‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 32 sur 82 · ET L^IMPRESSION DES INSCRIPTIONS · texte numérisé non relu

ET L^IMPRESSION DES INSCRIPTIONS

Les inscriptions, comme on vient de le voir dans Particle précédent ont un intérêt majeur ; il importe donc , pour les étudier et les commenter convenablement, de les transcrire, de les reproduire avec la plus minutieuse fidélité. Jusqu'en ces derniers temps, on s'était contenté de les copier; mais, malgré tout le soin et toute l'intelligence apportés à cette opération, il arrivait que cinquante lecteurs lisaient de cinquante manières différentes, que cinquante copistes rapportaient cinquante copies diverses. Nous n'avons pas besoin d'en dire les mille raisons à nos lecteurs, qui savent ce que c'est qu'une inscription. Des hommes sensés en étaient venus à lire en latin une inscription française, en grec une inscription latine, en celtique des plis de draperies imitant, ou à peu près, des I ou des X, des V ou des M. Pour ne faire de peine à personne, nous ne placerons aucuii nom responsable sous ces faits bizarres ; mais nous laissons à penser la belle besogne que ces lecteurs faisaient, lorsque, croyant avoir déchiffré les inscriptions susdites , ils prenaient un crayon ou une plume pour les copier.

Il fallait trouver un moyen mécanique, à l'abri de tout esprit de système; un moyen exact et mathématique de relever les inscriptions. M. Albert Way , directeur de la Société des Antiquaires de Londres et correspondant du Comité historique des arts et monuments de Paris, observa qu'une inscription en creux étant une gravure , et qu'une inscription en relief étant une planche d'imprimerie, il était facile de tirer, comme d'un cuivre gravé ou d'une « forme » d'imprimerie , une impression de l'image taillée en relief ou en creux. Il étendit, par exemple, sur une dalle tumulaire ciselée, une feuille de

papier; puis il la frotta avec un morceau de feutre ou de cuir chargé de mine de plomb. Le papier, choisi mince et très-flexible, s'enfonçait dans les creux à l'approche du morceau de feutre qu'on appuyait sur les saillies pour les noircir. Après l'opération, l'image ou l'inscription, si elles étaient en creux, se détachaient en blaiîc sur un fond noir; si, en relief, elles couraient en noir sur un fond blanc. M. Longueville Jones, correspondant anglais du Comité historique, pratiqua ce procédé avec bonheur , et nous envoya , entre autres remarquables impressions , la dalle extraordinairement riche d'un abbé de Saint-.41ban , en Angleterre.

En appuyant le morceau de feutre avec une certaine force sur le papier, on vit la feuille s'estamper dans les creux et se relever devant les saillies. A la rigueur, lorsqu'on manquait de mine de plomb, on pouvait obtenir une image produite non plus par la couleur, mais par la forme, c'est-à-dire une véritable estampe en blanc. On observa que , dans cette seconde opération , le papier légèrement mouillé épousait d'une manière remarquable la forme de l'objet sur lequel on le pressait, et que cette forme, le papier redevenant sec, demeurait parfaitement nette et fixe. Plusieurs personnes préférèrent l'estampage à l'impression, et obtinrent des résultats remarquables. Dans un voyage que je fis en Grèce, en 1839, mes compagnons, M. le comte Anatole de Saint-Aldegonde, M. Paul Durand et M. Hippolyte Parfait, estampèrent ainsi une trèsgrande quantité de sculptures, d'inscriptions, de chapiteaux, de portes et volets en métal ciselé ; nous avons rapporté cent dix feuilles d'estampage qui ont fait tout le voyage avec nous, ont subi la quarantaine, traversé la Méditerranée et remonté de Marseille à Paris. Ces estampages, exécutés depuis cinq ans déjà, se portent à merveille et n'ont pas subi la moindre altération : c'est toujours la même^netteté de forme, la même fermeté du papier.

De l'impression par la voie sèche ou à la manière noire, on était parvenu à l'estampage à blanc, par la voie humide; de cette seconde, on revint à la première pour les combiner toutes les deux. C'est à M. l'abbé Champenois, curé de Notre-Dame de Châlons-sur-Marne et correspondant du Comité historique des arts et monuments, que cette combinaison est principalement due. En 1843, M. Champenois envoya au Comité un estampage imprimé d'une dalle magnifique du xiv* siècle, étendue dans la nef de Notre-Dame de Châlons, et qui a de largeur 1 mètre 50 cent, sur 3 mètres 25 cent, de longueur. Sur celte dalle sont ciselés un bourgeois et sa femme, morts tous deux dans le premier quart du xiv* siècle. Les deux personnages, placés chacun sous une double arcade trilobée, qui s'épanouit en dais au-dessus de leur tête, se regardent et sont encensés par quatre petits anges. Chaque arcade est surmontée d'un

pignon découpé de rosaces et de trèfles d'un style encore ferme et déjà gracieux. L'homme a les pieds sur un dragon ailé ; la femme, sur deux petits chiens se disputant un os qu'ils tiennent avec leurs pattes de devant. Une double inscription, l'une pour le mari, l'autre pour sa femme, règne autour de cette dalle ; elle se compose de deux cent douze lettres. Une fleur de lis termine chaque épitaphe à la place de I'Amen ou de la croix qu'on rencontre souvent.

