‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 68 sur 103 · ORFÈVRERIE RUSSE. 21S · texte numérisé non relu

ORFÈVRERIE RUSSE. 21S

saofi tenir compte de l'usage spécial qu'elle semble avoir eu primitivement. Ceât sans doute de vases pareils que parle Oléarius, lorsqu'il dit avoir vu , à la table du tzar, trois coupes d'or ayant plus d'tin pied de diamètre.

Une espèce de vase , au motus aussi ancienne que celle qui précède , est coanue en Russie sous le nom de « bratina » . Ce mot est dérivé de « bratt » , /i^ire. Ainsi fia traduction littérale serait: « Coupe à fraterniser j». La forme de ces vases rappelle celle de certaines poteries romaines , très-répandues, qui servaient aux usages domestiques et dans les sacrifices. C'est une sorte d'hémisphère, rétréci à la partie supérieure par une gorge circulaire^ et légèrement allongé à la partie inférieure, de manière à former un pied. Souvent l'ouverture et le pied, au lieu d'être circulaires, sont polygonaux, et les sommets correspondants sont joints par des arâtes qui partagent la 8ur£Rce ea un nombre égal de faces. Ce nombre est ordinairement de huit. Les vases de cette espèce portent presque toujours, autour de la gorge supérieure, des inscriptions indiquant le nom de leur possesseur, ou des sentences rappelant celles qui ornent les objets orientaux. Ainsi, dans le Trésor impérial de Moscou, j'ai remarqué les suivantes : — a Amour, sois semblable à ce vase d'or qui plie sans jamais se rompre. » — k Éprouve ce qui peut te nuire et bois avec mesure : pas de liqueurs capiteuses, pas d'ivrognerie maudite. » — «Je suis le chemin glissant de la vérité. » •--•D'autres inscriptions indiquent l'usage habituel du vase. L'une d'elles porte: « De cette bratina se verse la tasse du patriarche. » — Celle-ci semblerait prouver que ce genre de vases servait à apporter l'eau-de-vie, seule liqueur forte alors en usage, et à la contenir sur la table, probablement aussi à passer de main en main , comme cela se pratiquait avant le repas : chacun en prenait dans une petite tasse de métal , et portait les santés habituelles. Cet usage correspond parfaitement à la i< fraternisation » indiquée par le nom même du vase. Il s'applique également bien à l'inscription suivante, gravée sur une tasse du Trésor de Moscou : %< Loue le Seigneur, et demande pour le Tzar la santé pendant de longues années. C'est la tasse d'un honnête homme; sers-t'en pour porter des santés. » — - Sur cette tasse est gravée à sa partie supérieure la sentence : — a Tu désires la gloire terrestre; par là, tu perds la gloire céleste. »

On retrouve à chaque pas, dans l'empire russe, les traces de l'Orient qui a inspiré et dominé les premiers siècles de son existence, depuis les traditions de son église et les formes bizarres de ses monuments, jusqu'au caftan populaire, jusqu'à la longue barbe asiatique , que les masses s'obstinent à porter, malgré les oukases oubliés de Pierre le Grand, et les empiétements coAtinuels de la civilisation européenne .

Le dessin que je vous envoie est à peu près de grandeur naturelle. C'est une bratina en vermeil , d'une petite épaisseur. La surface est divisée en huit parties^ parfaitement semblables comme forme et comme ornementation. Ce sont autant de saillies en ronde-bosse, repoussées de dedans en dehors, et couvertes d'un dessin rappelant les arabesques. Feuilles et fleurs y sont entrer lacées avec élégance : tantôt légèrement repoussées dans leurs parties les plus larges, tantôt simplement gravées, elles se détachent du fond par une petite saillie souvent factice. Ce travail , assez finement exécuté, montre le degré de perfection où l'orfèvrerie était parvenue à une époque encore barbare dans l'histoire de la Russie. En effet, la date de ce vase se trouve indiquée, à quelques années près, dans l'inscription qui orne sa partie supérieure. Cette inscription , en caractères slavons entremêlés , est ainsi conçue : — Boris Fédorovitch Godounoff, éguyer servant, et boïard. — Par sa brièveté même, cette inscription ne manque pas d'une certaine fierté. Godounoff, écuyer de Fédor Ivanovitch, était le « serviteur » de son tzar ; mais , par rapport au reste de la nation, c'était le grand seigneur libre, le « boyard ». Ce Godounoff fut l'ambitieux qui , débarrassé de ses rivaux par la violence et le crime, finit par renverser le faible descendant de Rurik, et plongea son pays dans l'affreuse anarchie qui dura jusqu'à l'avènement des Romanoff. Ainsi cette bratina a appartenu à Boris Godounoff, sous le règne de Fédor, entre les années 1584 et 1598. C'est à la fois un souvenir historique de l'usurpateur illustre du trône de Moscovie , et un monument artistique de l'ornementation des objets usuels à cette époque reculée.

Le troisième dessin, que je vous envoie, est celui d'un vase ayant aussi appartenu au comte Benkendorff. Il est d'une forme moins ancienne, mais plus répandue que les précédentes. Son originalité russe est aussi moins complète, et l'on sent, dans l'ordonnance générale, une inspiration étrangère qui rapproche sa naissance des temps modernes. Elle est pourtant antérieure à Pierre P', et des vases semblables, déposés dans le Trésor impérial de Moscou, permettent de lui assigner pour date la fin du xvi* siècle. Cette forme est celle d'un gobelet monté; elle rappelle nos calices modernes, surmontés d'un couvercle. Le caractère principal s'accuse par les bosses repoussées, dont l'énorme saillie entoure le vase, son couvercle et son pied. Les anciens artistes russes avaient une prédilection très-marquée pour les formes arrondies et le bosselage démesuré de leurs pièces d'argenterie. On pourrait peut-être trouver un rapprochement à faire entre les coupoles, qui surmontent leurs églises, et ces excroissances métalliques dont ils ont été si prodigues. Dans le vase que je vous envoie, ces saillies concourent à l'élé-

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