AU DIX-NEUVIEME SIECLE
DCUXlim IT DBRNIBR ARTICLE.
Le mystère commence. Il s'ouvre par un prologue qu'a versifié le prévôt de la cathédrale de Munich, Arrioli. Autrefois, il débutait par l'entrée de Lucifer et de la cour infernale. Aujourd'hui, le chœur chante :
cr Race humaine, courbée sous la malédiction de Dieu, prosterne-toi dans un saint étonnement. »- Paix à toi. — Ta grâce te vient de Sion. — L'offensé ne persiste pas dans son juste courroux, car il dit : Je ne veux pas la mort du pécheur , mais je veux que le pécheur se convertisse et qu'il vive. Le sang de mon fils le rachètera. — A vous. Seigneur, des larmes d'actions de grâces et de joie. — 0 trois fois saint, la poussière osera-t-elle sonder du regard le sanctuaire mystérieux de l'avenir? — Voilà le secret de Dieu. Voyez le sacrifice sur le mont Moria et voyez l'image de la rédemption sur le Golgotha. »
Le théfttre offre en effet les deux scènes dont l'une, le sacrifice d'Isaac sur le Moria, est l'image du sacrifice de Jésus sur le Golgotha.
Ainsi, premier tableau : — L'ange, armé du glaive, chasse Adam et Eve du paradis terrestre. A gauche, au premier plan, le bûcher préparé sur le mont Moria attend l'holocauste. Abraham et Isaac , agenouillés , se disposent à exécuter l'ordre du Seigneur. Cette exhibition est commentée par le chant de deux strophes, durant lesquelles les personnages du tableau posent avec une persévérance et une immobilité de fer.
Deuxième tableau: — La croix sur le Golgotha. Deux anges en adoration. Le chœur chante à genoux, puis il se retire. Alors le rideau se lève, et, par le XI. 21
fond du théâtre, un brillant cortège s'engage dans la rue latérale pour déboucher sur Tavant-scène. Ce corlége offre l'entrée triomphale du Christ, monté sur ràne d'Orient, « asinus pulcher et fortissimus ». Jésus est entouré de ses disciples, suivi et précédé d'un peuple qui l'acclame en agitant des palmes. Vieillards, adolescents, se prosternent et étendent leur tunique sur son passage. Les mères, dans leur éclatant costume oriental, lui présentent leurs enfants pour qu'il les bénisse. C'est l'image de l'Église victorieuse; c'est Jérusalem dans sa parure de fiancée. Ordonnance parfaite, rehaussée par un cantique plein d'allégresse et de verve. Au moment où le Sauveur arrive au milieu du proscenium, le rideau baissé durant la marche se relève, et l'on aperçoit l'intérieur du temple. Au fond, l'orgueilleuse hiérarchie sacerdotale, dans sa splendeur traditionnelle, la tiare en tète; de nombreux lévites préparent un holocauste à Jéhova. Sur le devant, en plein trafic, la tourbe des usuriers et des vendeurs du temple. Mais Jésus a mis pied à terre : sa voix tonnante lance l'anathème sur les sacrilèges; le fouet inexorable les expulse du saint lieu. Puis, avec cet entourage d'enfants qu'il affectionne, Jésus s'éloigne, mille fois béni par la foule. Alors éclate l'indignation mal contenue des pharisiens ; elle sait mettre à profit l'exaspération des vendeurs, proroptement revenus de leur effroi. Aussi , aux derniers retentissements de l'hosanna, des voix stridentes répondent : Vengeance !
Le chœur revient. Il donne à entendre que le complot, qui va s'ourdir contre le juste, est « figuré » par la trame des fils de Jacob contre leur frère Joseph. —Tableau. — La citerne du désert de Dothaïn, où la victime a é(é descendue. Deux des frères en interrogent du regard les profondeurs; les autres frères posent en diverses attitudes. A la pensée du déicide , que présage cet attentat, le chœur, par un chant dialogué entre les deux coryphées, les hommes et les femmes, tour à tour plaintif et véhément, implore la vengeance divine; puis il rappelle que l'Homme-Dieu n'est descendu aur la terre que pour nous racheter et nous rendre héritiers du royaume céleste. Le chœur se retire, et le lever du rideau nous révèle les ténébreux mystères du sanhédrin.
