‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 15 sur 82 · CHASSES EMBLÉMATIQUES ET SERPENT · texte numérisé non relu

CHASSES EMBLÉMATIQUES ET SERPENT

La ville de Saint-Lô (Manche) possède, outre son ancienne cathédrale qui est remarquable à plusieurs titres, notamment pour un artifice de construction assez singulier , une jolie église romane du xir siècle , beaucoup moins vantée par les voyageurs et par les antiquaires, et qui est loin de mériter cet oubli. Cette église, placée sous le vocable de Sainte-Croix, est à trois nefs, à arcades en plein cintre, et à chevet plat; comme ce chevet a été reconstruit assez récemment, on peut douter que la disposition actuelle ait reproduit l'ancienne forme. Les archivoltes des arcades sont ornées de zigzags et les chapiteaux spnt assez curieux; par malheur tout cela est recouvert d'un épais badigeon tout jaune, qui ferait croire que l'édifice a été construit en terre cuite* On se disposait, il y a quelques années, à y exécuter des travaux assez importants. Je ne sais s'ils ont été faits, ou s'ils se font; mais il est bien à désirer que l'architecte, qui afdéjà donné des preuves de goût et de capacité, profite de l'occasion pour ôter à son église l'ignoble robe de blanc-jaune dont on l'a déshonorée. A la façade principale de ce joli édifice, la porte d'entrée s'ouvre dans une arcade en plein cintre et dont l'archivolte est formée de deux bandes, ou pans, en retraite l'une sur l'autre ; l'une de ces bandes est ornée de zigzags ou chevrons continus avec feuilles, et l'autre d'un bâton rompu ou grecque. Le tout est surmonté d'un couronnement, affectant la forme générique d'un pignon , mais composé de détails offrant un ensemble original que personne , je le crois du moins, n'avait pris encore la peine de signaler, lorsque, pour la première fois, j'en^[entretins le Comité historique des arts et des monuments en 1841 ^

4 . Ce rapport, fait à la suite d'une longue tournée d'inspection dans les départements de l'Ouest, n'ayant pu trouver place dans le « Bulletin » du Comité, a été inséré au « Moniteur universel » des 43, 22, 27 juillet et 5 août 4842.

• L'archivolte supérieure, disais-je, est couronnée d'un gros tore composé de six serpents rampants, trois de chaque côté; la queue de l'un nouée avec la tête du suivant. La queue des deux plus élevés s'entortille en formant une espèce de T sur le sommet de l'arc.

« Au-dessus, à distance, est le corps d'un gros quadrupède assez informe. On peut le prendre pour un ours couché verticalement à plat-ventre , la tète en bas ; cette tête est ruinée. Il est lié au cou par une chaîne qui descend de chaque côté, en ligne droite inclinée, non tangente, dans la main d'un homme vêtu d'une sorte de jaquette ou sayon. Par cet homme , on paraît avoir voulu représenter un chasseur. Un objet assez fruste , posé près de lui et qu'il tenait peut-être de l'autre main, était sans doute un épieu. Dans la partie supérieure du triangle décrit par les deux chaînes, de manière à simuler un pignon au-dessus de l'arc, de chaque côté de l'ours, est un chien à queue courte, courant et aboyant après l'animal. On ne voit d'ailleurs que la figure de droite; l'autre a été détruite par une construction qu'on a laissé appuyer sur le mur de l'église » .

Je n'ai pu recueillir dans tout Saint-Lô, quoique je me sois adressé à plusieurs personnes, aucun renseignement, aucune tradition, aucun conte même sur la signification de cette sculpture à laquelle je ne connais rien d'analogue et qui puisse servir d'explication.

Il est ici question d'une chasse , bien évidemment. Les représentations de chasse ne sont pas rares dans l'iconographie du moyen âge : les unes rappellent des légendes; les autres symbolisent les combats de la foi contre le paganisme ou l'hérésie, ou bien les batailles des vertus contre les vices. Dans ces combats, la bête poursuivie est représentée par le lièvre, par le sanglier, par le lion, par le crapaud même, par le dragon, par l'hydre, qui prêtent leur figure emblématique au démon ou au péché. Les chasseurs varient : tantôt c'est un chevalier, armé de toutes pièces, qui fend le monstre de son épée, ou lui enfonce une lance dans la gueule ouverte, ou dans le flanc déchiré ; tantôt c'est un saint évêque qui, de son étole, lui fait un licol, et l'amène ainsi dompté jusqu'au bord d'un rocher d'où il le précipite dans la mer ou dans un gouffre. On reconnaît sans peine, sous ces deux formes différentes, ici la société chrétienne militante couverte des armes de la foi; là, l'Église triomphant par la seule vertu.

Il est d'autres représentations de chasses dont l'objet, et par conséquent le caractère, diffère des précédentes : telles sont la chasse au cerf et la chasse à la licorne. Il ne s'agit plus ici de combattre ni de détruire ; le but est de gagner, de conquérir. Le cerf ne représente rien moins que Jésus-Christ lui-même.

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C'est *n pur résBoiïVenir de la légende de saint Eustache et de saint Hubert à qui le fils de Dieu s'offrit, selon les uns, sodâ la fofme même du Cerf, rt, selon leè autres, sous l'apparence du d{vin cmdfié, lumineux et rayotmant «tre les deux ramures du cerf. Peut-être encore (jue le noble anima! , « portant son bois» , rappelle l'idée de la sainte victime du Golgotha, portait Tarbfe de la croix sur lequel il devait être éteïidu.

La figure de la licorne qui. Au reste, ne diffère essentiellement du cerf que par sa cotne unique qui l'a fait nommer « unieoriié » , était bien plus généralement encore dOMidérée comme l'emblème du Christ :

€eâte merveilloseï beste Qui une corne a en la teste Senefie nostre Seignor

Jhesticrist nostre Sauveor^

C'est Tunicorne espirituel

Qui entre la Vierge prist ostel •.

Ce n'est pas seulement dartè les poètes du moyen ftge qu'on trouve cette assimilation : on rencontre, dans les Pères de l'Église, pkrs d'une application au Christ des textes de l'Écriture, où la licorne est nommée.

La sculpture de l'église Sainte-Croix ne rappelle aucune des images connues de ces chasses , et par conséquent aucune des idées qu'elles expriment sous le voile de l'allégorie. Là foîrme grossière et les membres de l'animal, qui domine toute la composition, accuseraient un ours plutôt qu'aucun des autres animaux que je viens de titer. Ici la chasèe e^ terminée. L'animal est bien enchaîné , mais ce n'est plus à la manière des animaux liés par un évêque avec une étole. Les chasseurs, du moins celui qu*on voit, ne sont ni des prélats, ni des chevaliers; ce sont simplement des gens du peuple, des valets ou des serfs, et les chiens paraissent être des chiens de berger ou des roquets, plutôt que de nobles limiers. Ils ne combattent pas : ils aboient*

Leà serpents qui contoavnent le demi-cercle de f archivolte semblent être en dehors de la scène. Ils rampent en è* enlaçant, comme il convient à des serpents, et l'on pourrait croire qu'ils n'*ont été placés là que comme pure ornementation , au lieu du simple tore qu'on volt quelquefois encadrant l'archivolte romane.

Cependant îl est croyable que , si Tarchitecture décorative s'était emparée de ce motif> plus gracieux réellement qu'une grosse moulure ronde, elle n'eût pas manqué de le reproduire comme tous les autres ornements de l'époque. Or cette Ireproductiôh n'existe en France, ni à ma connaissance, nî à celle de beaucoup d'antiquaires plus érudits que moi, que ]''ai consultés. Cependant Pem-

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