M. Champenois a imprimé lui-même et eh fort peu de temps, en moins d'une heure, sur du papier très-fort, très-épais, cette pierre considérable et si chargée d'ornements et de lettres. Jusqu'alors, l'impression à la manière noire exigeait du papier très-mince et très-flexible, une sorte de papier mousseline, pour que, sous le tampon chargé de mine de plomb, ce papier s'enfonçât dans les creux et ne se noircît pas. M. Champenois a perfectionné le procédé. Il nettoie avec soin la pierre gravée dont il veut prendre le dessin ; il la mouille légèrement, et il étend dessus du papier quelconque, collé ou non, mince ou épais, résistant ou flexible, peu lui importe; l'humidité de la pierre happe le papier qui adhère et se colle à la dalle. Il passe sur son papier ainsi étendu un tampon de cuir blanc et non chargé de mine de plomb. Il appuie le tampon sur le papier amolli par l'humidité, le fait entrer dans les creux, et l'estampe ainsi parfaitement. Après cette première opération, il charge un tampon noir d'une petite couche de mine de plomb, dont il fait une pâte assez ferme à l'aide d'un peu d'huile, et il le promène également sur toute la surface du papier. Le papier, légèrement humecté, a l'avantage de retenir plus fortement la mine de plomb. Sous le tampon ainsi passé également sur la dalle, on voit les parties creuses, les entailles rester blanches, et les parties saillantes, les reliefs se teindre en noir. Les inscriptions, les personnages, les ornements gravés en creux se détachent en blanc sur un fond noir. Si le monument présente, au contraire, des dessins en relief sur un fond creux, les dessins se teignent en noir sur un fond blanc; c'est le contraire, mais c'est tout aussi net.

Ainsi M. Tabbé Champenois combine l'estampage avec l'impression, la manière blanche avec la manière noire, la voie humide avec la voie sèche. Par le tampon blanc et le papier humecté, il estampe; par le tampon noir, il imprime. En réunissant ces deux procédés, il obtient, en fort peu de temps, des images très-nettes, et sur du papier très-fort et très-durable.

Mais, en voyage, il n'est pas commode de porter avec soi tout un lourd attirail : deux tampons pour estamper avec l'un et imprimer avec l'autre. M. Champenois propose donc d'avoir un tampon noir et de le couvrir d'une chemise en peau blanche ou même en toile. Quand le papier est étendu sur la pierre qu'on 1. 27

veut estamper, on le frotte avec le tampon revêtu de sa chemise blanche; Topération faite, on enlève la chemise et on imprime avec le tampon noir qui est dessous. On économise ainsi un tampon sur deux , et Ton obtient le même résultat.

M. Auguste Moutié s'est emparé avec un succès complet de ces deux procédés, et, suivant les circonstances déterminées par les objets mêmes à relever, il se sert tantôt de l'estampage, tantôt de l'impression, tantôt de Testampage et de l'impression combinés ; il opère avec du papier mince ou fort, collé ou sans colle, suivant le besoin du moment. M. Moutié, qui a fait don au Comité des plus beaux estampages et des plus remarquables impressions qu'on ait encore obtenus, a joint à son envoi une note d'où j'extrais les passages suivants.

« J'ai fait depuis longtemps une application fréquente des deux procédés que j'emploie simultanément ou alternativement, parce que l'un vient suppléer à l'insuffisance de l'autre. Le premier, c'est-à-dire l'estampage par la voie humide, convient particulièrement aux inscriptions de peu d'étendue, dont les lettres sont à demi effacées ou écornées , et qui sont écrites sur des pierres rugueuses, poreuses ou dépolies. L'impression à la mine de plomb, reproduisant tous les creux en blanc, rend la lecture des mots plus difficile et souvent même impossible.

« Au lieu d'employer une simple feuille de papier épais, il vaut mieux prendre deux ou trois feuilles de papier mince qu'on fait adhérer entre elles avec une couche de colle de pâte, qui, en séchant, leur donne la consistance du carton. Pour rendre la lecture plus facile et pour assurer la conservation de l'estampage, on peut passer sur le papier, dans le creux des lettres, de la mine de plomb, de la sanguine ou simplement de l'encre; ceci peut même s'appliquer aux bas-reliefs de peu de saillie.

« Quant au procédé de l'impression, il est plus prompt que celui de l'estampage, il donne des épreuves plus durables et surtout plus faciles à transporter. Les nombreuses expériences que j'ai faites m'ont permis d'y introduire quelques perfectionnements. Toute espèce de papier est bonne pour l'impres^sion à la mine de plomb ; mais le papier collé doit avoir la préférence, parce qu'il présente plus de résistance au frottement, et que la mine de plomb s'y étend avec plus de facilité et d'uniformité. Cependant la nature et la force du papier doivent être appropriées aux monuments dont on veut avoir l'impression. Le papier à lettres, connu sous le nom de papier coquille, et dont on peut se procurer des feuilles de près de cinquante centimètres carrés, convient pai*faitement aux inscriptions sur marbre ou sur bronze, dont les caractères fins, en creux ou en relief, ont peu de profondeur ou de saillie.

