V. godârd-fâdltrier
Conservatear da Mosée des Aniiqaités d'Angers.
Quelle qu'en soit l'origine et la provenance, ces objets sacrés, crèche de Bethléem, hydrie de Cana, graal de la cène, colonne de la flagellation, etc., on ne saurait les rechercher, les étudier, les décrire et les publier avec trop de soin et trop de respect. Quelques-uns peuvent bien n'être pas
4 . A la suite de l'inventaire du xviii* siècle, cité plus haut, on lit : « Le deuxième dimanche après rÉpiphanie, le garde-reliques doit, dès le matin, bien nettoyer Thydrie et la faire placer sur une crédence couverte d'une nappe, près le pilier qui est à côté de Tautel de SaintrLouis; y mettre ensuite une cruche pleine de vin , qui doit être béni pendant tierce par un maire-chapelain. Et , après la bénédiction faite, le garde-reliques met du vin béni dans une grande burette que lui donne le sacristain et le donne au maire-chapelain pour le porter en station étant couvert d'une écharpe blanche , précédé de deux chapelains portant des torches allumées , avec des chapes blanches, auxquels chapelains le garde-reliques doit donner un sol à chacun. Il a soin de mettre des couronnes sur la tète du maire-chapelain et des deux chapelains. La distribution du vin béni se fait au public, après sexte , par le garde-reliques. Le boursier des anniversaires doit payer au garde-reliques quatre livres pour la dépense du vin et deux sols pour le second dimanche d'après l'Epiphanie. »
authentiques; mais tous, par leur date et leur provenance, sont extrêmement curieux. La plupart appartiennent aux premiers siècles du christianisme, aux derniers siècles même du paganisme, et viennent ordinairement de rOrient. Il n'est pas de foi , on n'est pas obligé de croire que le vase d'Angers soit un des six qui ont figuré aux noces de Gana : mais le roi René et les Angevins d'alors en étaient persuadés; mais les archéologues de notre temps disent que c'est un vase antique, antérieur à Jésus-Christ, et qui, par conséquent, aurait pu se trouver à Cana. Tout cela, nous le répétons, mérite l'intérêt et le respect. Dans cette voie, nous pousserions très-loin et nous irions jusqu'à regretter amèrement que les iconoclastes , les protestants, les révolutionnaires, les impies de toute nature et de tout calibre aient détruit un grand nombre d'objets que bien des gens, aujourd'hui, archéologues et naturalistes, ecclésiastiques et historiens, auraient intérêt à étudier : « la baguette de Moïse et la manne du désert, la mer d'airain et la table des holocaustes, le rational du grand prêtre et le voile du temple. » Est-ce que les ceintures, les robes et les voiles de la Vierge, la tunique, la robe et le suaire de Jésus-Christ, quel qu'en soit le nombre, ne fournissent pas matière aux plus intéressantes études? C'est de là qu'il faudrait dater une histoire des tissus pendant l'ère chrétienne et durant tout le moyen âge. Nier, c'est facile. Mais quelle sera l'autorité d'une négation contre les étoffes bysantines, authentiques et quelquefois signées, trouvées dans les châsses et dans les tombeaux de Charlemagne et de Gunther, de saint Germain d'Auxerre, de saint Exupère de Toulouse et de bien d'autres? A nous entendre, nous serions les premiers ayant eu soin de conserver les redingotes grises et les petits chapeaux des grands hommes, comme si la chape de saint Martin n'avait pas guidé autrefois, pendant plusieurs siècles, nos soldats à la victoire; comme si les trésors de nos cathédrales et de nos grandes églises ne possédaient pas encore, en totalité ou en fragments, les vêtements des plus illustres saints, des plus grands hommes du moyen âge? Nous ne reviendrons pas sur ce point, déjà traité dans les i< Annales », notamment au volume YIII, page 289-294; mais nous insisterons de nouveau pour qu'on nous envoie la description et surtout le dessin de tous ces précieux objets dont on commence à ne plus se moquer, parce qu'on sait enfin respecter l'histoire. Nous prions vivement tous nos abonnés et lecteurs de nous faire connaître et de nous envoyer, si ce n'est en nature, du moins en représentation, ces vêtements et tissus, ces vases précieux et objets divers attribués aux personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, aux saints du moyen âge, aux grands hommes de notre histoire. Les
descriptions 9 nous les publierons, comme nous venons de faire de Tarticle de M. Godard; les dessins, nous les ferons graver, comme celui des noces de Gana. Nous voudrions bien publier ainsi le saint -graal, ou le plat sacré, qu'on dit être à Gênes ou à Turin , et si les lignes qui précèdent venaient à tomber sous les yeux de quelque Génois ou Turinois , ami de choses sérieuses, nous le supplierions de faire dessiner pour nous le saint* graal et de nous en envoyer la description.
