‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 34 sur 82 · IV\K M 1)11) KO N · texte numérisé non relu

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de liberté et de vérité. Comme on sent bien l'application de ce principe si juste et si fécond dans la composition des anciennes pentures du \iV et du xiir siècle, dont il nous reste fort heureusement tant d'exemples I Comme ces enroulements d'animaux et de feuillages , tantôt simples , tantôt d'une richesse vraiment incroyable , s'étalent avec grâce sur les parois des portes ; avec quelle puissance ils saisissent dans leurs griffes de fer les madriers qu'il fallait réunir et consolider ! Voyez les belles portes de Saint-Étienne à Beauvais ; de Saint-André à Chartres ; celles de l'église de Montréal (Yonne) , dont nous donnons un dessin dans cette livraison des c Annales » % et de tant d'autres églises *. Que dire surtout des admirables ferrures de Notre-Dame de Paris, ces chefs-d'œuvre merveilleux faussement attribués à Biscomette ^, et que l'admiration populaire ne pouvait comprendre qu'à l'aide de l'intervention du démon^? Et ce chef-d'œuvre, si étonnant qu'il soit, n'est pas unique; car la chapelle de Windsor, en Angleterre, possède des pentures qui peuvent, ou peu s'en faut, supporter la comparaison avec celles de Notre-Dame. Est-il rien de plus élégant que cette serrure à bosse, garnie de son verrou , glissant dans SCS vertevelles, et dont nous donnons le dessin, face et profil, marqué n' S dans la gravure d'aujourd'hui? Cette curieuse et vraiment belle serrure sert en ce moment à clore la mauvaise porte d'une mauvaise ferme située à l'entrée d'Ussel (Corrèze).

Si l'on jette, après cela, un coup d'œil sur ce qui nous reste encore de toutes ces élégantes grilles , véritables dentelles à jour, faites de fer cependant , mais de fer forgé , tordu, modelé et contourné en mille dessins aussi variés que délicats, comme on en voit à Saini-Germer, à Beauvais, à Rouen, à Reims, à Saint- Quentin, à Notre-Dame-du-Puy, à Beziers, au Thor (près d'Avignon) , et en cent autres endroits, semés sur tous les points de la France, on en sera étonné.

Si l'on parcourt cette immense échelle d'objets de toutes sortes, exécutés en fer, depuis les armatures des vitraux jusqu'aux bijoux les plus fins, tels que

4 . Cette penture est fort simple et coûterait peu à exécuter ; elle est au numéro i de notre planche de serrurerie.

2. Il serait impossible de donner ici une nomenclature complète de tout ce qui reste encore ; nous nous contenterons de citer quelques-uns des plus beaux exemples. l\ en existe à Notre-Dame d'Orcival (Puy-de-Dôme), à Gonesse (Seine-et-Oise), à Noire-Dame de Mantes, à Notre-Dame de Châlons-sur-Marne , à Chablis, Droyes (Haute-Marne), Angers.

3. Biscomette , serrurier habile , vivait au xv* siècle ou au xvi' ; il n'a donc pu forger ces pen« tures, qui datent évidemment des premières années du xiii* siècle, si elles ne sont pas des dernières du xii«.

4. C'était là une croyance populaire : Fouvrier chargé de ce travail avait fait un pacte avec le diable, mais il n'avait pu ferrer la porte du milieu parce que le Saint-Sacrement y passait. (« Description historique des curiosités de l'Église de Paris » , in-8<», p. 27.)

2ik ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.

coffrets, bagues, colliers, etc., on retrouvera partout cette même donnée du vrai, ou du besoin décoré et enrichi par Part. Toujours et partout éclate ce grand principe sans lequel il n'est pas d'art possible.

Aujourd'hui, faites-vous une porte, une fenêtre, un meuble, aussitôt vous vous empressez de creuser le bois, de l'entailler, de l'affaiblir, et cela pour mieux déguiser le besoin , pour mieux cacher la ferrure sur laquelle doit pivoter la porte , pour masquer plus complètement la serrure qui devra la fermer. Au reste , le mal date de loin , et déjà , vers la fin du xiii* siècle , ce sentiment du vrai commençait à disparaître , bien que l'énergie de la forme subsistât encore, comme en témoignent les riches ferrures des portes de l'abbaye de Pontigny (Yonne) ; il est certainement impossible de trouver de plus belles formes, de plus admirables ornements. Mais on se demande à quoi servent ces ferrures ; pourquoi donc ces enroulements si gracieux ne sortent-ils pas de la penture elle-même? C'est là un grave défaut, et d'autant plus grave, qu'il fut imité et même exagéré dans les siècles suivants.

