‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 83 sur 103 · DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

DU MOYEN AGE

Pour étudier avec fruit l'histoire des confréries d'architectes ou de maçons du moyen âge, il est nécessaire de distinguer rigoureusement les faits constants de l'élément fabuleux qui abonde chez les écrivains allemands et anglais. — L'histoire publique documentale nous apprend que, dans la première moitié du moyen âge et sous le règne du style roman, l'art de la construction était presque entièrement aux mains des prêtres séculiers et des moines. On enseignait l'architecture dans les cloîtres, et de là sortaient les maîtres, qui avaient pour aides les frères lais. Mais, à l'époque du plus grand enthousiasme religieux, lorsqu'on fondait de toutes parts des églises et des couvents, depuis la fin du xi* siècle jusqu'au milieu du xii% les forces physiques du clergé ne suffirent plus ; l'Église invoqua donc le secours des laïques, pour lesquels la participation à cette activité pieuse était un moyen de pénitence et une œuvre méritoire. On ne se contentait pas de simples dons; on exigeait des services personnels. Plus ces services étaient bas et pénibles, plus on les estimait efficaces pour le salut. Les hommes et les femmes de toute condition accoururent en foule. On vit des princes, des chevaliers et leurs nobles femmes, mêlés au peuple, porter des pierres, de la chaux et du bois, ou préparer les aliments et les distribuer aux travailleurs Nul n'était admis à cette œuvre s'il ne confessait ses péchés dans un esprit de pénitence sérieuse, s'il ne promettait un amour chrétien pour ses frères et une humble obéissance aux prêtres directeurs de la construction. Celui qui ne pardonnait pas du fond du cœur les offenses ou qui se montrait indocile était exclu de la société. Le travail du jour commençait par la confession et la prière ; pendant la nuit, des flambeaux éclairaient les chariots XI. i2

rangés circulairemeot d'où s'élevaient , à de certaines heures, des hymnes solennels ' . C'est surtout en Normandie et dans la France septentrionale que régna ce zèle pieux ; du moins nous n'avons de documents détaillés que pour ces contrées. Mais rien n'annonce que de cette participation des laïques soit sortie une association artistique ou technique durable. La direction de la construction demeurait encore ici entièrement dans les mains du clergé. Les gens du monde agissaient comme simples manœuvres; ils se dispersaient, lorsque le temps de leur pénitence ou de leur vœu était accompli ^.

Les choses prirent une autre tournure aux xir et xiii* siècles. Alors, éveillés à un sentiment supérieur, les laïques abordèrent avec succès l'art et la science. L'architecture également sortit du domaine exclusif de l'Eglise. Les villes où se développa une activité indépendante des cloîtres, et qui voulaient plus d'élégance dans les édifices civils et même dans les habitations privées, exercèrent sans doute une grande influence sur ce fait nouveau. Les prétentions à la perfection technique dans le travail de la pierre s'étaient aussi tellement élevées, que le clergé, avec sa vocation spéciale, ne pouvait plus y satisfaire ^. Des maçons, des tailleurs de pierre et des architectes habiles se formèrent donc parmi les laïques "^9 et, conformément à l'esprit

4. Mabillon, AnnaL Ord. S. B'jned.^ t. I, p. 392. — Voyez le texte latin complet et la traduction française de Dom Bernard Planchette; ils viennent d'être réimprimés par M. L. de Glanville , dans la curieuse a Histoire des miracles qui se sont faits par l'entremise de la Sainte Vierge , dans la première restauration de l'église de l'abbaye de Saint-Pierre-sur-Dive. » Rouen , 4 851 . In-1 8 , pages 37 et suivantes. {Note du Directeur.)

2. C'est confondre des choses entièrement différentes que de rattacher, comme le fait Léon (« Lehrbuch des Geschich, », 4830, page 394) , ces associations passagères aux confréries maçonniques postérieures.