Nous avons rangé Tarticle de M. Godard sous le titre de « Drame Liturgique », parce qu'en eflet le vase de Cana donnait lieu le jour des Noces» comme on Ta vu , à toute une cérémonie religieuse. Nous ne doutons pas qu'autrefois , bien avant le roi René , on ne dût représenter le drame plus au complet, et faire, dans l'église même, un simulacre du repas de Cana et du changement de l'eau en vin; comme, le Jeudi-Saint , on fait encore, dans certains pays moins puritains , moins tristement graves que le nôtre» la représentation do la Cène ; comme on y fait encore , même chez nous , la représentation du lavement des pieds. René aimait le drame religieux ; la procession d'Âix-en-Provence , qu'il avait, sinon inventée, au moins renouvelée, en est une preuve; preuve que confirment hautement cette procession , cette station, cette distribution du pain et du vin qu'il « intitule et compose », en l'honneur du vase de Cana , en souvenir des Noces. Ces mots, «intitule et compose » , semblent même désigner qu'il composa un drame pour cette fête, comme il en rédigea un pour celle de la Fête-Dieu à Aix. Toutefois, René vivait à une époque où tout était en décadence, surtout les choses religieuses, et où tout allait se perdre; car on entrait dans la renaissance qui fut la mort du monde chrétien. René ne fit donc qu'une a pièce » inférieure. Nous renvoyons nos lecteurs au premier volume des ce Annales Archéologiques »; ils y trouveront, page 248, la signification historique et symbolique des six urnes ou hydries de Cana. En com«* parant le vitrail de la cathédrale de Cantorbéry , dont il est question dans cette page, avec ce que Guillaume Durand, en son « Rational des divins offices » , dit au jour des Noces de Cana , ils verront que ce nombre des urnes s'applique aux six âges du monde , aux six âges de l'Église , aux six âges de l'homme , aux six œuvres de miséricorde. Rien n'est vraiment plus ingénieux. De plus , la transmutation de l'eau en vin est l'image du changement qui doit se faire , dans nos cœurs , du vice en vertu. Puis , par une raison plus littéraire, l'eau , qui est froide et claire , n'est pas sans affinité avec l'histoire raisonnable et calme ; tandis que le vin, qui échauffe les sens, monte l'esprit jusqu'à la poésie , jusqu'à l'allégorie , qui est une interpréta-
rr
tioD poétique : « Lympha dat historiam, vinum notai allegoriam », dit une inscription du vitrail.de Cantorbéry. Certainement, en déchiffrant ce vitrail ; en lisant Guillaume Durand ; en se reportant , par la pensée , au moyen âge véritable , on aura la certitude qu'il a dû se faire , le jour des Noces , dans nos grandes églises , des cérémonies fort curieuses , peut-être fort longues et fort compliquées. Ainsi, libre à chacun de s'imaginer le beau et complet drame qui a dû se jouer, au xiir siècle, dans la cathédrale d'Angers, autour et à l'occasion du vase de Cana , si ce vase appartenait alors à cette cathédrale.
