‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 67 sur 103 · ORFÈVRERIE RUSSE · texte numérisé non relu

ORFÈVRERIE RUSSE

Saial-Péienboarg, 15 septembre I8S0.

Monsieur ,

A mon départ de Paris^ vous m'avez demandé de recueillir quelques renseignements sur l'orfèvrerie russe au moyen âge. J'ai vu le Trésor impérial de Moscou et plusieurs collections particulières, et j'ai cru reconnaître , dans les vases servant aux usages de la vie civile, trois types principaux dont je vous envoie le dessin. Vous trouverez peut-être que j'ai un peu rapproché les limites du moyen âge; mais je ne crois pas que cette expression soit absolue, et que la détermination de cette période de siècles soit une simple question de dates. Le moyen âge, c'est l'époque de transition entre la barbarie primitive et la civilisation définitivement établie. Or, en Russie, l'œuvre réelle de la civilisation n'a commencé qu'avec Pierre le Grand ; on pourait presque dire que la transition a été presque nulle. Je me crois donc en droit de prolonger le moyen âge russe jusqu'aux premières réformes du grand empereur de Russie.

L'ancienne cour des grands-ducs de Moscovie avait poussé très-loin le luxe de la vaisselle d'or et d'argent. Héritière, par ses alliances, sa religion, ses destinées, de la cour de Byzance dont elle avait reçu les premières leçons de civilisation, elle avait dû subir son influence , et adopter une partie de ses coutumes fastueuses. Les relations contemporaines des voyageurs européens en font mention d'une manière spéciale. Ainsi, Chancelor, ambassadeur du roi Edouard YI près du grand-duc Ivan lY Yassiliévitch, dans la première partie du xvr siècle, et Jean Oléarius, en 1633, furent frappés de la profusion des vases d'or, des coupes et des gobelets d'argent , dont la splendide quantité surchargeait confusément la table des grands-ducs. N'oubliez pas, je vous le répète, à l'aspect de ces dates, que nous sommes eu XI. 28

Russie, et qu'au xvi* siècle, cette contrée venait à peine de secouer le joug des Tartares, dont la pesante tutelle avait, pendant près de deux siècles, absorbé sa nationalité^ et arrêté Tessor de sa civilisation. On retrouve en grand nombre, dans les trésors impériaux, dans les couvents, et dans les collections particulières, les débris de ces splendeurs passées.

Il y a très-peu de variété dans la forme des anciens vases russes , et on pourrait facilement les rattacher à quatre ou cinq types très-distincts. Les formes les plus anciennes se rapprochent de celles des ustensiles grossiers dont se servait la barbarie primitive , et qu'on retrouve encore, avec tant d'autres traditions, chez les paysans qui n'ont pas participé à la civilisation brusquée que Pierre le Grand a implantée en Russie. Dans les chaumières et dans les couvents, le u kvass », boisson habituelle des classes inférieures, se prend dans une sorte d'écuelle munie d'un manche, ou patte pliée à angle droit, et avec laquelle chacun le puise dans un grand vase placé au milieu de la table. Ce « puisoir » semble avoir donné naissance au premier vase dont je vous envoie le dessin, et que les Russes appellent « kovschik » . C'est une forme dont on trouve des exemples depuis la fin du xiv* siècle, et qui a été imitée, jusqu'aux temps modernes, par la religieuse fidélité des artistes russes. Celui-ci date de la fin du xvi« siècle ou du commencement du xvii*. Il se compose d'un ovale de 25 centimètres de longueur sur 1 5 de largeur, entouré d'un rebord de 5 à 6 cent, de hauteur. Le manche s'élève verticalement à l'extrémité du grand axe, et se termine par une sorte de patte horizontale, d'une forme à peu près circulaire. A l'autre extrémité de l'axe, le rebord s'élève en pointe, ce qui lui donne l'apparence d'une proue de bateau. La pointe est couronnée de l'aigle impériale à deux têtes , en argent ciselé, comme le reste du vase. L'aigle se trouve encore repoussée en ronde bosse et ciselée dans le fond du puisoir et au milieu de la partie horizon-

taie du manche. Sur la surface extérieure, et aux quatre extrémités des axes, sont gravés des cercles imitant des couronnes , et renfermant des inscriptions slavonnes qu'il m'a été impossible de déchiffrer. Un filet , également gravé, relie entre eux ces quatre cercles. Les insignes impériaux qui ornent ce vase indiquent qu'il a appartenu au trésor des czars. Il en fut tiré par l'empereur Alexandre, qui en fit présent au feu comte Benkendorff.

D'autres puisoirs du même genre portent, dans le fond, le portrait du souverain qui les a possédés, ou divers emblèmes. D'autres ont le manche émaillé, l'ornementation plus abondante et plus riche ; mais la forme en est à peu près invariable. Du reste, il existe de semblables puisoirs de toutes les dimensions : une fois la forme adoptée, on l'appliqua à diverses grandeurs.

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