3. Nous ne pouvons laisser passer ces opinions de Schnaase, sans faire au moins une réserve. L'art roman , même au xir siècle, est bien plus riche, et d'une perfection technique bien plus absolue que Tart ogival ; il sufHt de comparer , dai\3 un même édifice , le portail occidental de la cathédrale de Chartres à ses deux portails latéraux. Le premier est roman et d'un luxe inouï ; les seconds sont gothiques et d'une simplicité remarquable , au moins relativement au portail de l'occident. Cependant l'art roman est sacerdotal , d'après l'opinion même de M. Schnaase , tandis que l'art ogival est laïque; ce n'est donc pas par impuissance, ni par mépris pour la richesse et le luxe , que le clergé avait abandonné aux laïques , vers le xiii« siècle , l'exécution des monuments religieux. Il y a, pour ce fait, d'autres et de nombreuses raisons, qu'il n'est pas même possible d'indiquer dans une note , mais que nous pourrons détailler une autre fois. Ceci suffira pour faire connaître à nos lecteurs que l'esprit qui anime notre savant ami n'est pas toujours le nôtre , et M. Schnaase ne voudrait pas plus accepter la responsabilité de nos propres opinions que nous ne pouvons assumer la responsabilité des siennes. Cette note est donc destinée à sauvegarder la pensée de M. Schnaase tout aussi bien que la nôtre. * [Note du Directeur.)

4. Le fait le plus ancien que je connaisse se tire d'un écrit (imprimé dans les archives « des hist. vereins far den unter-mainkreis », planche I, page 5) de l'évéque de Wiirzbourg, de l'an

du temps, ils se réunirent, comme les autres artisans, en une classe particulière ou corporation. Nous trouvons ces corporations déjà pleinement développées en France au milieu du xiii* siècle. Etienne Boileau, prévôt des marchands, fit rédiger par écrit, dans l'année 1358, les statuts de toutes les confréries des arts et métiers qui existaient à Paris et d'après les dépositions mêmes de leurs membres. Les maçons figurent, comme les autres artisans, dans ce curieux « Livre des métiers ' » . Les tailleurs de pierre et les mortelliers et plâtriers sont joints aux maçons dans une même association ^, que dirigeait un maître nommé par le roi. Du reste, le « règlement » ne contient rien d'extraordinaire, ni qui tranche avec les autres professions. Comme chez les forgerons, par exemple, chaque maître et chaque compagnon devait jurer par son saint patron d'exercer sa profession honnêtement et d'observer les usages. Ces usages, limités expressément à ceux énumérés, fixent seulement le nombre des apprentis que chaque maître pouvait avoir, la durée de l'apprentissage, les heures et les jours dans lesquels il était défendu de travailler, la qualité du mortier et des autres matériaux. On a trouvé aussi dernièrement, à Montpellier, les anciens statuts de la confrérie des maçons, et il y est encore démontré que c'était une corporation ordinaire ^. Nous ignorons depuis combien de temps déjà duraient ces associations; mais, du moins, à Paris, les tailleurs de pierre se vantaient d'une haute antiquité, car ils se prétendaient déliés du devoir civique de monter la garde depuis l'époque de Charles Martel.

En Allemagne, également , quelques associations de constructeurs ont dû s'être formées très-anciennement et elles obtinrent ensuite, au xiii^ siècle, comme les autres corporations des arts et métiers, des privilèges plus étendus et une administration indépendante. La passion de bâtir, qui s'empara aussi des habitants des villes, rehaussait l'importance de cette profession, et le concours de maîtres et compagnons étrangers , aux grandes entreprises de

H 33, dans lequel il transmet à un certain Euzelinus, désigné expressément comme laïque, «c curam et magisterium in reparanda et ornanda Ecclesia ». Cet Euzelinus qualifié d'homme qui a acclaroantibus omnibus civibus nostris, assignatus est nobis », sortait probablement de la bourgeoisie ; il se recommandait déjà par la construction d'un pont.