Angers, en effet, aimait en général le drame religieux d'une affection marquée , et nous signalerons à M. Godard les recherches curieuses qu'il pourrait entreprendre sur ce point charmant , le priant , s'il fait des découvertes, comme nous n'en doutons pas un instant , de nous les envoyer pour les a Annales ». Les recherches seront fructueuses, assurément ; car nous trouvons dans une communication récente, faile par M. Godard lui-même, au Comité historique des arts et monuments, un passage curieux. M. Godard envoie l'inventaire des reliques conservées autrefois dans le trésor de la cathédrale d'Angers. Le quarante-huitième article de cet inventaire , qui date du xviii* siècle , est ainsi conçu : « Il y a dans le grand reliquaire deux œufs d'autruche soutenus par des chaînes d'argent. Le jour de Pâques, il faut mettre les deux œufs d'autruche sur l'autel de saint René avec les deux gazes. » — M, Godard ajoute : « Je n'ai pu encore découvrir la signification de ce singulier usage. » Or, cette signification , la voici. On s'est beaucoup inquiété , pendant tout le moyen âge , de prouver les faits surnaturels de la religion par des comparaisons , par des figures , par des faits identiques ou analogues, extraits de l'histoire et de la nature. Nous avons, déjà bien des fois , insisté sur ce point qui est vraiment capital. Ainsi , pour le redire encore , Jonas avalé et vomi par la baleine est la figure de Jésus englouti et rendu par le sépulcre. Cette figure est historique ; mais en voici d'autres , qui sont naturelles. On croyait , au moyen âge , que la lionne mettait bas un petit mort; mais que le père, au bout de trois jours, par son haleine et ses rugissements , ouvrait les oreilles du petit mort-né en lui faisant ainsi entrer la vie dans le corps auparavant inanimé. — Voici un second fait. On prétendait, au moyen âge, que l'autruche pondait un œuf où le petit serait resté éternellement emprisonné si la mère n'était venue en briser la coquille avec du sang délayé dans du miel. Au contact de ce sang , l'œuf se brisait, et le jeune oiseau s'échappait à tire d'aile ; ainsi le Christ, par son propre sang, brisa la pierre du tombeau et s'envola
au ciel s'asseoir à la droite de son Père. L'œuf de l'autruche est donc la figure toute naturelle du sépulcre de Jésus-Christ , et Ton comprend maintenant que le jour de Pâques , ce grand jour de la résurrection , on ait placé ces œufs d'autruche sur un autel. Mais cet autel lui-même n'est pas arbitraire, du moins à Angers; c'est celui de saint René, ou, pour mieux dire et toujours par comparaison , l'autel du saint <c né deux fois », du saint ressuscité comme le Sauveur du monde. Nous pourrions en dire passablement long sur les saints dont les noms sont parlants, pour nous servir de la langue du blason. Saint Clair et sainte Lucie sont invoqués pour la guérison des yeux , comme saint Fort pour celle des faiblesses. A Angers même, la châsse des reliques de saint Seréné et de saint Sérénic, son frère^ était ornée de fleurs et portée en grande pompe dans la ville , à la procession des Rameaux; dans la campagne, à la procession de Saint-Marc et des Rogations. On invoquait ces deux saints pour la « sérénité » du ciel, pour la fertilité des champs. Comprend-on maintenant que, le jour de Pâques, le jour de la résurrection, on ait placé des œufs d'autruche sur l'autel de saint René? C'était une sorte de drame muet, de mystère représenté par des objets matériels et symboliques. Quoique la preuve historique, celle que nous demandons à M. Godard, n'ait pas encore été faite, nous sommes certain d'avance que ces œufs , sur cet autel , devaient accom* pagner le drame liturgique des trois Maries dont nous avons déjà parlé tant de fois, le drame de la résurrection, du « Surrexit non est hic ». C'est-à-dire , que cette résurrection , mimée , chantée , jouée par des personnages vivants , était encore représentée par des objets matériels, et qu'à côté du drame que parlaient les trois Maries , il y avait le drame muet que représentaient non -seulement les œufs d'autruche, mais encore probablement les petits lions et tous les autres objets naturels d'où l'on faisait sortir une résurrection , en quelque sorte , par voie de comparaison et de figures. Nous disions donc que la cathédrale d'Angers avait, au moyen âge, un goût très-vif pour le drame liturgique , et que nous recommandions à M. Godard et à tous les archéologues d'Angers la recherche de faits qui doivent être nombreux et qui sont remplis d'intérêt. Pour cette source d'informations que nous signalons, pour ces recherches que nous provoquons, nous ne demandons qu'une chose, c'est qu'on nous envoie, de préférence à tout autre, les découvertes qu'on ne manquera pas de faire sur ce point. Nous serons toujours empressé de les publier sous le nom des investigateurs.
