Ce qui est du reste un fait historique. Voyez Neander
niques ( nous laissons toujours parler les auteurs francs-macons ) ont dii emprunter leur système aux loges anglaises : ainsi la vigilance pour la pureté des mœurs ^ le mode d'administration et la croyance à certains dogmes religieux. Ces dogmes étaient nécessairement entourés du plus profond mystère , par crainte de la persécution , et on se gardait bien de les publier; toutefois les membres de la loge exprimaient volontiers leur opposition à la papauté et au clergé d'une manière détournée. Ceci expliquerait mainte œuvre sculpturale, dans laquelle les moines ou les prêtres sont ridiculisés , et même des actes religieux exécutés en caricature. Ces sociétés s'éteignirent peu à peu en Allemagne, et les derniers confrères auraient emporté leur secret dans la tombe; mais en Angleterre, par suite des agitations politiques, elles gardèrent leur neutralité. Elles prirent parti pour la maison d'York contre celle de Lancastre, et portèrent la rose blanche parmi leurs emblèmes. Plus tard, elles firent résistance à la réformation. Sous la république, elles agissaient dans l'intérêt de la monarchie et soutinrent pendant longtemps les droits des Stuarts détrônés. Enfin, vers la fin du xvii* et au commencement du xviii<^ siècle, elles se seraient dégagées des liens de la profession mécanique, pour se constituer (1717) en société libre, avec un but d'humanité universelle, comprenant nommément la liberté religieuse, l'égalité et la fraternité entre tous les hommes. Les expressions techniques, tirées du métier de maçon, ne servirent donc plus que comme termes de comparaison et comme langue mystérieuse pour indiquer , soit le rapport du Créateur à l'égard du monde, soit l'activité philanthropique de ces confréries qui s'étendirent de l'Angleterre sur toute l'Europe occidentale, et qui, bien amoindries en importance, subsistent encore aujourd'hui. »
Tel est le système historique adopté chez les francs-maçons, et, disionsnous, quelquefois même ailleurs. L'époque de leur origine s'y laisse facilement reconnaître. On sait que le siècle des lumières avait une singulière prédilection pour les sociétés secrètes. C'était un effet du matérialisme de ce temps, qu'on ne pouvait pas se représenter l'activité de l'esprit sans des formes extérieures déterminées. On expliquait donc le grand mystère par de petits secrets, et on voyait dans l'histoire du monde l'influence continuelle d'associations ténébreuses qui auraient communiqué à la foule , mais seulement d'une manière allégorique et indirecte^ leurs connaissances supérieures. Le christianisme lui-même était compris avec les religions payennes dans ce système, et on rêvait une propagation non interrompue d'idées épurées sur Dieu et la nature par de tels moyens.
Si nous cherchons maintenant à démêler le vrai du faux, il paraît certain
que la franc-maçonnerie moderne dérive bien extérieurement des anciennes corporations anglaises. Mais les doctrines de philanthropie universelle, qui constituent son essence , se sont emparées seulement de cette forme comme d'un vase approprié, et il faut repousser absolument l'opinion que déjà, au moyen âge, ces doctrines s'y trouvaient contenues. La prétendue constitution d'York, de l'an 926, qui allie les dogmes du christianisme à des buts de pure humanité; qui ne voit dans le pape que l'évêque de Rome; qui enfin oblige les maçons à observer les lois des descendants de Noé, cette constitution est évidemment apocryphe. Avec elle tombe l'anneau intermédiaire de toute cette chaîne. Il ne reste donc aucune preuve que dans les loges des constructeurs du moyen âge, pas plus que dans les collèges romains, on professât une doctrine opposée à la religion dominante de l'époque; tout annonce plutôt le contraire. Les statuts maçonniques exigent expressément que les membres de la corporation aillent à confesse et s'approchent de la sainte table. Cette corporation a , comme les autres , des saints pour patrons ' ; elle apparaît ainsi tout à fait animée de l'esprit catholique. Un système différent est d'ailleurs à peine concevable pendant le moyen âge. On doit donc rejeter la supposition de doctrines religieuses spéciales et d'un rapport quelconque avec des mystères ou sectes de l'antiquité '. Ajoutons cependant qu'il y a d'autres auteurs plus modestes qui font consister le secret en une symbolique philosophique et artistique, et prétendent que les adeptes recevaient seulement la connaissance de la nature, de ses forces et effets , principalement la science des nombres et de la mesure. Mais ils ne sont pas mieux fondés; les statuts écrits des tailleurs de pierre ne présentent aucune trace de tels enseignements interdits aux profanes. Dans le règlement de l'an 1563, seulement, on trouve une prohibition de publicité. Chaque compagnon, dit Heldmann, doit jurer de ne dire, écrire ou communiquer à personne le salut et la pression de la main des tailleurs de pierre ; mais évidemment il ne s'agit pas ici de secrets du métier ou de doctrines. Ce sont les signes par lesquels le compagnon se fait reconnaître dans les loges étrangères qu'il visite. On veut s'opposer à l'admission des intrus, et maintenir les degrés hiérarchiques de l'apprentissage. Les statuts des
4 . Parmi eux, les Quatre Couronnés, maçons ou sculpteurs, que Dioclétien fit martyriser parce qu'ils refusaient de façonner une idole. — Voir la Légende dorce.
2. Ce point de vue se montre principalement chez les Anglais , mais il a peu d'influence sur Tarchéologie. L'Allemagne y est sympathique; voyez Stieglitz, Ersch, Gruber et Léo. Les Français sont les moins accessibles à cq système : Daniel Ramée seulement (Histoire de r architecture ^ II , 283 ] et Chapuy {Moyen âge monumental) se rangent du côté de Stieglitz. '