Le conseil est présidé par Anne, vieillard à cheveux blancs, et par Caïphe, robuste et arrogante individualité. Au-dessous, les scribes; à droite et à gauche, les conseillers et docteurs de la loi. « Le Nazaréen, séducteur du peuple, mérite la mort. Nous avons assisté à son triomphe ; tardons encore, et notre pouvoir ne sera plus qu'une ombre. — Mais comment s'emparer de lui ? — Qu'on appelle les vendeurs du temple. — Ils viendront d'eux-mêmes; c'est une meute affamée qu'il suffit de mettre sur la voie. » Turbulente
entrée des veodears, parfaitement rendue. Prêts à tout, gesticulant et parlant tous à la fois , Tun renchérit sur l'autre. Qu'on les laisse faire : parmi les disciples ils sauront trouver leur homme. La toiie tombe.
Tableau. —*• Le départ du jeune Tobie. L'archange conducteur, la tunique retroussée, armé du bâton de pèlerin, attire à lui son jeune protégé; mais les vieux parents épiorés retiennent captive la main filiale. Au fond, la demeure du patriarche ; sur le seuil , une jeune fille faisant le geste d'adieu. Une voix de femme , alternant avec le chœur, dit l'affliction de la Vierge mère, qui se sépare de son fils bien-aimé.
Tableau. -^ Dans un jardin émaillé de fleurs, l'Épouse des Cantiques exhale sa plainte en l'absence du bien-aimé. Vêtues de tuniques blanches que rehaussent des rubans bleus,' enlacés comme une fraîche et gracieuse guirlande, les filles de Jérusalem s'empressent autour de l'Épouse, compatissent à sa peine et lui promettent le retour de l'Époux. Ces deux tableaux amènent, comme scène correspondante, la visite du Seigneur à Béthanie.
Le Christ converse avec ses disciples, et se rend chez Simon. Il porte^la tunique pourpre et le manteau écarlate foncé; saint Jean, la tunique rouge et le manteati vert ; saint Pierre, la tunique bleue et le manteau jaune; Judas, barbe et cheveux roux, tunique et manteau jaune nuancé. En général, les costumer? sont satisfaisants ; ils observent la coupe et la couleur traditionnelles. En son ensemble, le Mystère est monté avec un goût et un sentiment des convenances qui étonnent. Le choix des acteurs, physiquement parlant, est souvent très-heureux ; maintes fois on se croirait en face d'un tableau de l'ancienne école. On reconnaît aussi le faire du tyrolien Martin KnoUer, qui peignit à fresque le chœur d'Ettal.
Au lever du rideau, le théâtre représente la salle du repas. La table est dressée, et, tandis que Marthe s'embeso^e aux soins du ménage, Marie accomplit cette action qui sera louée dans la durée des siècles. Les disciples forment un demi-cercle, dont le Sauveur et Judas occupent les extrémités : c'est l'opposition du bien et du mal. Aux voix timides, qui lui conseillent d'éviter Jérusalem, Jésus répond : « Ne dois-je point accomplir la volonté de mon père? — 0 maître! maître! s'écrie Madeleine. — Quelle prodigalité, murmure Judas , trois cents deniers ! que de pauvres on aurait aidés avec cette somme ' . »
Entrée des saintes femmes et de la divine mère Marie. Stature noble, élancée; tunique rouge, manteau bleu; pour coiffure, un voile retombant :
4 . Ici , comme ailleurs, nous ne faisons qu'indiquer le dialogue, ou le rendre par quelques traits seulement; mais plusieurs scènes ont un très-grand développement de paroles.
c'est comme une apparition échappée d'ane toile chrétienne. Elle vient, encore nne fois , serrer son fils dans ses bras : « Mon cœur est un océan de douleur. » Judas recompte ses deniers. Lazare et les disciples s'efforcent de nouveau de dissuader le Sauveur : a Vous ne comprenez pas. Dans deux jours y vous pourrez me rejoindre à Jérusalem et participer à la fête. —
Comme vous le voudrez, mon fils 0 Jésus! Jésus!! » L'Homme-Dieu
remet sa mère à Lazare, pour ne la retrouver que sur la voie du Calvaire ; il bénit et s'éloigne.
