DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Inscriptions. — Les auteurs qui ont voulu écrire l'histoire de l'antiquité pourraient nous dire de quel secours leur a été l'étude des inscriptions. Aussi la découverte du moindre fragment gravé de quelques lettres grecques ou latines, pour si exigu qu'il soit, fait-il événement dans le monde qui a pris sans façon l'habitude de se dire savant. A peine exhumé, le précieux débris est livré au ballottage de mille hypothèses plus ou moins excentriques ; chacune de ses lettres donne naissance à cent commentaires, et, à force d'être expliquée, l'inscription devient inintelligible. Nous ne nous plaindrons pas cependant de ce culte superstitieux rendu par les académies aux reliques de Tépigraphie antique. Mais nous réclamerons au moins, pour les inscriptions du moyen âge et de la renaissance, le droit de gîte dans nos musées. Je n'oublierai jamais le spectacle dont j'ai été témoin dans les cours de l'ancien musée des monuments français. On avait entassé, sans ordre, les uns sur les autres, les tombeaux, les statues, les épitaphes. Il y avait de magnifiques inscriptions du xiv* siècle, gravées avec un soin et une netteté admirables sur de grandes dalles de pierre de liais; c'étaient des monuments de calligraphie, d'art et d'histoire. Je me souviens d'avoir surtout remarqué la première pierre de fondation de l'ancienne église des Cannes à Paris; les épitaphes de la famille de Dormans qui a construit, près de Saint- Jean-de-Latr an, une chapelle qui existe encore ; l'inscription de Charles de Valois, comte d'Alençon, « qui mourust en la battaille de Cressy. • Parmi les inscriptions plus modernes, j'en citerai quelques-unes des plus illustres : celles de l'amiral Chabot, du poète Desportes, du moraliste Pibrac, des ducs de Fresnes, du grand Descartes et de Mansart. Que sont devenus ces monuments? J'ai de fortes raisons dé croire qu'ils ont péri pour la plupart; quelques-uns ont été dénaturés sous mes yeux, sciés en carreaux
réguliers, et employés comme pièces de dallage ou de revêtement. Il est bien vrai de dire que le plus grand nombre de ces inscriptions a été imprimé dans des ouvrages descriptifs; mais on pourrait aussi répondre qu'elles ont été presque toujours très-inexactement reproduites, et que c'est là d'ailleurs une pauvre excuse à donner pour la destruction des originaux.
S'il était permis de traiter des monuments importants de cette façon cavalière, à Paris, sous les yeux de je ne sais combien d'académies, on peut bien penser que nos fabriciens campagnards n'auront pas eu grand souci des inscriptions placées dans leurs églises. Dans ce siècle économiste, qui fait de la soupe pour les malades avec des os ramassés au coin des bornes, ne faut-il pas aviser à tirer parti de tout? Or, quand une inscription ne trouve dans une paroisse personne qui en puisse déchiffrer une syllabe, n'est-ce pas lui rendre un véritable service que de lui assigner un emploi utile dans le dallage de l'église? 11 est même arrivé quelquefois qu'après avoir démoli ces autels, que nos pères se plaisaient à construire avec tant de solidité et auxquels nous substituons des boîtes de sapin, on s'est servi de la grande table consacrée pour boucher une lacune du pavé. J'ai vu plus d'une fois, foulées aux pieds et souillées de boue, quelques-unes de ces pierres qui portaient encore les cinq croix, marque de leur vénérable consécration. Dans l'église de Montmartre , tout le degré du maître-autel se trouve composé de dalles coupées dans les tombes des anciennes abbesses du monastère annexé jadis à ce monument.
Quand une église avait été solennellement dédiée, il était rare qu'elle ne renfermât pas une inscription destinée à rappeler la mémoire de cette cérémonie. Il ne reste plus aujourd'hui, dans le département de la Seine, que cinq monuments de ce genre, à Conflans, à Vanvres, à Courneuve , à Sceaux et à Choisy-le-Roi. Dans les trois premières églises, ces inscriptions sont en lettres gothiques ; celle de Vanvres est surtout remarquable par la beauté de ses caractères qui paraissent avoir été autrefois enluminés. Les églises de Conflans et de Vanvres furent dédiées, l'une en 1448, l'autre l'année suivante, par révérend père en Dieu, Mgr Guillaume Chartier, évoque de Paris. Ce fut « Messire Christophle de Cheffontaines, archevesque de Césarée, qui, par la permission de Monsieur l'évesque de Paris » , dédia et consacra l'église de Courneuve le 26 juin 1580. La dédicace de l'église de Sceaux date de 1738, et celle de l'église de Choisy de 1760. Mgr de Vintimille autorisa l'évêque de Joppé à célébrer la première ; la seconde fut faite par l'illustre et courageux archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, assisté d'un grand nombre de prélats, en présence de Louis XV et de toute la cour. Les indulgences accordées aux
fidèles, pour le jour anniversaire de la dédicace, ne sont point oubliées à la suite du récit officiel de chaque solennité.