4. Règlement sur les arts et métiers de Paris, au xiii* siècle, publié par Depping dans la « Collection des documents inédits sur l'histoire de France ».

2. Le rapport hiérarchique de ces diverses classes de constructeurs entre elles n'est pas bien aocusé. Les maçons paraissent jouir d'une certaine prééminence. Toutefois, dans le rôle des impôts (Taille) de 4292, imprimé également parmi les « Documents inédits sur l'histoire de France » , sont mentionnés 4 04 maîtres maçons et seulement 42 tailleurs de pierre , 8 mortelliers et 36 plâtriers.

3. Publications de la société archéologique de Montpellier , n** 4 i , page 4 54 .

construction, faisait sentir la nécessité d'un ordre rigoureux. Il est donc probable qu'à cette époque déjà les statuts des associations naaçonniques allemandes étaient rédigés par écrit , confirmés par l'empereur et le souverain du pays, et contenaient plusieurs libertés, nommément la concession d'une juridiction propre, comme on le trouve en France. Toutefois, nous ne possédons pas de documents si anciens. Le premier est du milieu du xV siècle '. Alors s'agita par toute l'Allemagne la pensée d'une association des ouvriers constructeurs et tailleurs de pierre. Le pacte fut conclu réellement et l'essentiel des statuts fixé dans l'assemblée tenue à Ratisbonne en l'année 1459 ^. Cette association embrassait l'Allemagne méridionale et occidentale. Strasbourg, Vienne, Cologne, et plus tard Berne, en constituaient les chefs-lieux. Les maîtres des grandes entreprises de construction de ces villes étaient reconnus comme juges suprêmes sur une étendue de pays immense comprenant, outre l'Allemagne, la Suisse entière et même la Hongrie. Le domaine le plus vaste était celui des maîtres de Strasbourg, qui prétendaient à la juridiction jusqu'en Thuringe et en Saxe. Après plusieurs réunions à Spire, les statuts reçurent la confirmation de l'empereur Maximilien, en 1498. Toutefois, des institutions particulières eurent lieu dans les pays éloignés, comme celle fondée à Torgau, en 1462, par les maîtres et compagnons des arts et métiers de Magdebourg, Halberstadt, Meissen, de la Thuringe et du Harz, dont on a trouvé les statuts dans les archives des tailleurs de pierre, à Rochlitz^. Ces documents traitent d'abord du règlement de la « Loge ». C'est ainsi qu^on nommait la cabane en planche, établie auprès de chaque construction, où s'opérait la combinaison et la distribution des travaux, La première dignité de la a Loge » était celle de « maître ». Après venait le parleur ^, qui remplaçait le maître en cas d'empêchement et qui apparaît

4. L'assertion de Stieglits (« Gesch. der Bank », page 428), que l'empereur Rodolphe aurait concédé en Tannée 4275 à la corporation des maîtres artisans de Strasbourg une juridiction propre, et qu'en l'année 4278 le pape Nicolas 10 lui accorde une indulgence, renouvelée par ses successeurs et pour la dernière fois par Benoit XU, est très-invraisemblable. Elle ne s'appuie, à ce qu'il semble , que sur l'ouvrage d'Heldmann ( V. la note qui suit] , lequel , à son tour , cite seulement le règlement de la loge d'Archimède à Altenbourg, c'est-à-dire une source très-suspecte. L' a Alsacia illustrata » de Schopflin n'en parle pas. La supposition de Jules Popp (« Wiener Bauzeitung » , 1845, p. 39), qu'en l'année 4272, dans une réunion des anciens maîtres constructeurs allemands, présidée par Erwin de Steinbach , Roritz de Strasbourg et Gerhard de Cologne, les règles de l'art furent fixées, n'a aucune base historique.

2. Voir l'ouvrage allemand de Hblomann, a Les trois monuments historiques les plus anciens de la franc-maçonnerie allemande », p. 203.

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