Le chœur déplore la ruine de Jérusalem : « Malheureuse cité, tu pourrais t'arréter sur les bords de l'abîme. Avec quelle joie ton maitre pardonnerait; mais ton aveuglement précipite ta destinée. » C'est ce que personnifie le TABLEAU de la cour d'Assuérus. A droite du monarque, Esther, la reine de l'avenir, l'Église; à gauche, Vasti tombée par orgueil, Vasti la reine déchue, la Synagogue.
Le Christ se rend à Jérusalem. Il pleure sur celle qui va cesser d'être la cité sainte. Mais l'heure est proche ; il détache Pierre et Jean pour préparer la Pàque. Judas en revient toujours à l'argent : « Pardon , maitre, maintenant c'est à vous d'aviser. Ah ! les trois cents deniers nous viendraient à point. — Ami, aie confiance en ma parole. — Eh! qui prendra soin, si ce n'est moi. Ne suis-je pas le pourvoyeur? — Ami, cesse de te troubler l'esprit... » Judas reste seul, pensif, mécontent, déjà fortement tenté de rompre avec le maître; et voici qu'à pas furtifs s'approche un des vendeurs du temple.
<c II paraît troublé, le disciple; profitons-en... (Haut.) Ami! — Que me veux-tu? ami ou... traître. — Quel homme est-ce le maître ? J'ai bonne envie de devenir disciple. — Toi ? répond Judas avec un ton qui trahit sa pensée. — Parle franchement, reprend l'autre; si la place n'est pas bonne, je m'en garderai. — Bonne? le maître lui-même s'est prononcé. (Surviennent plusieurs vendeurs.) — Qui sont ceux-là? Voulez-vous aussi être disciples? — C'est selon. S'il y a à gagner, peut-être bien. — A gagner ? voici, » dit Judas en frappant ironiquement sur le sac vide. Alors Judas reprend le refrain des deniers, le récit de la prodigalité de Madeleine, ce et voilà ce qu'on gagne, en plus, des reproches. — Et tu servirais encore un tel maître ?— Regagnerais-je mes trois cents deniers ? -^ Mieux que cela. — Voilà parler... Ah! je me rappelle ; vous êtes les vendeurs qu'il a expulsés du temple. Je comprends. Oh mes beaux deniers ! bonne occasion de vous récupérer ; baume précieux, c'est maintenant que je comprends ta valeur. » Les deniers l'emportent. Judas veut s'éloigner; les vendeurs le retiennent: « Eh! l'ami, frère... un
mot : parole vaut son homme. » Ils le quittent. Judas hésite encore : « Et pourtant il est bon le maître. Moi, si souvent témoin de ses bontés, le trahirais-je?... Après tout, c'est un homme à miracles; il se sauvera luimême. Quanta moi... parole vaut son homme. Je n'ai rien perdu. M'aurait-on observé ? cachons-nous. » — Ce dialogue et le caractère de Judas sont des mieux traités.