Les inscriptions qui relatent des fondations pieuses , se rencontrent moins rarement que celles des dédicaces. On n'en trouve cependant plus flans le diocèse, qui soient antérieures au xvi* siècle. Les plus anciennes existent à Orly ; elles portent les dates de 1505 et de 1536. Il y en a une autre du ^^vi* siècle à Fresnes, et une de 1591 à THay. Les effigies des donateurs ont été gravées au trait et en petite proportion sur ces quatre inscriptions ; ils y sont représentés, les uns à l'état de mort, les autres assistés de leurs saints patrons et priant Dieu. Des épitaphes et des inscriptions de fondations, appartenant aux xvir et xviir siècles, se lisent encore à Bagneux, à Bry-sur-Marne, à Chatenay, à Chevîlly, à Fontenay-sur-Bois, à Issy, à Nogent-sur-Marne, à Sceaux, à Vaugîrard et à Vitry. Les fondations révèlent toutes, avec une exquise simplicité, les plus délicats sentiments de charité chrétienne. Ce sont des prières réclamées avec de pressantes instances, des vicaires institués pour enseigner la religion, des maîtres d'école établis pour instruire gratuitement les enfants, des dots assurées aux jeunes filles pauvres, des récompenses décernées aux filles les plus vertueuses. Le donateur ne manque jamais de mettre pour prix, à son bienfait, un « De profundis » pour lui, ses parents, ses amis et tous les fidèles trépassés. Partout domine le sentiment d'une merveilleuse fraternité entre le riche et le pauvre, d'une admirable communion entre le mort et le vivant. Le riche fait Taumône , afin de la recevoir à son tour, et, dans cet échange, c'est évidemment le pauvre qui a le plus noble rôle.
à Boulogne, une longue inscription, placée du temps de Louis XV sous le porche de l'église, retrace toute l'histoire de ce joli édifice, dont la première pierre fut posée en 1319, le jour de la Chandeleur, par le roi Philippe le Long, et que l'évêque de Paris, Guillaume Chartier, consacra en 1469. Il se faisait autrefois en ce heu un grand pèlerinage en l'honneur d'un morceau de bois de la madone miraculeuse de Boulogne-sur-Mer, et cette singulière relique, qui partageait, avec celles du Trésor de la Sainte-Chapelle de Paris, le privilège de la protection royale, ne pouvait sortir de l'église que par arrêt de la cjiambre des Comptes.
L'église de Genevilliers possède aussi des archives gravées sur la pierre et le marbre, aux xvr et xvir siècles. Les plus anciennes de ces inscriptions sont en caractères gothiques ; on a malheureusement imaginé de suspendre les lithographies enluminées d'un chemin de croix, tout juste aux endroits de la muraille où se trouvent placés ces monuments. On lit, sur un marbre destiné à redire aux paroissiens les libéralités d'un curé nommé Odelin, mort en 1662,
cet élégant distique qui fait allusion à un don de vitraux et à la fondation d'une lampe :
Christe , tibi posuit vitreos Odelinus honores , Perpetuos ignés, perpetuasque procès.
Enfin, sous le gouvernement de la restauration, à l'époque où il s'agissait de donner au Calvaire du Mont-Valérien une décoration monumentale, on transporta sur la montagne un certain nombre de débris recueillis aux Petits-Augustins, entre lesquels figurait l'inscription funéraire d'un curé de Saint-Jacques-la-Boucherie, qui appartenait à l'illustre maison de Marillac, et qui mourut en 1696, laissant la réputation d'un saint.
Il serait à désirer, pour la conservation de ce qui reste encore de monuments épigraphiques, que les ecclésiastiques préposés à l'administration des églises fussent invités officiellement à prendre soin des anciennes inscriptions qui offrent, la plupart du temps, un intérêt historique au moins local ; ils devraient surtout s'abstenir de les faire ôter des murs auxquels elles sont appliquées, pour les réduire à l'état de dalles vulgaires, exposées à des chances continuelles de dégradation.
Quand Robespierre tenta de substituer au culte de la raison une religion nouvelle, dont il aurait été le souverain pontife, l'article fondamental du nouveau symbole fut inscrit au portail de toutes les églises. Mais, à l'époque du rétablissement du culte, on s'empressa d'effacer des inscriptions qui rappelaient des jours de deuil et de proscription pour le catholicisme. Quelques-unes cependant ont échappé. Ainsi, on lit encore, au-dessus des portes des églises de Nanterre et de Bondy, ces mots restés fameux : « Le peuple Français reconnaît l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. » En ma qualité de conservateur de tout ce qui, dans nos monuments, porte un caractère historique , j'aurais mieux fait de passer sous silence de pareilles inscriptions; les signaler, c'est peut-être en causer la destruction.
