‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 8 sur 103 · Ceci était écrit en mai 48i · texte numérisé non relu

Ceci était écrit en mai 48i

grosses perles dessinent trois profondes arcades , entre les retombées desquelles sont sculptés les symboles des quatre évangélistes. Elles reposent sur des chapiteaux parfaitement travaillés, où des souvenirs non équivoques de l'art antique se mêlent aux formes de l'époque romane. Au centre , assise sur un trône , la tête couronnée d'un diadème orné de perles et de pierreries, la Vierge présente son divin fils à l'adoration des deux personnages qui se tiennent sous les arcades latérales. Le Christ n'est pas un enfant, mais un petit homme bien proportionné. Il bénit de la main droite, à la manière latine ; de la gauche, il tient une banderole déroulée où se lisent les mots : Ego sum LUX MUNDi. La tête est entourée du nimbe crucifère ; les pieds sont nus; le corps est enveloppé d'une longue robe sur laquelle est jeté une tunique , recouverte elle-même d'un manteau : c'est aussi le costume que porte sa mère.

Nous sommes ici , on le voit , en présence d'un des innombrables monuments que le moyen âge se plut à élever à la gloire de Marie, et, pour l'étudier complètement, il faudrait soulever quelqu'une des mille questions de cette iconographie de la Vierge, le sujet le plus beau et le plus vaste que l'examen de nos édifices religieux présente aux méditations de l'archéologue. On pourrait, par exemple, comparer la manière dont la Mère tient son fils assis entre ses genoux, dans son giron, au type byzantin et au type consacré dans notre Occident, depuis le xni* siècle, pour la représentation des mêmes personnages. Nous constaterons seulement que ce groupe reproduit, à Marseille comme sur presque tous nos monuments romans , la disposition adoptée pour les sarcophages par les premiers sculpteurs chrétiens, à une époque fort ancienne. Ainsi l'art byzantin n'a exercé ici aucune influence, et nous devons insister sur ce point, car nous sommes de ceux qui refuseot de voir dans nos édifices à plein cintre autant de créations de l'art oriental et de leur appliquer les expressions malsonnantes de style romano-byzantin ou byzantino-roman. Nous reconnaissons cependant sur quelques points, entre l'autel de Marseille et les monuments orientaux, des coïncidences singulières ';

1. Par exemple, les paroles de Tévangile de saint Jean (ch» viii. 42) gravées sur le phylactère que tient le Christ , remplissent sur les monuments byzantins le même office que sur Tautel de Marseille ; mais, abandonnées chez nous depuis longtemps , elles sont encore usitées aujourd'hui en Grèce, puisque , sur une fresque de Salamine presque contemporaine , le livre ouvert que porte le Pantocrator ofTre toujours la sentence : « é^à» £Î(xî to ^û; tcu KoafjLcu » , comme le moine Denys le recommande dans le « Guide de la peinture ». — Il faut remarquer également le cartel déroulé que tient le Christ. Suivant M. Didron, « rien n'est plus rare dans notre art occidental que de voir le Christ tenir une banderole ; c'est un livre qu'on lui met presque toujours entre les mains, et non pas un simple rouleau ». (Manuel d'iconog, chrét., 474.) Cette observation est parfaitement exacte.

nous savons aussi que parfois la Grèce , non contente de nous adresser ses œuvres depuis le vu* jusqu'au xiii* siècle , nous envoyait encore ses artistes, et que ces artistes abordaient aux portes de Marseille. C'est du moins ce qui résulte d'un texte important pour l'histoire de l'art en Provence, et peut-être pour celle de la France, qui n'a pas encore été signalé comme il le mérite, et qui est conservé dans la « Gallia Christiana ». Il apprend que l'évéque de Toulon, Deodatus , accorda en 1040 à une colonie de moines grecs l'église d'Auriol : « Anno MXL testis fuit (Deodatus) donationis ecclesiae de Auriol monachis grœcis ». ( Gall. Christ., 1, 744.) Malgré tous ces faits, l'autel de Marseille porte les traces les plus incontestables de son origine occidentale. La tète de la Vierge, et celle des évoques placés à sa droite et à sa gauche ne sont pas entourées du nimbe ; une pareille violation des principes les plus élémentaires de l'iconographie , qui serait sans aucune importance aux xv* et xvi* siècles , en a une fort grande à l'époque romane. Au XII* siècle, on n'oublie pas ces règles ; on les viole quelquefois, mais avec intention, et alors ces infractions méritent une attention sérieuse.

Le nimbe est un symbole essentiellement byzantin , en ce sens du moins que nulle part il n'a été aussi largement accordé qu'en Orient; dans ce pays, hommes de la Bible et hommes de l'Evangile, empereurs et martyrs , pures allégories et personnages réels, se parent la tête du signe de la puissance et de la sainteté. Dans notre Occident, au contraire, on a toujours été moins prodigue de cette distinction ; on en chercherait en vain des exemples sur les nombreux sarcophages des premiers siècles qui existent soit à Arles, soit à Aix, soit à Marseille- De là une conséquence importante pour l'histoire de l'art : les Aliscamps , d'où proviennent tous les tombeaux qui font aujourd'hui l'ornement des musées du Midi, n'étaient pas seulement pour les populations chrétiennes le champ vénéré du repos et de la prière', c'était pour

Est-ce à dire que l'emploi de ce cartel, si fréquent en Orient, décèle ici une influence byzantine? Il est plus vrai de penser que , pour ce sujet comme pour tant d'autres , les sarcophages sont le modèle commun qui a inspiré les moines grecs et les artistes provençaux : ils nous offrent fréquenunent des personnages et le Christ lui-même tenant des volumes déroulés.