« Pour des tombes entières, ou des inscriptions d'une grande portée, on peut prendre du papier fort , mais assez souple et non cassant. Cette dernière condition est importante. Le papier qu'on emploie ordinairement pour dessiner est Irèsr-convenable, mais il faut le prendre fait à la mécanique et en rouleau , pour éviter le collage des feuilles détachées. On trouve des rouleaux d'une longueur indéfinie, depuis 1 mètre jusqu'à 1 mètre 50 c. de largeur. 11 est rare que les plus larges tombes s'étendent au delà de 1 mètre 50 c. Un kilogramme de ce papier coûte de 2 fr. à 2 fr. 50 c, et doit avoir 10 mètres de longueur sur 1 mètre 20 c. de largeur. Pour opérer sur du papier aussi fort et obtenir un bon résultat, il devient insuffisant de mouiller la dalle ou l'inscription. Il faut, au moyen d'une éponge, hiunecter le papier en dessous et de manière à l'assouplir sans le pénétrer entièrement; puis appliquer le côté mouillé sur la dalle préalablement bien nettoyée , la tamponner fortement avec une brosse suffisamment molle, jusqu'à ce qu'il ait bien pénétré dans tous les creux, comme pour un estampage par la voie humide. Quand cette opération est achevée, on fait dans une soucoupe une pâte avec de la mine de plomb très-fine, délayée dans 'de l'huile. On charge de cette pâte un tampon de feutre ou de peau, rembourré de crin, et on en frotte le papier jusqu'à ce qu'on ait obtenu une belle teinte noire. Il est nécessaire d'enduire souvent le tampon avec de la mine de plomb et de le gratter, lorsque celle-ci s'épaissit et se polit en forme de croûte. Le papier mouillé se noircit plus facilement et glisse moins sur la pierre. En faisant la pâte plus molle, on obtient une plus belle teinte. En frottant moins fort , on ne risque pas de déchirer le papier , et l'on opère plus vite. La plus grande tombe peut s'imprimer, par ce procédé , en moins d'une heure, i

En nous résumant, voici l'instruction que nous pouvons donner pour l'estampage d'abord, pour l'impression ensuite; rien n'est plus facile que de combiner, comme nous l'avons dit, les deux opérations. Dans tous les cas, il faut commencer par l'estampage.

Procédé pour estamper les inscriptions. — Pour estamper en papier les inscriptions ou dessins, gravés en creux ou en relief, on devra se pourvoir : 1* d'une éponge ou tampon ; 2* d'une vergette en poils de sanglier. Cette vergette, qui sera plate et armée d'un manche, doit avoir vingt-trois centimètres de longueur sur huit de largeur.

Le papier doit être épais, s'il s'agit d'empreindre des caractères profondément gravés. Presque toujours , le papier ordinaire d'impression suffit. Dans quelques cas, on pourra se servir de papier végétal double ou triple, selon la

profondeur des empreintes que porte la pierre. Mais, en général, il faut éviter Fusage du papier collé, qui sMmbibe lentement, et dont le retrait dénature considérablement les formes dont il doit conserver l'image.

Le papier que Ton doit employer peut être mouillé au a recto » et au « verso ■ , jusqu'à ce que l'humidité ait pénétré dans l'intérieur; alors, on passera l'éponge sur la face qui recevra l'empreinte. 11 peut suffire de mouiller le papier par le côté qui ne doit pas être appliqué sur la pierre.

Avant de placer le papier sur l'inscription, on la nettoiera avec un grand soin, afin d'enlever la terre, le sable ou toute autre matière qui pourrait en empâter la surface ou seulement quelques détails. Ceci fait, 1" on étendra la feuille de papier mouillée, pour qu'elle ne forme ni pli ni boursouflure sur l'objet que l'on doit mouler; 2" on frappera d'abord avec l'éponge ou le tampon, puis, s'il est nécessaire, une seconde fois avec la brosse, « droit » et régulièrement, en commençant par l'angle gauche du bord supérieur, en suivant la même ligne horizontale, et en descendant graduellement de la même manière, de façon à chasser devant soi, vers le bas, les globules d'air et l'excédant d'humidité qui pourraient se trouver entre le papier et la surface dont on veut avoir une empreinte exacte. Si, dans cette opération de frappage, qui doit être exécutée sans délai, la feuille de papier, appliquée sur un plan vertical, venait à se détacher, il faudrait recommencer avec ce même papier, qui, mouillé de nouveau et déjà réduit en une espèce de pâte, par le premier frappage, n'en sera que plus propre à remplir l'emploi auquel il est destiné.

