EN ANGLETERRE
Le dernier numéro des « Annales » a annoncé la publication d'une revue trimestrielle d'archéologie anglaise, sous le titre de « The archœological Journal » . Avant d'en rendre compte, disons quelques mots des études archéologiques en Angleterre.
Dès le XVI* siècle , une société d'antiquaires avait été établie à Londres par les soins de Mathieu Parker, archevêque de Cantorbéry. Ce prélat, qu'on peut regarder comme le fondateur des études archéologiques en Angleterre, a laissé un ouvrage fort considérable, sous ce titre : t De antiquitate Britannica Eccle* siae » . Deux siècles après, en 1742, Langlay essaya, mais en vain, de réhabiliter le style architectonique du moyen âge ; son ouvrage se compose d'un recueil de planches offrant des spécimens d'architecture gothique. Après lui , Horace Walpole publia, sur le même sujet et poiir le même but, un petit traité qui eut quelque succès. Nous citerons encore, au xviii* siècle, diverses revues qui donnaient quelquefois des articles relatifs aux antiquités nationales; puis un ouvrage contenant de curieux travaux sur ces mêmes antiquités : nous voulons parler de 1' « Archaeologia , or miscellaneous treaty relating to antiquity » , publiée en 1770 par la Société des Antiquaires de Londres.
Mais, comme on doit le penser, tous ces ouvrages avaient surtout pour but l'étude de l'antiquité; ils laissaient de côté le moyen âge. Le premier, J. Bentham par ses savantes recherches sur la cathédrale d'Ely, en 1771, montra le chemin aux archéologues anglais qui , depuis cette époque et surtout à partir des premières années de notre siècle, publièrent tant de travaux sur l'architecture religieuse du moyen âge. Malheureusement ces ouvrages, spéciaux pour la plupart et d'ailleurs fort considérables, n'étaient pas à la portée de tous. A une époque où les études archéologiques sont aussi répandues, il manquait en Angleterre, comme en France, une publication qui, vouée entièrement à cette science, vînt en traiter toutes les parties; tel est le but du journal archéologique dont il est ici question. Nous allons donner une courte
analyse des divers articles que ccmtient le premier numéro du« The archieological Journal » . Dans l'introduction , M. Albert Way rend compte du progrès de Tardiéologie en Angleterre , depuis l'archevêque Parker jusqu'à nos jours ; il annouce la formation d'un Comité des arts et monuments composé, comme celui qui existe en France au ministre de l'instruction publique , de savants spéciaux pour toutes les branches de l'archéologie. Des correspondants de ce Comité, nommés dans toutes les provinces, seront chargés de décrire les monuments, de veiller à leur conservation, et de transmettre toutes les nouvelles qui pourront avoir quelque intérêt archéologique. Les premières séances du Comité ont été employées à son organisation définitive. Toutefois déjà des communications nombreuses et intéressantes lui ont été adressées dans le « Journal archéologique » , et nous en parlerons plus loin.
Vient ensuite un lc«ig articlç sur la numismatique ancienne de la Grande- Bretagne. Avant la conquête romaine, les Bretons se servaient d'anneaux de fer et de morceaux de cuivre d'un certain poids, comme de monnaies; César lui-m^ne prend soin de nous en instruire dans le 5' livre de ses t Commentaires » . Maintenant quelques auteurs pensent que ces anneaux n'étaient en usage qu'à défaut d'autres monnaios qui, d'après leur système, auraient existé à cette époque. D'ailleurs il n'est pas rare de voir chez les peuples anciens des paiements considérables effectués avec des bijoux et des métaux précieux. Après la conquête romaine » les médailles consulaires et impériales eurent cours chez les Bretons comme dans les autres provinces de l'empiré; on en possède une grande quantité : elles furent en usage jusqu'au vir siècle. Le monnoyage particulier des Saxons fut imité de celui des Romains et se continua ainsi. On remarque sur les monnaies d'Edward I" la porte du camp prétorien, telle qu'elle se voit sur les pièces de Constantin '.
Nous ne suivrons pas plus loin l'auteur dans ses savantes recherches ; nous ne parlerons pas non plus des nombreux procédés qu'il indique pour le nettoyage des médailles. Sous le titre de t Peinture sur verre », M. C. Winston donne de longs détails sur les restaurations à effectuer pour la conservation des magnifiques verrières qui se trouvent dans plusieurs églises d'Angleterre. Il pense, et à ce sujet nous sommes parfaitement de son avis, qu'il vaut mieux laisser les choses comme elles sont, que de les restaurer mal; mais encore
4 . Nous louvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient approfondir ces questions numismatiqoes, sur lesquelles nous n'avons pu que passer bien légèrement, à la « Revue de ta Numismatique française », 4837, p. 74, et 4839, p. 344, où M. de la Saussaye, correspondant de l'Institut et membre du Comité historiciue des arts et monuments, a consacré de savants articles à la numismatique de la Grande-Bretagne.