DIDRON aîné.
L'ÉGLISE ET L'OPÉRA
C'est une des conditions de l'existence de l'Église militante d'avoir pour adversaire « le monde », c'est-à-dire , une majorité d'êtres humains suivant une autre voie que la sienne, se conduisant d'après d'autres maximes, rejetant ses dogmes ou les défigurant, accommodant même sa morale à ses passions et à ses caprices. Les arts, qui sont un reflet de la vie morale , oùt offert de tout temps le spectacle de celle lutte incessante. Sous la direction de l'Église, ils ont exercé sur les hommes une influence salutaire, en faisant servir à l'œuvre du salut la notion du beau que Dieu nous a donnée en nous créant à son image. En dehors de cette direction, les arts ont toujours abouti au sensualisme, qui n'est que le matérialisme déguisé, quoi qu'en disent les philosophes. Puisque telle a été, telle est encore et telle sera la situation, que chaque adversaire reste sur son terrain et que chacun laisse à l'autre, avec ses principes, le mode de les propager, les moyens extérieurs de révéler son existence et de se faire des prosélytes. C'est un caractère de décadence et de faiblesse dans une nation , quand le bien excuse le mal ; quand le mal s'abrite et se propage sous le manteau du bien ; quand les doctrines les plus opposées se donnent la main et s'efforcent de vivre en assez bonne intelligence pour que leurs partisans puissent se livrer aux douceurs du repos sans crainte d'être réveillés. Malheureusement cet état de quiétude n'est pas de longue durée. L'heure du réveil sonne fatalement; heure terrible, que nos pères ont déjà entendue en 1789. En effet, depuis l'envahissement du paganisme, à la fin du xv* siècle jusqu'en ces derniers temps, les formes païennes ont prévalu en littérature, en philosophie, en architecture , en sculpture et même , pendant une courte période , en politique. Si cette superfétation ne nous a pas enlevé la morale et la foi, elle XI. 34
les a singulièrement affaiblies, l'une par l'ignorance, l'autre par une excessive tolérance. La réaction, qui, dès le commencenoent , s'était personnifiée dans le gallicanisme, a été impuissante contre ce débordement, entaché luimême, comme il l'était, de graves erreurs. Il est incontestable que le sens moral est, de nos jours, plus droit qu'au xviir siècle, que l'alliance extérieure des devoirs de la religion avec les plus monstrueux écarts est devenue extrêmement rare chez les grands et chez les petits. Mais descendons dans les détails, et nous trouverons encore des traces profondes du siècle malheureux qui nous a précédés, des habitudes qui s'y rattachent et auxquelles il suffit de réfléchir un instant pour voir tout ce qu'elles ont de peu raisonnable et pour y renoncer sans regret.