Si, pendant qu'on le mouille avec l'éponge ou qu'on le frappe avec le tampon, le papier se crève, on peut mettre une pièce sur la partie ouverte. On mouille cette pièce jusqu'à ce qu'elle fasse pâte avec la feuille entière et s'y soude; elle adhère en séchant et fait un tout fort solide lorsqu'on l'enlève.

L'empreinte bien séchée sur l'original, s'il est possible, peut être ensuite roulée et transportée facilement et sans éprouver aucune altération, si on a le soin de la garantir du mouillage. On peut aussi passer dans le creux des lettres un trait de crayon rouge ou noir, pourvu que cette opération ne soit pas faite sur le monument même, qu'elle pourrait détériorer.

On n'oubliera pas d'imbiber longuement et largement les corps qui absorbent de suite l'humidité, tels que tous les calcaires, la terre cuite, le stuc, etc. La même précaution doit être prise pour les surfaces échauffées par le soleil.

Si le monument offre de trop grandes dimensions pour être couvert par une seule feuille de papier, on pourra l'estamper en deux ou trois bandes, soit horizontales, soit verticales, en ayant soin que dans cette division aucune ligne, aucune lettre n'échappent à l'opération de l'estampage. Au moyen du papier

sans fin, il y a peu de monuments qu'on ne puisse couvrir avec une seule feuille et sans raccords.

Procjédjé pour imprimer en couleur les inscriptions. — Nettoyer l'inscription ou la sculpture dont on veut prendre l'empreinte; la brosser avec soin, de manière à en bien vider les dessins et les lettres; la laver, s'il en est besoin, et s'il n'y a pas de danger pour le monument.

Mouiller la pierre et humecter légèrement le papier.

Étendre carrément le papier sur la dalle et le faire adhérer sur tous les points; le frapper avec une brosse un peu plus douce qu'une brosse à chapeaux, jusqu'à ce qu'il ait pénétré dans tous les creux. Le tampon, couvert d'une chemise en toile ou en peau, vaut autant qu'une brosse pour cette opération.

Faire une pâte de mine de plomb délayée dans de l'huile; l'étendre avec une spatule ou un couteau de peintre sur un tampon de crin recouvert de feutre ou de peau, et en frotter le papier jusqu'en ce qu'on ait obtenu la teinte convenable.

Si l'inscription est engagée dans une muraille, on procède de même, mais en ayant soin de faire adhérer le papier par les marges et avec de la colle.

Laisser se reposer pendant quelque temps et même sécher le papier, puis l'enlever avec soin et sans causer de déchirures.

Les objets qu'il est bon d'avoir avec soi, sont les suivants :

Plusieurs espèces de papier, fort et mince, collé et surtout non collé, pour les approprier à la nature des monuments qu'on veut relever et de l'opération qu'on veut exécuter.

Une brosse pour nettoyer les inscriptions et les dalles.

Un stylet d'ébène ou de buis pour vider les lettres et les dessins, en cas de nécessité.

Une petite boîte, une sorte de tabatière pour la mine de plomb.

Un flacon pour l'huile.

Un couteau de peintre pour délayer la mine de plomb et l'étendre sur le tampon.

On peut se servir du couvercle de la boîte à mine de plomb pour y délayer cette substance avec de l'huile.

Un ou deux tampons à poignée et ayant à peu près la forme et les dimensions d'un fer à repasser. Le plat du tampon doit être légèrement convexe.

Un morceau de feutre, grand comme deux ou trois cartes à jouer, pour

étendre le noir dans les angles ou dans les parties que le tampon ne pourrait atteindre.

Une éponge et un peu de colle.

Le tout peut être renfermé dans une boîte de carton ou de bois léger, d'un petit volume, et qu'un voyageur, même à pied, peut facilement porter.

Il était urgent, nous le croyons, d'indiquer ces deux procédés pour relever les inscriptions et les dalles funéraires. En effet, on vient d'imprimer, dans le « Bulletin » d'une société savante du Midi, une circulaire où l'on indique comme excellent un moyen qui consisterait à couvrir l'inscription même et la dalle ciselée d'une encre épaisse, d'une sorte de pâte huileuse sur laquelle on étend le papier. C'est par ce procédé, fort peu respectueux pour les anciens monuments, qu'on a gâté une pierre dite druidique, sise près de Poitiers, et sur laquelle est gravée une inscription romaine. On a, pour relever cette inscription, imprégné d'une huile grasse, épaisse et noire, cette pierre vénérable, puis étendu du papier sur cette préparation. L'huile a pénétré la pierre, elle l'a salie et en a facilité la décomposition. D'après les deux procédés d'estampage et d'impression que nous venons de rappeler en détail, le monument est nettoyé et non sali; c'est le papier et non pas la pierre que l'on frappe ou que l'on frotte.