Au xiir siècle, la menuiserie des portes se conipose de simples madriers maintenus à l'extérieur par des traverses en bois, et réunis au dehors par de gracieuses et riches pentures en fer forgé. A cette époque , il est rare de trouver des portes en bois sculptées ou décorées de formes saillantes. Cependant cette règle n'est pas absolue, et il nous reste encore quelques exemples de portes fort riches de cette période ; on en voit notamment de très-belles à la cathédrale de Séez.

Au XIV* siècle, la menuiserie des portes prend plus d'importance; le^ sculptures, les arcs, les colonnettes saillantes, laissent à peine la place nécessaire pour l'établissement des pentures, et celles qui décorent la porte des Libraires, à la cathédrale de Rouen, peuvent être considérées comme des exceptions, dans lesquelles domine encore l'influence du siècle précédent. Mais c'est surtout aux XV* et xvr siècles que la menuiserie et la sculpture en bois deviennent envahissantes; alors les portes sont entièrement couvertes de moulures, d'ornements et de figures. Quant aux pentures, il n'en est plus question : refoulées à l'intérieur, forcées de se cacher derrière les parois des portes, elles se trouvent réduites à n'être plus que des choses utiles; l'artiste les abandonne, et leur exécution reste livrée aux soins de l'ouvrier. Les meubles seuls conservent encore leurs pentures , mais aussi elles ne consistent plus qu'en minces feuilles de tôle découpées à jour et appliquées sur une étoffe. Les plus curieuses que nous connaissions dans ce genre se trouvent dans l'ancien trésor de Saint-Germain-l'Auxerrois; elles sont décorées de grandes et belles inscriptions conte nant une invocation aux deux patrons de l'église :

Sancte Vincenti , ora pro iiobis.

Sancte Germane , ora pro nobis.

Cependant, aux xv* et xvr siècles, la serrurerie joue encore un grand rôle dans la décoration des monuments et jusque dans les détails d'ameublement. Le style a perdu presque toute sa grandeur et son énergie ; mais aussi quelle richesse dans la composition de tous ces objets, quel luxe d'ornementation, quelle incroyable difficulté d'exécution ! C'est à croire la chose impossible. Les grilles des chapelles deviennent de véritables monuments : arcades , piliers à facettes, clochetons, culs-de-lampe ou consoles, statues, dais, rien n'y manque. Nous citerons , comme exemple , le beau fragment provenant de la cathédrale de Beauvais, et qui se voit au séminaire de cette ville; la belle grille de Saint-Saturnin de Toulouse , avec son admirable frise en arabesques et son riche couronnement composé d'épis, de roses, de branches de chêne, de croix fleuronnées. Puis viennent les croix, les portes de tabernacles', reliquaires, chandeliers, pupitres, sièges, meubles et instruments de toute espèce. Dans les constructions civiles, c'est encore la même recherche de détails : grilles, potences de puits, enrichies de rinceaux et de feuillages, bannières de toits, grappes et bouquets de chardons ou de lis, placés aux sommets des tourelles, serrures, clefs, etc. Tous ces objets se distinguent par le même caractère d'élégance et de légèreté , par la même délicatesse et le même luxe de travail.

Cet art si remarquable et si complètement ignoré aujourd'hui ; cet art, vers lequel tout retour serait pour ainsi dire considéré comme un acte de folie, il ne faut pas croire qu'il soit abandonné ni perdu depuis longtemps. La renaissance l'a cultivé , et nous a transmis une foule de chefs-d'œuvre de goût et d'exécution. Le magnifique balcon du Louvre , celui de la fameuse croisée dite de Charles IX, a été exécuté sous le règne de Henri II. Sous Louis XIII et Louis XIV, cet art fut en honneur ; sous Louis XV, le travail du fer fut porté à un degré de perfection incroyable. Nous l'avouons très-sincèrement, nous ne connaissons rien de plus gracieux ni de plus élégant que ces balcons en fer contourné, entremêlé de cuivres repoussés, comme on en peut admirer encore dans certains quartiers de Paris. Voyez, rue des Saints-Pères, sur le retour du bâtiment de la caserne, au Marais et dans l'Ile-Saint-Louis, puis chez les marchands de vieille ferraille, dans la cour du Dragon ou dans le faubourg Saint-Antoine.