Vient une scène biblique, Tune des plus attrayantes du Mystère : c'est la sérénité d'un beau ciel après la tourmente; un bienfaisant contraste après les adieux de Béthanie et la félonie de Judas. On récolte la manne dans le désert. Le peuple d'Israël envahit, cette fois, tout l'espace disponible. Ce sont des masses mouvantes, des groupes joyeux et brillants de jeunesse, des costumes hauts et riches en couleurs. Au premier plan , autour des mères, tous les degrés de l'enfance. Au fond et dominant la scène, le guide du peuple de Dieu , Moïse, qui pour sceptre porte une baguette, et pour couronne le double rayonnement qui jaillit de son front. A ses côtés, Aaron, son frère. La manne tombe : c'est une pluie de blanches hosties qui s'argentent au soleil. Jamais allégorie fut-elle plus touchante? Tous recueillent la manne. Les plus petites mains s'ouvrent pour la recevoir ; les jeunes filles en remplissent vêtements et corbeilles. On se la partage; on s'encourage à la mystérieuse moisson par un chant d'allégresse, heureusement modulé, plein d'harmonie , et qui ramène incessamment l'accent du cœur : « Que le Seigneur est bon ! »
Autre Tableau. — La translation de la grappe de Canaan, le sens mystique et palpable. Aussi voyons-nous, au lever du rideau, les disciples assemblés pour célébrer la Pâque. Le Seigneur leur donne le grand enseignement du lavement des pieds; il institue l'adorable sacrement. Rien n'est omis, et, hàtonsnous d'ajouter, rien ne blesse, rien n'est choquant. Gardons-nous de méconnaître l'intention droite, la pieuse candeur qui anime acteurs et spectateurs ; ne sont-ils pas, les uns et les autres, en présence des grands souvenirs qui ont formé leur croyance ? Dès lors , la critique sera indulgente et aura peu de prise. L'acteur chargé de représenter le Christ mérite des éloges. A part un peu d'emphase, il est toujours convenable et digne; il maintient, au milieu des outrages, la majesté d'un roi. Il prend son rôle au sérieux, et ne manque jamais de s'y préparer religieusement par l'audition de la messe.
Après la Cène , et durant le tableau de Joseph' vendu par ses frères , le chœur, comme il lui arrive ailleurs , apostrophe l'auditoire : « Combien de fois n'avez- vous pas trahi et vendu votre Dieu? Vous maudissez les frères de
Joseph, vous maudissez Judas, et n'en persévérez pas moins dans vos voies pécheresses. »
Au lever delà toile, c'est de nouveau le Sanhédrin. Judas vend son maître, compte les deniers qu'on lui donne, eii vérifie le poids. Alors seule* ment il expose son plan. On lui adjoint les vendeurs du temple , et l'on se sépare au cri unanime : « Qu'il meure ! » — Telle est la première partie du Mystère, tel est le nœud de ce drame divin.
SECONDE PARTIE. — Trbis TABLEAUX consécutifs : -^ 1' Nos premiers pères : Eve porte un enfant sûr les bras , un second git à ses pieds , deux autres arrachent les épines et les plantes parasites qui encombrent le sol ; Adam tient d'une main l'instrument de ses labeurs, de l'autre il s'essuie le front. — 2'' Joàb poignarde Amasa en lui donnant le baiser de paix. Ici, incident de grand effet; le chœur interpelle les rochers de Gabaon, témoins de ce meurtre odieux : « Comment ont-ils perdu la noble et fière parure de leur cime? D'où leur vient cet aspect désolé? — Voyageurô, répond la voix plaintive de l'écho, voyageurs, fuyez ce lieu maudit, à jamais souillé par un homicide baiser, b — 3"" Samson trahi par Dalila.
A ces tableaux de l'Ancien Testament et de la trahison juive, voilà comment répond la réalité, le drame parlé de l'Évangile. D'abord l'agonie au jardin des Oliviers. L'Homme-Dieu, la face contre terre, l'âme triste jusqu'à la mort , et dans l'agonie inouïe d'une sueur de sang. — Le sommeil appesanti des disciples, auxquels la voix aimée demande en vain une heure de veille et de prière. — Un calice d'amertume présenté par l'ange du Seigneur, et accepté. — Puis la venue de Judas, et l'arrestation ; Jésus emmené captif; les disciples en fuite ; Pierre et Jean suivant de loin et à pas timides. Autant de péripéties saisissantes , qui font verser d'abondantes larmes. — Judas entrevoit la noirceur de son crime.
TROISIÈME PARTIE. — TABLEAU. — Sédéchias applique un soufflet au prophète Michée, qui prédit la défaite du roi Achab, s'il s'obstine, malgré l'ordre du Seigneur, à tirer Tépée contre Naboth. — La scène analogue chez Hérode, où la main d'un valet ose profaner la joue du Sauveur.