DIDRON

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Nous n'avons plus rien à dire sur la tombe de Libergier, dont nous donnons aujourd'hui la gravure. Nous ferons remarquer seulement la simplicité des traits au moyen desquels l'habile ciseleur de cette dalle funéraire a obtenu la physionomie, l'attitude et les vêtements de son personnage. Il y a dans les églises de Châlons-sur-Marne , notamment à Saint-Alpin, à Notre-Dame, à Saint-Étienne et à Saint-Memmie , des dalles de la première moitié du xiir siècle , bien préférables encore à celle de Libergier ; d'un simple trait profondément et hardiment tracé, le ciseleur fait sortir une figure d'homme, de femme, d'enfant, de cavalier, à faire envie aux plus mâles, aux plus gracieuses, aux plus douces figures des vases grecs et des intailles égyptiennes. Nous en avons estampé et imprimé les plus belles, et elles sont en grand nombre ; montrées à des hommes qui n'aiment pas le moyen âge , elles ont surpris leur admiration.

Ces ondulations, sur lesquelles Libergier pose les pieds, semblent à M. Paul Durand représenter la terre et non le ciel , ainsi que nous l'avons dit. Nous conviendrons qu'il peut y avoir doute à cet égard ; car, au moyen âge, on figure ainsi les accidents du terrain et des nuages. Cependant, il n'est guère possible d'affirmer que ces lignes représentent le sol plutôt que les nuées, la terre plutôt que le ciel. Mais nous tenons pour le ciel.

L'église que porte Libergier est idéale et non réelle; on y remarquera seulement les deux flèches du portail qui rappellent que deux flèches furent exécutées au portail occidental de Saint-Nicaise. Les deux anges ont la figure effacée sur la dalle ; celui qui est à droite de Libergier a conservé un soupçon débouche, de nez et d'yeux; on a reproduit religieusement ce qu'on voyait, et l'on n'a pas voulu restaurer la dalle, même sur le papier. Faites attention à la forme du béguin et du bonnet de pluche, au petit capuchon, au petit man-

teau, à la robe courte, aux chausses fines et collantes; tous ces détails du costume civil , pour un personnage de condition moyenne ou inférieure , sont du plus haut intérêt. Si le dessin de M. Paul Durand , d'après lequel notre gravure a été faite, est un travail réellement remarquable, nous espérons aussi qu'on saura gré à M. Langlois du scrupule et de l'habileté qu'il a employés à reproduire son modcMe. Cette planche, retouchée à plusieurs reprises, nous paraît donner une idée parfaitement exacte de la belle tombe de Libergier. Nous devons et nous payons avec plaisir nos remerciements à M. Langlois. Les mains de Libergier, les chapiteaux de sa niche, les retombées du pignon, les plis des draperies sont traités avec une habileté que les artistes apprécieront et avec une exactitude que les archéologues ne pourront s'empêcher de remarquer.

Nous avons dit, dans notre précédent article, que les artistes du moyen âge ne travaillaient pas toujours pour l'amour de Dieu , et que , comme les artistes de notre époque, comme ceux de tous les temps et de tous les pays, ils étaient légers, passionnés, capricieux, quelquefois ébréchant les principes les plus vulgaires de la morale et à plus forte raison les saintes doctrines du christianisme. D'un autre côté , il ne faudrait pas croire non plus que tous les artistes du moyen âge fussent orgueilleux, fantasques, menteurs, voleurs, libertins. Il y a un revers h la médaille , mais l'endroit est souvent admirable. Pérugin, l'athée, est du pays du bienheureux Angelico de Fiesole; à l'orgueilleuse inscription de Gilabert, au vir non incertus, nous pouvons opposer cette .humilité des artistes champenois, qui, après avoir bâti et merveilleusement sculpté le portail de l'église du Pont-Hubert, près de Troyes, écrivirent sur leur œuvre :

Non nobis , Domine , non nobis ,

Sed nomini tuo da gloriam.

On le voit, ce n'est pas dans le monde physique seulement qu'il y a deux pôles. Aujourd'hui , nous allons donner quatre anecdotes pour prouver que les artistes du vrai robuste moyen âge n'étaient pas des gens aussi naïfs , aussi candides, aussi irréprochables , aussi désintéressés qu'on les a faits ; une autre fois, nous offrirons la contre-partie de ce tableau, l'endroit de cet envers. Pour connaître une question , il faut en éclaircir tous les points.

On lit,, dans le curieux poëme des « Faits et Gestes » de Charlemagne, par un moine de Saint-Gall , les histoires suivantes :

« Charlemagne bâtit à Aix , d'après ses propres plans , une basilique beaucoup plus belle que les ouvrages des anciens Romains. 11 appela, pour élever ce monument, de tous les pays en deçà des mers , des maîtres et des ouvriers

dans les arts de tout genre ; il mit à leur tête et préposa à l'exécution de l'ouvrage, un abbé, le plus habile d'entre eux, mais dont il ignorait la friponnerie. A peine l'empereur était-il absent, que cet homme renvoyait chez eux, de sa propre autorité, les ouvriers qui se rachetaient à prix d'argent : quant à ceux qui ne le pouvaient, ou pour qui leurs maîtres ne le faisaient pas, l'abbé, comme autrefois les Égyptiens qui accablaient le peuple de Dieu d'ouvrages iniques, surchargeait ces malheureux de travaux immenses , et ne leur laissait pas le moindre repos. Il amassa ainsi une quantité incalculable d'or, d'argent et de vêtements de soie. Mais tout cela, l'abbé avec, périt dans un incendie de la maison de ce voleur. »

Plus loin, il s'agit d'un moine, fondeur de cloches, qui volait comme l'intendant des constructions, et qui , comme lui , fut puni de son méfait.