16V AÎSNALES ARCHÉOLOGIQUES.
faut-il boucher les vides que les vitraux brisés laissent dans les fenêtres et^ pour cet usage, le verre coloré, quel qu'il soit', nous semble préférable au verre blanc que M. Winston recommande particulièrement. Nous ne pouvons pas non plus partager les idées du « Journal archéologique » relativement aux vitraux du xiii* siècle qui, selon lui, présentent à l'œil une vraie confusion de couleurs heurtées. Ceux du xv* et dii xvr sont, il est vrai, d'un dessin plua correct ; mais il ne faut pas oublier que les verres peints sont faits pour être vus de loin , pour produire un effet général ; or les couleurs éclatantes des plus anciens vitraux produisent un bien plus bel effet que les grisailles et lescouleurs ternes des plus modernes. L'auteur signale ensuite plusieurs églises,, entre autres la cathédrale de Cologne , où les vitraux ont été nettoyés ; cette opération peut rendre de l'éclat aux verrières , mais il faut se l'interdire en général. L'auteur termine en disant que les vitraux modernes anglais sont bien inférieurs, non -seulement à ceux du moyen âge, mais encore à ceux que Ton fabrique sur le continent. Il attribue cette infériorité à ce que les artistes qui composent le dessin n'exécutent pas eux-mêmes les verrières , mais laissent la partie matérielle à des ouvriers souvent inhabiles.
L'étude des costumes du moyen âge est d'un fort grand intérêt ; elle donne souvent le moyen de fixer d'une manière à peu près certaine l'âge de sculptures et de peintures qui serait fort difficile à trouver sans leur secours. Cette étude est malheureusement un peu négligée *. Sachons donc gré au « Journal archéologique » de nous offrir deux articles : l'un sur la coiffure des femmes au XIV siècle, l'autre sur le costume des Templiers. — Sous le règne d'Edward 1'% au commencement du xiv* siècle, la coiffure des dames françaises et anglaises affectait une forme cornue qui exerça souvent la verve satirique des poètes du temps. Le testament de Jehan de Meun contient les vers suivants qui font allusion à cette mode bizarre.
Je ne say s'on appelle potences ou corbiaux
Ce qui soustient leurs cornes, que tant tiennent à biaux;
Mais bien vous ose dire que sainte Elysabiaux
N'est pas en paradis pour porter tiex babiaux.
Encores y font elles un grant harribourras , Car entre la touelle, qui n'est pas de bourras,
4 . Les verres peints ont pour but de produire un effet général ; or le verre blanc fait trou dans les verrières, tandis que des morceaux de verre de couleur, disposés d'une manière quelconque, peuvent servir à faire attendre une réparation convenable.
3. Nous ne saurions trop recommander cette étude aux peintres du musée de Versailles , qu! habillent ordinairement Godefroi de Bouillon comme un chevalier du xv« siècle, et ainsi de^ autres.
Et la temple et les comeSj pourroit passer un ras, Ou la greigneur moustelle qui soit jusques Arras.
Un autre poëte du même temps, dont les œuvres se trouvent dans un manuscrit de la Bibliothèque Royale (n° 7218), raconte qu'un évêque de Paris prêcha contre ces coiffures , promettant dix jours d'indulgence à quiconque apostropherait de ces mots« Hurte, Belin » , ces femmes ainsi « accornées ». Voici le passage :
Et a toz cels x jors pardone, Qui crieront à tel personne ,
« Hurte, Belin! »
Foi que je dois saint Mathelin I
De chanvre ouvré ou de lin
Se font cornues Et contrefont les bestes nues.
Le même poète ajoute d'autres vers qui montrent que les cornes étaient faites quelquefois de faux cheveux qui remplaçaient alors le chanvre et le lin.
Et commande per aatie ,
Que cbascun « Hurte , Belin », die.
Trop i tardon « Hurte, Belin 1 » pur le pardon, Se des famés ne nous gardon,
Ocis serommes; Cornes ont por tuer les hommes.
D'autrui cheveus portent granz sommes,
Desus lor teste.
M. Th. Wright, le savant auteur de cet article, cite beaucoup d'autres passages de poètes de la même époque, ayant rapport à cette mode. Nous regrettons de ne pouvoir les rapporter tous ici ; nous dirons seulement que nous pouvons être amenés à nous faire une idée de la forme de ces coiffures cornues, en considérant qu'on appliquait cette même épithète aux évêques coiffés de leurs mitres. Voici des vers tirés de « The Apocalypsis Goliae episcopi ' », où se trouve cette qualification :
Vae genli mutilae , cornutis ducibus Qui mulctant mutiles armatis frontibus,
Dum habet quilibet fenum in comibus, Non pastor ovium sed pastus ovibus.
On trouve souvent, en Angleterre, des statues de chevaliers qui ont les jambes croisées. Une opinion, généralement répandue, est que l'on représentait de cette manière les chevaliers de l'ordre du Temple. Toutes ces effigies sont d'une époque assez reculée , ce qui semblerait venir à l'appui de cette attribution. Toutefois, nous sommes de l'avis de M. W. , auteur de cet article, qui combat cette tradition d'une manière assez convaincante. Voici ses principales objections : l'église du Temple, à Londres, renferme neuf statues tmnulaires. Sur ces neuf, six seulement présentent le caractère dont nous parlons : or, il est à peu près certain que cinq de ces dernières ne représentent pas des Templiers;