Ici, entr'acte d'une heure, annoncé par le coryphée, lequel avertit que la continuation du Mystère sera proclamée par canons et tambours. Aussitôt la majeure partie de l'auditoire, franchissant l'enceinte, se répand dans le village. Il s'agit d'apaiser un appétit germanique, aiguisé par l'air des Alpes et quatre heures de séance avec emploi de toutes les facultés visuelles, auditives et intellectuelles. Les auberges sont combles ; les cuisines assiégées. Les acteurs, conservant tout ou partie de leur costtime, ne restent pas en
arrière. Aussi, rien de plus original que le mouvement de la rue : bergers tyroliens, élégantes de Munich, paysans de Souabe, et, péle-méle, enfonts d*Israël, soldats romains, cour d'Âssuérus, rabins ^u Sanhédrin, Mexicains du chœur, échangent les bonjours et les ppignées de mains avec les mciennes connaissances, et regagnent en riant le foyer domestique. Une partie des assistants ayant mis prudemment les provisions dans le havre-^ac, )>onne habitude contractée dans les pèlerinages, estime que le plus sur moyen de conserver sa place est de la garder, non sans raison , car, bien avant le signal, chacun se retrouve à son poste.
Le « jeu » reprend par le tableau du supplice de Naboth, condamné sur les dires de faux témoins. Ce simulacre de lapidation, où. les mains balancent, saisissent ou lancent le projectile, forme un tableau remarquable par la diversité et la complication des poses. — Autre tableau : Job raillé par sa femme et ses amis ; figure de « TËcce Homo ' . »
Comparution de Jésus au tribunal de Caïphe. Le faux témoignage s'élève contre celui qui seul a pu dire : « Je suis la vérité ». Aux blasphèmes succèdent les insultes de la valetaille; puis, plus poignant peut-être encore, le triple reniement de Pierre. Mais le coq chante, et le regard du maitre cherche le disciple pour lui pardonner. Ce regard convertit «c petram in fontes aquarum. » Maintenant le grand coupable. Judas, va se faire justice à lui-même.
Au moment où le sanhédrin a porté Tarrét de mort contre le juste. Judas, dont la fin tragique nous est indiquée par le tableau du suicide d'Achitophel, rebelle à son roi David, Judas entre à pas précipités, trop tard ; mais il a compris. Il éclate en reproches sanglants; mais qu'importe aux Juifs? Judas jette à leurs pieds le prix du sang, et sort avec égarement. Nous le revoyons ailleurs, quelques instants après, s'arrachant les cheveux : a 0 le meilleur des maîtres! il m'avait prévenu... Pour moi plus d'espoir de salut, de pardon ! » Soudain son regard rencontre l'arbre fatal ; il se dépouille de son manteau, brise avec rage les rameaux qui entraveraient son funeste dessein, arrache sa ceinture, la lance au-dessus d'une branche, la ressaisit, l'approche La toile tombe.
Alors commence ce douloureux va-et-vient de Pilate à Hérode et d'Hérode à Pilate. Affublée de pourpre, portant le sceptre dérisoire, la victime est amenée sous le balcon où trône le pouvoir romain. Un colloque animé s'établit du balcon à la place , entre le proconsul et les princes des prêtres.
4 . Aucun incident de la Passion n'est omis : la Flagellation est censée avoir lieu derrière le rideau.
16t. ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
Mais, connaissant l'irrésolution de Pilate, ces derniers ont pris lenrs mesures. Déjà l'émeute bouillonne dans la rue adjacente , sur les pas de l'infatigable Gaïphe; tumultueuse, hurlante, elle envahit le proscenium. Alors Pilate, à bout d'expédients , propose au peuple de choisir entre Jésus et Barrabas.