« Tanchon, moine de Saint-Gall, ayant fondu une excellente cloche dont l'empereur admirait beaucoup le son, le maître passé dans l'art de travailler l'airain lui demanda beaucoup de cuivre pour le purifier parfaitement à la fonte, de l'argent au moins cent livres, au heu d'étain, et promit de faire une cloche telle que l'autre serait muette en comparaison. Il nettoya donc le cuivre avec soin ; mais il mit de l'étain parfaitement purifié, afin de garder l'argent pour lui, et il fabriqua en peu de temps une cloche, bien supérieure à l'autre, avec ce métal altéré. On en fit l'épreuve. Charles, satisfait de l'excellente forme de cette cloche, ordonna d'y attacher le battant et de la suspendre dans le clocher. Tous, gardien de l'église, chapelains, hommes de service, s'efforcèrent de tirer quelque son de cette cloche , mais ils ne purent y parvenir. Le moine saisit la corde et tira la cloche ; mais le fer qui la traversait par le milieu se détacha, tomba sur sa tête et le tua. On retrouva chez lui tout l'argent, que Charles fit distribuer entre les plus pauvres de ses officiers. »

Ainsi voilà déjà un directeur des bâtisses impériales et un fondeur, l'un abbé, l'autre moine, qui regardaient autre chose que Dieu et leur salut dans la pratique de leur art, et cela au ix* siècle, à l'époque qui serait, sans le xiii* siècle, la plus belle de l'art chrétien. Le moine anonyme de Saint-Gall, auteur de ces récits, écrivait en 884, à la demande de l'empereur Charles le Gros auquel il dédia son ouvrage. Le livre du moine de Saint-Gall se trouve dans la « Collection des Historiens de France » , donnée par M. Guizot, et dont nous avons emprunté la traduction.

Si des religieux, des artistes véritables, se permettent de pareils écarts, on

comprendra facilement l'incartade suivante de simples ouvriers. Elle date du

xir siècle ; on en lit le récit dans la vie du bienheureux Etienne , abbé du

monastère d'Obazine, dans le Limousin, écrite par un contemporain, moine du

couvent. Etienne fut nommé abbé d'Obazine en lli!i2 ; sa vie est imprimée dans le premier volume dest Miscellanea »de Baluze.

tUn homme, qui entendit et vit de ses yeux ce que je vais dire, m'a raconté le fait suivant. Pendant la construction de notre église, les ouvriers ( « artifices ») qu'on avait loués pour ce travail, ne pouvant supporter une longue abstinence de viande, achetèrent du porc, allèrent manger dans le bois cette chair accommodée , et cachèrent le reste dans la maison des hôtes ( • hospitium » ) pour le manger en secret le lendemain matin. L'abbé, informé de cela, fut vivement ému ; il prit quelques frères avec lui et se mit à faire le tour des bâtiments. Arrivé à la maison des hôtes, il trouva , comme on le lui avait dit, et cachées dans deux vases, ces viandes de porc. Il les prit, regarda ses compagnons et leur demanda ce qu'il fallait en faire. Les uns étaient d'avis qu'on les distribuât aux pauvres, les autres qu'on les rendît aux artistes poiu* ne pas les fâcher ( « ne contristati discederent » ). « Hé bien, mes frères, dit l'abbé, il « n'en sera pas ainsi ; mais nous allons faire prendre à ce porc la route où il c serait allé quelque temps après. » En disant cela , il fit jeter la viande dans les latrines ( « in latrinam eas projici jussit. » ) ; puis il partit.

« Lorsque les artistes, remis à l'ouvrage (« in opère positi»), apprennent cela, ils entrent dans une violente fureur, jettent leurs instruments par terre, abandonnent leur travail , se déchaînent contre l'homme de Dieu ( « bacchantes » ) , murmurent et se mettent à pousser des cris de colère ( « furiosa verba jactare cœperunt » )• L'abbé vient à eux pour les adoucir et conmience à les caresser de paroles douces ; mais eux le couvrent de reproches et d'injures, et le menacent en outre de ne plus travailler, ni eux ni d'autres, pour lui qui leur avait fait un pareil affront.

