, et les animaux terrestres sous Eve. L'artiste, avec ou sans intention, a interverti cet ordre : il a mis, sous Adam, les bétes de la terre; sous Eve, les bétes de la mer et de l'air. L'animal terrestre, à cause de sa force et de son emploi, doit-il revenir plus particulièrement à l'homme, tandis que l'oiseau et le poisson, êtres plus faibles, s'harmoniseraient plus spécialement avec la femme? Chacun en décidera suivant son idée personnelle. Voici les deux bas-reliefs-

CATUéDBALE DE GHABTBES. CATstORALB DB GHAkTRBS.

Dans le premier tableau, celai qu'on voit sous Adam, le bélier et son attitude, le petit poulain placé contre le flanc de sa mère, semblent indiquer, avec une certaine intention et une grande intelligence, qu'il s'agit de traduire le (c crescite et multiplicamini ».

Cette intelligence et cette intention nous semblent également traduites, dans le second tableau, par les jeux des monstres marins et par ce coq perché sur un tertre, qui pourrait être un fumier du haut duquel il sonnerait ses victoires. Nos gravures, malheureusement, ne sont pas suffisamment exactes; il aurait fallu retourner à Chartres, faire dessiner et graver ces planches à nouveau ; c'était beaucoup de temps et même d'argent. Pour tenir à la promesse que nous avions faite d'achever prochainement la création, nous avons préféré montrer un dessin, même inexact, tout en nous réservant de donner ces explications et de revenir plus tard avec des dessins nouveaux que va prendre pour nous M. Gaucherel. Le bas-relief des animaux de terre, du bélier, du cheval et du poulain, est fidèle; mais celui des poissons et des oiseaux est assez incomplet. L'oiseau planté sur un tertre est parfaitement un coq chantant et à la queue étalée, et non pas une manière d'aigle. Nous avons dit pourquoi le coq exprime spirituellement le « crescite et multiplicamini x> ; à la droite de l'oiseau qui plane et qu'il n'est pas facile de définir, un oiseau de moindre dimension, mais dans le mouvement du grand et comme s'il en était le petit, a été totalement oublié. Ce petit oiseau serait une nouvelle expression du « crescite », comme le poulain de l'autre tableau. Quant aux poissons, aux monstres marins, ils sont bien au nombre de trois; sauf quelques détails imperceptibles , ils sont exactement reproduits. Nous voulons , en faisant confidence à nos lecteurs de toutes ces minuties, qu'on soit bien persuadé de l'extrême attention que nous apportons à regarder les sujets de nos descriptions ; il n'y a ni botaniste, ni zoologiste, qui étudie une étamine de fleur, un ongle, une plume ou un poil de bête avec plus de soin sévère que nous, même pour des sculptures. Mais, à la hauteur de quinze mètres où sont montés ces reliefs, et après six siècles d'intempéries et de mutilations , il est bien difficile de voir exactement ce qui est. Quand il nous arrive de nous tromper, ce n'est pas faute, qu'on nous pardonne celte expression , de nous crever les yeux.

J'ai fait remarquer déjà l'intention certaine que le statuaire avait eue de poser, tout au sommet de l'ogive, la création de l'homme et de la femme. C'est peut-être pour atteindre cette hauteur qu'il aura été forcé de déplacer le passage de la Genèse, où Dieu dit aux deux êtres humains: « Je vous ai donné toutes les herbes qui portent leur graine sur la terre, et tous les arbres

qui renferment en eux-mêmes la semence de leur espèce, afin qu'ils vous serrent de nourriture. » Jamais artistes n'ont été moins embarrassés que ceux du moyen âge. Quand uq obstacle se présentait, quand une difficulté imprévue s'offrait au milieu d'uu travail, ils brisaient l'obstacle, ils anéantissaient la difficulté en l'enjambaDt avec dédain. Si le sculpteur de Chartres avait suivi servilement les versets de la Genèse, il aurait d6 mettre, à la plus belle place de son arcade, le vulgaire pommier, qui aurait primé de ses gros fruits l'homme et la femme , le chef-d'œuvre de la créalion. Sans s'inquiéter de ce que les théologiens et les savants en Ecriture sainte pourraient lui dire, il a reculé un verset de la Genèse pour en avancer un autre ; il a intercalé le 29' verset entre le 25' et le 26*. Il n'a pas craint de représenter Dieu montrant à l'homme les arbres à fruits qui devaient lui servir de nourriture, avant même que l'homme fût créé. C'est pour cela que les deux sujets suivants précèdent, dans la baie de la cathédrale de Chartres, les deux qui représentent la création de l'bomme et de la femme. Nous, qui ne pouvons jouir des privilèges que se donnait l'artiste du xiii* siècle, dous rétablissons ces sujets à la place que la Genèse leur assigne, au verset 29*.

C*THiDllAI.B DB CHABTBES. CATR^DBALB DE CdiBTnBS.

Dieu montre donc des arbres à fruits où se voit distinctement un pommier, où Ton soupçonne un olivier. Dans ce verset 29% le Créateur assigne à l'homme, pour sa nourriture , la graine des herbes et le fruit des arbres. Ici , nous ne trouvons bien clairement que les arbres; quant aux herbes, aux céréales ou autres , dont l'homme , suivant la parole et le don du Créateur , doit se nourrir, ou nous n'avons pu les apercevoir, ou les six cents ans de pluie et de grêle, de froid et de chaud qui ont passé sur ce bas-relief les ont effacées. Cependant les notes que j'ai prises, en 1 838, constatent que, parmi des herbes diverses , j'ai cru voir une planté de nénuphar. Il y aurait donc quelques herbes basses et rampantes que notre gravure aurait le tort de ne pas indiquer.

Ainsi se termine cette Création de la cathédrale de Chartres. Nous allons , dans un prochain article, entrer avec Adam et Eve dans le paradis terrestre, pour assister au drame douloureux de la chute et de l'expulsion ; puis, nous offrirons un nouveau chapitre, c'est-à-dire la réhabilitation de l'homme par le travail des mains, par la pensée de la tête, par les vertus du cœur.

Si nous avions fait, comme dans l'article précédent, la comparaison de la création de l'homme par Raphaël et même par Michel-Ange avec celle des anciens artistes chrétiens , nous aurions constaté de nouveau que l'art du moyen âge l'emportait sur celui de la Renaissance, comme la cathédrale de Chartres l'emporte sur Saint-Pierre de Rome. Pour faire aujourd'hui cette comparaison, il aurait fallu des gravures trop nombreuses et une place qui nous manque. Toutefois , que nos lecteurs nous permettent de les renvoyer à un dessin de notre « Iconographie chrétienne » , page 200 ; ils y trouveront une création de la femme , peinte au xvr siècle sur un vitrail qui décore l'église Sainte-Madeleine, à Troyes. Eve sort du côté d'Adam endormi, à la voix et sous la bénédiction du Père Étemel. Le Créateur est suivi de deux anges qui se croisent les mains et qui baissent la tête et les yeux avec plus de niaiserie que de piété. Quant à ce Créateur, habillé d'une aube, couvert d'une chape et coiffé de la tiare à trois couronnes, j'aimerais peut-être autant le Juif-Errant, le porte-faix ou le bourreau, tels que Raphaël et Michel- Ange se sont figuré Dieu, que ce faux pape Léon X qu'a peint le vitrier de Troyes. Il est vrai que le vitrier était un Champenois et peut-être un paysan, tandis que Raphaël et Michel- Ange étaient des Italiens de génie et riches comme des princes. En vérité, sous le point de vue religieux principalement, la Renaissance , c'est l'agonie et la mort de tout.

DIDRON aîné.

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