Aujourd'hui, nous nous contenterons de parler des cantiques que l'on chante dans toutes les églises aux exercices des catéchismes, des confréries, du rosaire. Il n'entre pas dans notre pensée de nous occuper de cet usage : d'abord, parce qu'il a été approuvé par des princes de l'Église, auxquels nous devons soumission et respect; ensuite, parce qu'il est généralement borné à des offices particuliers auxquels les fidèles ne sont pas conviés. Seulement, qu'il nous soit permis de dire que si l'Université ne nous avait pas fait oublier le latin, le clergé ne se serait peut-être pas cru obligé de lui substituer , jusque dans l'église, la langue populaire. Quoi qu'il en soit, nous nous contenterons de traiter la partie musicale de cette institution et de réfuter quelques erreurs répandues, tout récemment, à l'aide d'un prospectus ayant pour titre : « Cantiques connus, à l'usage des catéchismes et arrangés pour deux voix égales, par L. Diestch, maître de chapelle de l'église de la Madeleine ».
L'auteur, ou plutôt l'arrangeur de ces chansons n'écrit pas lui-même; mais il inspire les écrivains qui, comme M. d'Ortigue, sont disposés à élever des barricades contre le progrès de l'archéologie nationale, contre les travaux consciencieux et pratiques publiés dans les « Annales Archéologiques », contre ces « Chants de la Sainte-Chapelle », dont on voulait arrêter le succès, et qui s'exécutent tous les dimanches dans plusieurs églises de Paris depuis deux ans. C'est donc M. d'Ortigue qui a écrit le prospectus annonçant la publication de M. Diestch. Nous ne sommes nullement étonné que ce dernier ait quelque complaisante affection pour ces vieux airs d'opéra , et qu'il rajuste leur robe d'ermite que le grand âge, sans doute , leur a fait prendre. Joignant les fonctions de chef des chœurs de l'Opéra à celles, moins importantes, sans doute, de maître de chapelle de la Madeleine, la reconnaissance lui faisait un devoir de sacrifier l'une à l'autre, au besoin. Quant à M. d'Or-
L'ÉGLISE ET L'OPÉRA. 263
ligue 9 nous ne pouvions soupçonner qu'après s*étre fait connaître comme écrivain religieux, comme critique sévère , ayant attaqué avec une ardeur extrême Tharmonie bien simple et bien peu prétentieuse , cependant , des K Chants delà Sainte-Chapelle», il prêtât sa plume à une entreprise qui n'a d*autre but que celui d'ouvrir à la musique la plus profane les portes des églises plus largement qu'elles ne sont ouvertes.
Nous pourrions suivre mot à mot les raisons alléguées par M. d'Ortigue en faveur des cantiques posés sur des airs connus. Il cite , pour prouver leur antiquité, un passage de Tabbé Lebeuf, qui, malheureusement, ne prouve qu'une chose, c'est que l'usage des cantiques vulgaires prit son origine vers le temps où le peuple cessa d'entendre le latin , et que cet usage n'était pratiqué dans les églises que la nuit de Noël. Lebeuf ne dit pas du tout que ces « Noëls » aient jamais été appliqués à des airs préexistants et ayant déjà servi à célébrer le vin, l'amour et le bivouac. M. d'Ortigue a donc tort d'affirmer que « ces Noëls, comme ces cantiques populaires, ont de tout temps, pour la plupart, emprunté leur mélodie aux airs profanes en vogue; que l'usage est constant et que l'auteur que nous citions tout à l'heure le constate d'une manière péremptoire. » Nous reproduisons le passage de l'abbé Lebeuf , que le défenseur de «la Clef du Caveau», invoque en faveur de sa thèse. « Les chants de Noël (les anciens), supposé qu'ils ressemblassent par leur mouvement à ceux que l'on connaît depuis deux ou trois cents ans, n'étaient pas dans le genre du chant grégorien, appelé plain-chant, mais dans le genre que nous appelons aujourd'hui musique ou airs de vaudeville. »