« Alors l'abbé, méprisant ces menaces, les blâme de leur faiblesse, de leurs repas clandestins, et déclare que si, pour satisfaire leur gloutonnerie, ils abandonnent l'œuvre de Dieu, il ne manquera pas de constructeurs nécessaires pour élever la maison du Christ, et que ceux-là, libres de tout vice chameU bâtiront mieux qu'eux-mêmes. « Que si je ne puis en trouver, dit-il, il vaut mieux que t la maison de Dieu ne se construise pas, plutôt que la demeure de ses servi- « teurs soit souillée de repas immondes. » Après ces paroles, il leur tourna le dos et se mit à s'en aller. Mais bientôt les ouvriers, touchés de regret, suivirent l'abbé, se jetèrent à ses pieds et lui demandèrent pardon de leurs sottes paroles. L'abbé leur pardonna ; aussitôt ils retournèrent au travail , car ils étaient salutairement corrigés et utilement amendés. »

Entre les plus belles et les plus curieuses légendes que je connaisse, je place la suivante, où se dévoile l'âme d'un grand artiste du moyen âge.

« Un frère, nommé Hugues ', fut rappelé des cloîtres de renfer( « ab inferoinim claustris » ) par les mérites de Marie, la mère de Dieu, et ceux de saint Berchaire, martyr*. Enfant, il avait été offert à Dieu; il était sous la discipline sévère des moines de Montiérender. La piété et les religieux âgés ne lui permirent pas de vivre à sa volonté ; mais ils l'astreignirent non médiocrement aux divers exercices des arts et Tobligèrent, bon gré mal gré (« volens nolensve» ) à suivre la droiture de leurs actions. Cela se fit ainsi jusqu'à l'époque de la jeunesse. Mais à cet âge, par la force de la nature, il chercha à vivre à sa guise et en pleine dissolution. Comme les habitudes religieuses réprimaient et empêchaient une pareille conduite, il se prit de haine pour ce qu'il aurait dû aimer et s'enfuit à Châlons, méprisant le collège des frères avec lesquels il avait été nourri. Gibuin '^, évêque de Châlons, à cette époque, ayant reconnu sa science, le retint avec bonté et l'engagea à renouveler les peintures de sa cathédrale, que la vieillesse et que les siècles avaient voilées ( «obnubilata » ). Il lui pennit d'employer à son gré le fruit de son travail. Tout en jouissant librement de la gloire et de cette vie mortelle, cet homme se mit à oublier, au delà des bornes ( « ultra modum » ) , la vie future. Mais Dieu, qui est plein de tendresse pour les hommes, et qui veut nous sauver plutôt que nous faire périr, saisi de compassion miséricordieuse, le retira merveilleusement des filets de la mort. L' évêque de Châlons, qui le protégeait, allant consacrer (à l'abbaye d'Hautvillers) l'église des saints apôtres Pierre et Paul et de saint Berchaire, martyr, l'emmena avec lui, comme un ami ( «sibi familiarem » ) , par la volonté de Dieu. L'honorable abbé Bérenger, ayant appris l'excellence des études et du talent de Hugues, supplia instamment l'évêque de le lui laisser. Le pontife retourna donc à son siège épiscopal. Quant à Hugues, l'abbé Bérenger et ses moines l'installèrent dans une hôtellerie écartée et lui fournirent, selon ses désirs, tout ce qui lui était nécessaire , et même, ce qui est grave à dire ( « quod dictu grave est»), les choses superflues. Là, ils le prièrent de composer pour eux une belle image de la croix du Seigneur, comme ils le savaient en état de la

4 « Hugo ». Ce moine Hugues appartenait à l'abbaye de Montiérender, dont les ruines se voient atijourd'hui dans le départenoent de la Haute-Marne, près de Saint-Dizier. Cette abbaye était la sœur de celle d'Hautvillers , près Épernay, dans le département de la Marne. L'abbaye d'Hautvillers est célèbre par Temprisonnement du moine Gotescalk , et par la sépulture, qu'on y voit encore , du savant Thierry Ruinart.

2. Saint Berchaire, qui fonda l'abbaye de Montiérender, fut le premier abbé d'Hautvilters; c'est dans sa vie, ou plutôt dans l'histoire de ses miracles, écrite par un moine de Moi»tiérender, d'après l'ordre de l'abbé Bernon , que se trouve la légende que nous traduisons; elle est dans les « Acta SS. Ordinis S'. Benedicti », vol. II , p. 855-856.

3. «Gibuinus «.C'est en 999 que ces peintures furent refaites par Hugues de Montiérender.