Un TABLEAU splendide nous fait assister au grand sacrifice de l'ancienne loi. Entre les deux holocaustes , le sort a marqué le bouc émissaire. Le chœur, personnification du christianisme, alterne avec un second chœur placé derrière le rideau et qui personnifie le peuple juif :
Le chœur : u J'entends des cris de mort ! « — Le peuple : « Que Barrabas soit libre! » -» Le chœur : a Non, délivrez Jésus Quels affreux
cris de mort ! » — Le peuple : « Crucifiez-le ! crucifiez-le !» — Le chœur : « Oh ! regardez-le donc; voyez-le. Qu'a-Uil fait de mal? »— Le peuple : « Si tu relâches ce scélérat , tu es l'ennemi de l'empereur. » — Le chœur : « Jérusalem ! Jérusalem ! le Seigneur vengera sur toi le sang de son Fils. » — Le peuple : «c Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. » — Le chœur : a Oui , sur vous et sur vos enfants. » '
L'effervescence va croissant. On voit les Juifs courir avec exaltation dans les rues de Jérusalem , conférer bruyamment et prendre à part les soldats romains. Bientôt le flot populaire ramène encore une fois le captif au pied du balcon. Pilate, intimidé, rompt la baguette en signe de condamnation, et se lave les mains du crime qu'il laisse commettre.
Trois TABLEAUX : — Isaac portant le bois du sacrifice. — Moïse et le peuple élevant sur la croix le serpent d'airain. — Guérison des morsures du serpent à la vue de la croix.
La scène est vide et silencieuse. Par la gauche s'avance Simon de Cyrène, corbeille au bras. Il s'arrête étonné , et prête l'oreille à de lointaines clameurs. Le bruit augmente, et, comme au début du «Mystère» , un cortège s'engage dans la rue de droite , mais bien différent du premier : c'est la marche au supplice. D'abord un soldat romain, sur un cheval blanc, portant renseigne S. P. Q. R. ; le Christ, à pas chancelants , traînant sa croix; puis les bourreaux , vêtus de rouge ; les soldats , les pharisiens , les princes des prêtres, les vendeurs du temple, le peuple. Au fond du théâtre passent les deux larrons. Par la rue de gauche ^ les femmes de Jérusalem viennent se grouper sur le passage du Sauveur. Au milieu du proscenium, Jésus succombe. Les soldats ont saisi Simon de Cyrène, et lui font partager ce fardeau que le chrétien doit envier. Jésus se relève : « Femmes, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous et vos enfants. » Il dit, et reprend la voie douloureuse, poursuivi par les imprécations des prêtres, les sarcasmes des
soldats f les huées de la foule. De loin ^ dans une muette douleur, suivent Marie et les saintes femmes.
Le chœur apparaît en vêtements de deuil et chaussé de sandales ; effet inattendu et solennel : — a Ames pieuses , pénétrées de douleur, de repentir, de reconnaissance , suivez-nous au Golgotha. Venez contempler ce qui s'accomplit pour votre salut. Le médiateur, entre le pécheur et Dieu, va s'étendre sur le bois de la croix. Ecoutez!... les clous percent déjà ses membres (on entend derrière la toile des coups de marteau). Quel amour, que celui qui aime jusqu'à la mort ! »
Lever du rideau. Devant nous, le calvaire. Les larrons sont en croix, mais l'instrument d'ignominie auquel est attaché le Christ git encore sur le sol. Malgré la vive opposition des prêtres, il faut que Tordre de Pilate s'accomplisse : « quod scripsi, scripsi » ; l'écriteau est fixé. Alors on soulève la Croix, et on la dresse à grand effort. L'extrémité glisse dans le trou préparé; on la maintient par des coins de bois. Les soldats occupent la gauche; la horde des prêtres et des pharisiens, la droite. Les saintes femmes, la Vierge, Madeleine, saint Jean se sont approchés; le peuple fait
masse et tapisse le fond. Il faut le dire, la vue de ce crucifié vivant cause une déchirante impression. Cette tête au diadème d'épines, s'affaissant, se relevant pour prononcer l'une des mémorables paroles, inspire un saint effroi. Que de mouvement dans cette toile chrétienne où figurent au complet tous les acteurs du drame! Que de contrastes ! l'impassibilité des soldats, l'émotion du centurion, le repentir du bon larron, la joie féroce des bourreaux jouant la tunique et vidant la coupe, le fanatisme des prêtres hurlant du geste et de la voix. « Il lui reste encore des forces! » s'écrie l'impitoyable Caïphe. C'est de la plus émouvante grandeur. Enfin : « Éli, Éli, lamma sabactani » . — La foudre gronde. Un serviteur du temple accourt éperdu : « le voile du saint des saints s'est déchiré de part en part. » — « Encore un de ses sortilèges », répondent les prêtres en se retirant. Le peuple s'écoule. Marie est conduite au pied de la croix que Madelaine enlace de ses bras ; sous la lance du centurion, jaillit le sang du Sauveur.