Lebeuf suppose donc d'abord que les « Noëls » qui se chantaient de son temps sont restés purs de toute altération quant à leur musique, et il reconnaît simplement que leur facture est différente de celle du chant grégorien, ce qui n'était pas difficile à trouver, et qu'elle se rapporte au genre appelé musique ou airs de vaudeville. Nous avons beau relire cette phrase de Lebeuf, il nous est impossible d'y voir ce que M. d'Ortigue y a vu , c'est-àdire que l'on chantait , au moyen âge et même au temps où le docte abbé écrivait, des cantiques dans les églises sur des airs composés auparavant en l'honneur des fredaines de Villon, de la « belle Gabrielle » ou du «c Triomphe de Trajan ». La facture musicale nouvelle s'explique par l'époque même à laquelle ces Noëls ont été écrits. L'abbé Lebeuf la place vers la fin du moyen âge. Or, pendant qu'Ollivier Basselin composait ses poésies connues sous le nom de « Yaux-de-Yire » et ensuite de « Yauxdevilles », les musiciens abandonnaient, comme nous le montrera bientôt M. de Coussemaker, la
facture grégorienne pour un mode plus libre sous le rapport de l'intonation, plus asservi sous celui du rhythme. Guillaume de Machau, Orlande Lassus, Monteverde, ont composé leurs chansons dans un genre qui s'éloigne de plus en plus du chant grégorien ; c*est évident. Mais en faut-il conclure que les airs des cantiques populaires , par cette raison qu'ils ont été composés dans un genre récemment en honneur, ont dû appartenir primitivement à des chansons profanes auxquelles on substituait 'de pieuses paroles? Non, aucune autorité sérieuse ne saurait être invoquée pour justifier une sem* blable assertion. C'était au xix« siècle qu'était réservée une aussi belle inven* tion. aCuique suum. » Nous avons bien assez de griefs contre les xv* et xvi* siècles sans celui-là, qui, au reste, se transforme en titre d'éloge dans la pensée et sous la plume de M. d'Ortigue. Le contraire avait lieu, particulièrement en Italie , au xV" siècle : on chantait des paroles profanes sur des chants d'église que de saints docteurs avaient composés , comme on a chanté pendant la grande révolution des couplets et des complaintes sanguinaires sur le beau chant populaire et religieux de I' «0 filii ». On se servait des combinaisons du contrepoint pour glisser malicieusement dans l'accompagnement quelques airs profanes, quelque mélodie burlesque , à la grande satisfaction des musiciens de mauvais goût. (Voir l'abbé Baïni, « Vie de Palestrina » . ) De telles gentillesses ont valu aux maîtres de chapelle de ce temps-là de sévères admonestations qui se terminèrent par le bannissement de la musique profane dans les églises , et l'ordre donné successivement par Jean XXII, Paul IV et saint Pie V, de revenir à l'exécution pure et simple du plainchant.
Comme on le voit, il est impossible d'admettre que l'Église ait toléré, avant le xix* siècle , l'usage des airs profanes. Les Noëls se chantaient beaucoup plus fréquemment dans les familles qu'à l'église, et encore étaient-ils composés sur des cantilènes qui leur étaient propres , comme le prouvent les manuscrits et les recueils imprimés avant la révolution et qu'il est facile de se procurer. Ces Noëls , écrits la plupart en vieux français, sont devenus hors d'usage et ont été corrigés et remplacés le plus souvent, sous l'empire et la restauration , par des poésies composées sur le rhythme des plus jolis airs des opéras à la mode.