Mais pourquoi donc ces beaux objets se trouvent-ils là? Voici : Un grand

t . M. Arnaud , peiotre à Troyes , auteur du a Voyage archéologique dans TAube », possédait une remarquable porte de tabernacle , en fer forgé, tout à jour et du xve siècle. Cechef-d'œuvre.appartient aujourd'hui à un riche et intelligent amateur, M. Labarte.

nombre d'estimables propriétaires de la capitale ne comprennent rien 'à notre admiration pour ces balcons, pour ces rampes dans lesquelles le fer, la tôle et très-souvent le cuivre s'enroulent et s'enlacent avec tant de grâce et d'élégance. Ces gens-là, si par malheur il leur tombe entre les mains une maison passablement pourvue de ce genre de décoration, font, à la première réparation , desceller les balcons , arracher les rampes et vendre le tout à la livre (le ferrailleur ne connaît pas encore en général le nouveau système). Puis, avec le produit de ce marché avantageux, lesdits propriétaires trouvent, et de reste, de quoi barricader toutes ces fenêtres et portes cochères, avec des panneaux en fonte dans le goût le plus moderne. Car c'est la fonte qui a détrôné le fer; la fonte, cette matière inerte, sans élasticité ni souplesse, cette agglomération de particules soudées par le feu , véritable pâte durcie qui résiste, se gerce, puis tombe en éclats au moindre choc.

Certainement la fonte présente plusieurs qualités et elle peut rendre de grands services dans les constructions; mais, dans ce cas, il faut l'employer pour ce qu'elle est; il faut lui faire remplir le rôle de support, et de plus lui donner de fortes dimensions. Alors rien de mieux ; mais le ridicule est d'avoir voulu imiter, avec la fonte, la délicatesse et la légèreté du fer forgé. Le mal vient surtout de ce que l'on s'est engoué des nouveaux produits, dont on a exagéré le bon marché, afin de tuer plus sûrement l'art du serrurier. Et nous aussi, comme tout le monde, nous avions cru jusqu'à ce jour qu'il y aurait folie à nous de vouloir employer le fer forgé; qu'il n'existait plus d'ouvriers, plus d'artistes capables de travailler le fer , et qu'il fallait enfin se résigner à employer la fonte, si lourde, si pâteuse et si fragile qu'elle fût. Mais, fort heureusement, comme tout le monde aussi, nous nous étions trompés. L'exposit on de l'industrie vient de prouver d'une manière évidente qu'il était encore possible de travailler le fer, de le tordre, de le modeler avec autant de facilité qu'au XIII* siècle, et de plus qu'il était possible aussi de faire tout cela sans être entraîné dans de grandes dépenses.

Ces résultats importants , nous les devons à un simple ouvrier, courageux et patient, qui, à force de voir, de copier et de forger, est parvenu à se pénétrer de toutes les formes, à s'approprier tous les procédés pratiques anciennement employés dans ce genre de travail. C'est lui qui vient d'exécuter et d'exposer au palais de l'industrie les belles ferrures destinées à la porte principale de l'église de Vézelay, et dont nous donnons un fragment en tête de la gravure ci-jointe, celui qui porte le numéro 1 sur la planche. Il est impossible do pousser plus loin les procédés d'exécution. Dans les moindres détails de ces pentures, on retrouve la même liberté, le même abandon et la même

force que dans les anciens travaux de serrurerie. Malheureusement, cet échantillon qui appelait un intérêt tout nouveau, cette pauvre œuvre d'art s'était égarée au milieu des machines. Aussi l'industrie, jalouse et de plus maîtresse du terrain, ne voulant rien accorder à l'art ni rien faire pour l'archéologie , ce beau travail fut entièrement masqué par une énorme locomotive , et passa inaperçu au milieu de cette foule d'alambics, de phares, de pompes à vent, à bascule ou autres.

Au reste , l'industrie a eu raison ; pourquoi aussi exposer de semblables choses aux Champs-Elysées? c'est au Louvre qu'il fallait les envoyer. Il ne s'agit pas là de produits industriels , de simples échantillons sans valeur et sans importance ; mais bien de six magnifiques rinceaux en fer tordu et modelé au marteau , et destinés de plus à décorer et consolider des ventaux de portes de 5 mètres 58 cent, de haut sur 3 mètres 20 cent, de large ; et tout cela en fer, uniquement en fer forgé et estampé. En fonte, ce travail ne servirait absolument à rien , il serait là tout simplement comme objet de décoration , et ne pourrait maintenir les madriers. Il faudrait donc en outre établir de véritables pentures en fer forgé, simples, il est vrai, mais indispensables pour soutenir la porte. Or, dans ce cas, la dépense de la fonte, combinée avec celle des véritables pentures , s'élèverait à peu près au chiffre nécessaire pour l'établissement de pentures entières en fer forgé. 11 suffit, pour s'assurer de ce résultat, de jeter un coup d'oeil sur le tableau comparatif suivant, dont nous garantissons l'exactitude. C'est d'après nos recherches et les calculs de notre collaborateur , M. Eugène Viollet-Leduc, que ces chiffres sont établis. Il s'agit des ferrures que M. Viollet-Leduc vient de faire exécuter pour la porte principale de l'église Sainte-Madeleine, à Vézelay, dans le département de l'Yonne.

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