faire. Mais le Sauveur de ce monde, qui est venu laver les crimes des coupables, ne permit pas qu'un homme qu'il avait déjà attendu longtemps, ni que des mains, qui l'avaient méprisé, pussent dessiner impunément l'image de sa figure. En effet, l'artiste, ayant composé le dessin d'une croix et se mettant à sculpter une belle image du Rédempteur souffrant pour racheter le monde, fut saisi d'une maladie aiguë qui le conduisit à l'extrémité. Il souffrait des douleurs à peine tolérables, et, les larmes aux yeux, implorait le secours des moines. Il les supplia de lui rendre au plus tôt l'habit monacal sous lequel il confessait avoir vécu frauduleusement comme un loup, sous une peau de brebis («ut lupum sub ovinâ pelle»). Les frères, compatissante ses cruelles angoisses, remplirent en pleurant l'hôtellerie où gisait le patient, et lui accordèrent régulièrement ce qu'il avait demandé avec ferveur. Mais l'ennemi des bons, le séducteur des âmes, le diable, voyant ce malheureux déjà converti sous les habits qu'il avait longtemps et stupidement méprisés, se plaignit du préjudice qui lui était porté par l'ordre des moines qu'il déteste; il fit rage contre eux et rappela son génie fécond en ruses pour inventer mille machinations. En conséquence, au milieu d'une immense foule de démons, on en vit paraître deux horribles qui se précipitèrent avec une impétuosité barbare dans le domicile du malade ; ils voulaient, si c'était possible, lui arracher violemment du corps son âme misérable. Mais, avec la protection de Dieu, des retards entravant leurs efforts, l'un reprocha à l'autre ces lenteurs dans l'exécution du dessein qui les avait amenés. Celui-ci lui ayant répondu que les os de l'illustre martyr Berchaire, qui reposaient là, protégeaient l'artiste, l'autre répliqua à son camarade qu'il ne pouvait plus l'aider, parce que Hugues était muni du viatique de Jésus-Christ et défendu par les prières des moines de saint Berchaire. Mais, pendant que cette altercation se prolongeait et que ces deux démons effrayaient Hugues de leurs horribles clameurs, tout à coup , aux yeux du malade, qui soutenait et voyait toutes ces luttes, apparut une main seule, une main miraculeuse , dont la miséricorde ineffable chassa les démons, fit un refuge au patient , et , par l'autorité de Dieu , le délivra au moment où toutes ses forces l'abandonnaient. En effet, la mère de Dieu, touchée de pitié pour les prières des moines qui protégeaient le mourant de leurs vœux, s'empressa d'envoyer du secours pour soutenir la faiblesse de l'agonisant. Bientôt cette reine des archanges vint elle-même fortifier de sa présence les membres du malade et empêcher que le diable n'enlevât celui que son fils Jésus avait racheté de son sang. Effectivement, au sommet de la croix qui était étendue aux pieds de l'artiste ( « artificis » ) gisant, on vit tout à coup briller un globe d'azur enveloppé de cercles blancs comme le lait, et orné, en de certaines places, d'étoiles rayon-

nantes. Ce globe % selon la volonté de Dieu, s'ouvrit merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la reine du ciel briller sous des vêtements fins et ineffables. Personne ne put douter que ce ne fût là Marie, la mère de Dieu. Cette sainte béatitude brilla d^ abord au sommet, puis elle descendit le long de la croix jusqu'en bas, en semant d'or toute sa route, et s'assit au pied de la croix comme une reine sur le trône de son Fils. Hugues était brisé autant par les douleurs que par les assauts des démons. La Vierge daigna le fortifier par ces paroles : « Malheureux homme, voilà que mon Fils, ému de compassion « par mes prières et par celles des amis de saint Berchaire, t'accorde du temps « pour te repentir. Retourne donc au lieu où tu as été offert à Dieu et à ses « saints, et dorénavant mène une vie meilleure. » En disant cela, Marie étendit une main miséricordieuse pour chasser la troupe des démons ; elle souleva le malade sur son séant et lui rendit la santé. Alors, les larmes dans les yeux, Hugues' se mit à raconter aux assistants ce qu'il avait souffert et ce qu'il avait vu. »

C'est dans les c Acta 88. Ordinis 8. Benedicti » , mine inépuisable, que j'ai recueilli cette charmante histoire traduite ici textuellement, cette vie capricieuse et désordonnée d'un grand peintre et d'un grand sculpteur. Les artistes sont partout les mêmes, au sein du christianisme comme au milieu du paganisme : au ix% aux x* et xi% au xir siècle comme de notre temps. Aujourd'hui, nous les voyons sous un jour, le mauvais; à une autre fois, une autre lumière, la belle. Leurs vertus sont plus éclatantes que leurs vices ou leurs défauts. Mais nous devions constater que cette archéologie sentimentale, qui s'exalte sur la vie constamment pure, irréprochable, désintéressée, sainte, des artistes du moyen âge, est une archéologie de nulle valeur. C'est avec des textes dans les mains et des monuments sous les yeux qu'il faut faire de la science, et non pas en se contentant de regarder au dedans de soi. D'un désir à une réalité, il y a souvent tout un monde ; de l'envie qu'on aurait de trouver vertueux et saints tous les artistes du moyen âge à la preuve qu'ils furent effectivement saints ou vertueux, toujours et partout, il y a l'intendant des constructions de Charlemagne, le fondeur de cloches à Saint-Gall, les architectes ou ouvriers d'Obazine, et même le volage artiste de Montiérender; il y en a eu cent autres, dont nous pourrons un jour dire le nom et même raconter l'histoire.

1. a ^thcreus ». On ne saurait avoir trop d'admiration pour cette belle poésie; je ne connais rion de plus éclatant dans les plus grands poë'tes de l'antiquité La Béatrixde Dante semble un refln de ce que l'artiste champenois a vu trois siècles avant le poète florentin.

DIDRON

ANNM.KS AKClIKOLOGiyiKS.

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