M. d'Ortigue approuve ce procédé dans les termes suivants : « Cet usage, outre qu'il facilitait beaucoup l'exécution des cantiques, avait pour avantage de sanctifier des cantilènes dont on avait pu feire un mauvais emploi , comme aussi de perpétuer des airs pleins de charme et de naïveté qui, sans ce secours, seraient perdus depuis longtemps pour l'artiste, et que l'amateur
L^GLISE ET L'OPÉRA. 265
curieax aurait beaucoup de peine à déterrer parmi les œuvres oubliées dont ils faisaient jadis partie ». Ainsi l'Église vient au secours de l'Opéra-Comique. Tel air, sur lequel ont pleuré Aspasie et Nina ; telle mélodie, que Martin ou Elléviou n'ont pu immortaliser par leur talent, des enfants d'un catéchisme sont invités à les apprendre pour les transmettre à la postérité. Le moyen est habile, certainement. L'Église communique à tout ce qu'elle adopte un caractère de permanence et de durée qui défie la concurrence des entreprises humaines ; mais aussi elle rejette bientôt ce qu'on lui a imposé par ruse ou par surprise. C'est ainsi qu'elle se débarrasse , depuis plus de quinze ans, des chansons qui plaisent tant aux musiciens de l'Opéra et du Vaudeville. Dans les paroisses de Paris, plus de vingt recueils de cantiques nouveaux sont essayés pour ce but, et si l'on n'a pas encore trouvé quelque chose qui satisfasse aux exigences de l'enfance, de la religion et de l'art, il faut bien plutôt en attribuer la cause aux influences profanes et à l'impéritie des compositeurs de musique religieuse qu'au désir de conserver les inspirations des auteurs de « Lodoïska », du « Rival confident » et de la « Belle Esclave ». On comprend parfaitement que, de 1810 à 1820, lorsqu'il fallut réorganiser les exercices religieux longtemps interrompus, il fallut se servir de tous les éléments qu'on avait sous la main , sauf à faire un choix plus tard. Les ariettes des joyeux opéras des dernières années étaient dans toutes les mémoires ; on s'en servit. La société facile d'alors ne s'en scandalisa point. Il est fâcheux pour M. d'Ortigue qu'il n'ait pas vécu à cette époque. Il n'eût pas trouvé de contradicteurs. Il aurait , comme il le fait aujourd'hui , approuvé le tout « au point de vue de la religion et de l'art même ». Mais, en y réfléchissant , on a compris toute l'inconvenance de cette tentative ; on a remarqué l'insuffisance de la musique profane pour exprimer des sentiments religieux; les contresens fréquents, le peu d'accord qui existait entre les mélodies et les textes. Enfin, plus la musique a reçu de développements en notre pays, plus ces airs ont été connus tels qu'ils ont été composés; chacun a pu lire dans les partitions anciennes, récemment publiées, les paroles plus que légères qui leur ont donné naissance. Une personne dont la mémqire ne serait pas sûre pourrait avoir, en chantant certains cantiques , d'étranges distractions. Entendant chanter le cantique : « Reviens, pécheur » sur l'air « Femme sensible », peut-être se ferait-il dans son esprit ce singulier mélange :
Reviens pécheur, entends-tu le ramage De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ; Tu n'as été déjà que trop rebelle ; Le printemps fuit, puisqu'il revient à toi.
On conçoit y sans peine , qa'il y aurait une sorte de profanation à continuer nos exemples ; à rapprocher le cantique de la Passion, « Au sang qu'un Dieu va répandre, ah ! mêlez du moins vos pleurs », de la complainte « Que ne suis-je la fougère » ; de rappeler que dans un autre cantique « Jésus parait en vainqueur » sur Tair de la noce du « Déserteur » ; que le pécheur pénitent chante ce Gomment goûter quelque repos » sur la romance de Renaud d'Ast; que, le jour même de la Communion, les enfants s'écrient : c( Qu'ils sont aimés , grand Dieu , tes tabernacles » ! traduction du magnifique psaume « Quam dilecta Tabernacula tua Domine virtutum », sur la langoureuse romance :
Te bien aimer, ô ma chère Zélie , Est pour toujours le charme de mon cœur ; Et désormais tout m'attache à la vie, Si mon amour suffit à ton bonheur.