4 . Je ne puis parler des Aliscamps sans déplorer la destruction de ce cimetière , le plus antique et le plus vénérable qui existât en France. Arles eut excité une clameur immense si elle eût démoli la façade de Saint-Trophime. Cependant Saint-Trophime pourrait disparaître : nous en trouverions le brillant portail reproduit plus splendidement encore à Saint-Gilles, son modèle. Mais les derniers restes des Aliscamps détruits , par quoi les remplacer? Personne cependant n'a réclamé , que je sache, quand on a sacrifié ce champ de repos, quinze fois séculaire et unique en son genre, au chemin de fer de Marseille, ^comme si Arles n'eût pu trouver un autre terrain pour établir son embarcadère. La dernière fois que j'ai parcouru l'espace qui sépare Saint-Honorat de la ville ,

les artistes de la Provence un lieu de méditations et d'études. Quand , au XI* siècle, pour ce pays , comme pour les autres , arriva l'heure de la rénovation de l'art, moins oublié cependant au milieu de tant de ruines splendides que dans le reste de la France, c'est encore aux Aliscamps que la sculpture vint chercher des modèles. Que l'on compare en effet les plus anciens basreliefs de l'art provençal avec les sarcophages gallo-romains du musée d'Arles, on trouvera les mêmes sujets reproduits, et souvent d'une manière identique, mais avec la faiblesse et l'infériorité qui s'attachent à toute imitation : c'est un calque tracé par une main timide qui rend mal l'expression de l'original. On voit un curieux exemple de ces copies de l'antiquité au tympan de la porte de l'église de Saint-Gabriel, qui doit avoir été exécuté de 4080 à 1 11 0 '. L'autel de la Major appartient à la même école. L'artiste qui l'a exécuté a puisé à la source commune, et, pour la décoration de son autel, rien n'était plus facile : qu'à l'un des côtés de ces anciens tombeaux , si fréquemment décorés d'arcatures , il emprunte trois arcades ; qu'aux chapiteaux et

j'entendais le bruit des ossements épars qui se brisaient sous la poussière du chemin ; j'avais à veiller sur chacun de mes pas , pour que mon pied ne vint pas à broyer quelque crâne. Çà et là, des manœuvres indifférents versaient dans les sillons le peu de poussière que renfermaient encore ces vieux sarcophages marqués au monogramme du Christ. Quand donc des débris humains ontils été employés à rendre les routes plus solides et les champs plus fertiles ? Le passé nous avait jusqu'ici épargné ces déplorables exemples : lorsqu'aux jours les plus néfastes de notre histoire, des mains sacrilèges violèrent le dernier asile des rois , elles ouvrirent une fosse commune où les ossements, arrachés au sépulcre, reposèrent à l'abri d'un peu de terre. Arles ne renfermait pas la cendre des rois ; qu'en eût-elle fait? je l'ignore ; elle possédait celle des martyrs, ses enfants, et elle l'a semée sur ses grandes routes. N'est-ce pas le cas de répéter l'imprécation que le poëte catholique jetait contre Pise :

Ahi, Pisa, vituperio délie genti

Del bel paeselà

Non dovei tui figliuoU porre a tal croce. ^ . Le tympan de la porte de Saint-Gabriel représente la chute d'Adam et d'Eve et Daniel dans la fosse aux lions, ce sujet qu'affectionnaient les premiers artistes chrétiens et dans lequel ils voyaient tant de mystères. Habacuc, transporté par l'archange saint Michel, apporte de Jérusalem au prophète un panier rempli d'aUments. Ces deux sujets sont également rapprochés l'un de l'autre sur deux sarcophages qui étaient autrefois à Saint-Honorat, à trois lieues de Saint-Gabriel, et qui se voient aujourd'hui au musée d'Arles. Le premier est identiquement reproduit; pour le second, on a légèrement altéré les traditions anciennes, car le propre des types iconographiques est de se modifier suivant le cours des siècles. Ainsi , à Saint-Gabriel , la présence de l'archange , qui tient Habacuc par les cheveux et qu'on peut croire introduit par le besoin de remplir la partie supérieure du tympan , la courte tunique qui couvre Daniel , ordinairejment représenté nu, sont des circonstances que Ton chercherait vainement sur les sarcophiiges ; elles témoignent d'innovations timides ajoutées à l'imitation scrupuleuse d'un type consacré. Nous constaterons le même caractère sur le bas-rehef de la Major. M. Mérimée a vu sur ce tympan la création du monde, et il assigne pour date, à toute cette façade, la fin du xir siècle.

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