Maintenant, une scène touchante et d'une tendre commisération. Nicodème et Joseph d'Arimathie ont apposé la double échelle contre la croix. Parvenus au faite, l'un d'eux déroule une ample et large pièce de toile, d'un blanc de neige. Passée sur la poitrine et sous les aisselles, cette toile maintient le corps du crucifié. Les membres sont alors détachés l'un après l'autre. Joseph étreint le divin fardeau, dont la tête inanimée , et les bras enraidis lui retombent par dessus l'épaule ; il redescend avec une extrême précaution , XI. 22
comme s'il craignait de troubler le sommeil du juste, ou de raviver ses plaies encore saignantes. A la Vierge aux sept glaives de douleur est réservé d'étendre le linceul sur le plus beau des enfants des hommes.
Quis est homo qui non fleret, — Matrem Christi si videret — In tanto supplicio?
Telle est, en ce moment suprême, l'émotion des spectateurs, que je ne sache pour l'exprimer que le mot de Froissard, à propos des Calaisiens voyant partir Eustache de Saint-Pierre pour le camp d'Edouard : « Ils l'adorent de pitié. »
Quatrième et dernière partie. — Tableaux : — Jonas rejeté par la baleine. Passage de la mer Rouge. — Suivent la Résurrection et la Visite des saintes femmes au sépulcre. Vainement les pharisiens veulent-ils acheter le silence des gardes, le Christ a vaincu. L'éternelle lumière, dégagée de la nuit du tombeau, doit désormais éclairer le monde ; l'œuvre ténébreuse ne prévaudra plus contre elle.
Au commencement de notre xix* siècle, il était d'usage, à Oberammergau, à la cinquième année de la décade, de représenter le mystère à l'inverse. Les tableaux empruntés à l'Ancien Testament devenaient oc scènes», et les scènes du Nouveau, « tableaux ». Cela s'appelait « l'École de la croix ». Alors aussi les ecclésiastiques de la contrée voyaient avec grand plaisir leurs paroissiens se rendre à cette solennité. — Que nos lecteurs comparent cette Passion, jouée de nos jours, avec la procession de Béthune exécutée au XVI* siècle, et ils verront, entre l'une et l'autre, la plus frappante analogie : mêmes («tableaux», mêmes «scènes». Seulement, ce qui n'existe plus , ce qui est détruit en France, subsiste encore dans l'Allemagne catholique et, nous l'espérons, y persistera toujours.
1 . Une erreur a été commise dans la précédente livraison où a paru le premier article. H est dit , page 86 : « Ainsi TÉvangile se joue par personnages vivants en face de T Ancien Testament, qui est peint. » — J'avais cru comprendre, en effet, que l'Ancien Testament servant de décoration aux scènes du Nouveau, cette décoration était peinte tout simplement^ pour CT^pliquer cet arrangement, j'avais intercalé dans le texte de M. de Roisin la phrase qu'on vient de lire. Je m'étais trompé. L'Ancien Testament sert bien de décoration au Nouveau, mais cette décoration est composée de personnages vivants et non pas peints. Ces individus sont immobiles et muets ; mais ils existent et ils parlent par l'organe du chœur. Ils représentent, par poses plastiques et fixes, ce que les personnages de l'Évangile accomplissent par mouvements et par paroles. (Note du Directeur.)
Baron Ferdinand DE ROISIN.
Kfirenz , près de Trères, Janvier 1851 .