Disons, enfin, que le cantique d'actions de grâces, « Chantons en ce jour », retentit sur l'air :
« On dit qu'à quinze ans on plaît, on aime, on se marie ; Je n*ai que dix ans ; c'est encor bien loin de quinze ans. Dites-moi, je vous prie, comme on abrège le temps ; Car j'aurais grande envie de presser les instants ».
Voilà ce qui s'est passé, au commencement du xix* siècle, dans les églises de France ; de la France, fille aînée de l'Église, patrie de saint Louis et des plus grands liturgistes. Si l'on faisait plus d'attention aux faits qui se déroulent sous nos yeux , on serait moins orgueilleux du temps où nous vivons et plus respectueux à l'égard du passé. Non-seulement nous avons chanté dans nos églises ces vilaines chansons et nous avons profané, sans le savoir, les mots les plus doux et les plus purs ; mais il y a des gens qui songent à les remettre en honneur, à en accompagner de nouveau le sacrifice de la messe. Le musicien , qui publie actuellement, pour l'église de la Madeleine sans doute, ces airs de Nicolo, Dalayrac, Grétry, Monsigny, Kreutzer, Paësiello, Philidor, et de plusieurs autres, est, à cause de cela même, considéré par M. d'Ortigue comme « le musicien le plus au fait des convenances liturgiques ». Soit. Mais que M. d'Ortigue ne soutienne pas qu'une telle musique est celle que saint Grégoire , saint Odon de Cluny, Gerson , le cardinal Bona, recommandaient pour les exercices religieux ; celle, enfin, que les statuts de l'ordre de Giteaux sanctionnaient. Il suffit d'énoncer que la publication dont nous venons de parler a cette prétention pour que les lec-
L'ÉGLISE ET L'OPÉRA
teurs des « Annales Archéologiques » apprécient l'esprit qui anime Téditeur, le musicien et le littérateur.
Nous avons sous les yeux plusieurs recueils de Cantiques rédigés à plusieurs époques , et nous sommes frappés de la tendance au lyrisme des poésies modernes comparées avec les cantiques anciens. Les « Annales Archéologiques » aiment les monuments. Qu'on me permette donc de citer deux strophes : l'une qui se chantait à l'ouverture du catéchisme , avant la révolution ; l'autre qui se chante de nos jours , dans la même circonstance :
Afin (l'être docile et sage.
Seigneur, donnez-moi votre esprit , Pour apprendre selon mon âge Les vérités de Jésus-Christ.
Salut , aimable et cher asile , Où Dieu même instruit ses enfants ; Où des beautés de TÉvangile n charme les cœurs innocents.
Nous ne savons si nos préventions en faveur des plus vieilles choses nous égarent ; mais il nous semble que la première strophe a une forme plus naturelle , plus compatible avec l'intelligence des jeunes enfants que la seconde. Nous serions tenté de généraliser cette réflexion.
En terminant , nous émettons le vœu que , grâce aux efforts des artistes chrétiens, disparaissent peu à peu des églises ces traces de l'art profane et sensuel qui les ont envahies. L'art catholique , si riche de son propre fonds, peut prêter aux œuvres profanes des éléments dont elles peuvent s'inspirer; mais qu'il n'emprunte rien d'elles. Sans cela, une confusion déplorable aura lieu. Pendant l'année qui vient de s'écouler, on a entendu madame Son- .tag chanter à la Madeleine; on a vu, dans l'opéra du « Prophète », un figurant habillé en prélat , revêtu du rochet , arpenter la scène en fuyant les anabaptistes. Dans un autre acte, des enfants de chœur en aube , et la tête couverte de la calotte rouge , ont agité des encensoirs. Tout cela est à nos yeux regrettable ; le paysan du Danube , témoin de ces anomalies , pourrait se demander : Où est l'Opéra? où est l'Église?