Tombeaux. — Les tombeaux décorés de statues, que renfermaient les abbayes de Montmartre et de Longchamp, et quelques-unes des églises paroissiales comprises dans le diocèse de Paris, ont été complètement détruits. Une vague tradition, conservée à Montmartre, assure que les restes d'Adélaïde de Savoie, femme de Louis VI, fondatrice de l'abbaye, sont demeurés sous le sol de l'abside, à l'endroit où s'élevait primitivement le tombeau de cette reine, tombeau qui fut déplacé au xvir siècle, et que les révolutionnaires ont brisé; mais il ne paraît pas qu'on ait entrepris aucune recherche dans le but de retrouver cette sépulture.
Pa wr une suite de vicissitudes bizarres, que nos lecteurs ne nous reprocheront j><sis sans doute de leur faire connaître, le mausolée de Diane de Poitiers est v^ir:iu chercher un dernier asile au château de Neuilly, où la munificence royaLl^ lui a donné l'hospitalité dans une chapelle funéraire. Lorsque Diane de Ntx^ï"s fut morte en 1566, ses deux filles, les duchesses d'Aumale et de Bouil- ^oij^ os^onfièrent à Jean Cousin le soin de sculpter le tombeau de leur mère, et i?roi"kt: construire, dans l'enceinte du château d'Anet, une petite église uniqueïTi^r^t: destinée à renfermer ce monument. Deux siècles plus tard, les jacobins de ^ "7^3, trouvant que l'église leur ferait une salle de club convenable, comfTàoi-âcèrent par la purger de tout ce qui pouvait blesser les yeux d'hommes libres et dégagés de toutes superstitions. Les emblèmes religieux furent réduits ^n poussière, les marbres du mausolée mis à la porte, après avoir subi de ï'^d^^ mutilations, et quelques Vertus théologales sculptées à la façade conver- ^*^s ^Ti Déités républicaines. J'ai pu lire dernièrement, sur le livre des Évangiles ^Vi^ tenait la Religion, ce précepte de morale patriotique : « Guerre et mort aux \Vï*en:is ». Quant aux restes de cette Diane, dont Brantôme disait qu'il « était ^^'^^mage que la terre couvrît un si beau corps» , on les jeta dans un coin du c^*>ri.^tière, et le plomb du cercueil servit à faire des balles. Du mausolée, cha- ^*^^ prit un morceau. Un excellent citoyen d'Anet manquait d'une auge pour ^^^xiver ses chevaux, il pensa que le sarcophage de marbre noir ne pouvait ^^"voir un plus digne emploi. Un autre plaça sur sa cheminée les enfants qui ^\^*^ «ent les armoiries de Diane. Un troisième emporta dans son potager les ^§^^^?Snx, sur la croupe desquels reposait la partie supérieure du mausolée. Le ^\^uit de ces dévastations sauvages arriva enfin à Paris, et le fondateur du musée des monuments français , Alexandre Lenoir, se rendit immédiatement au château d'Anet pour recueillir ce qui n'avait pas encore péri. Le jacobin, qui avait fait une auge du sarcophage, ne se laissait point éblouir par les beaux exemples de désintéressement que lui présentaient en abondance les histoires des vieilles républiques. Il trouva bon de se faire payer par la nation le marbre dont il n'était que le très-illégitime détenteur. La restitution des figures d'enfants, des écussons, des consoles et des sphinx coûta deux cent cinquante livres. Un patriote, plus aristocrate sans doute et moins cupide que les autres, rendit, sans rétribution, la statue agenouillée de Diane qu'il avait conservée intacte. Ainsi rentré en possession de toutes les parties qui composaient le mausolée, M. Lenoir le fit réédifier dans la grande salle d'introduction de son musée , l'ancienne chapelle des religieux Augustins, où se trouve aujourd'hui la copie, exécutée par Sigalon, du Jugement dernier de Michel-Ange. Le tombeau de Diane y demeura jusqu'à l'époque où une ordonnance dé Louis XVIII, presque I. 35
27^ ANNALES ARCHÉOLOCiIQUES.
aussi désastreuse dans ses conséquences que le vandalisme de 1793, vint fermer les portes de ce musée national que l'hôtel de Cluny ne parviendra pas aisément à faire oublier. Comme héritier du duc de Penthièvre, dernier seigneur d'Anet, le duc d'Orléans avait, aux termes de l'ordonnance, le droit de réclamer tout ce qui provenait de l'ancien château de Diane ; il se fit restituer le tombeau, qu'il arracha ainsi à des chances certaines de mutilation, peut-être même à une ruine complète.
Le mausolée de Diane est donc à Neuilly, dans une espèce de chapelle qu'on a faite aussi laide que possible pour lui donner une tournure sépulcrale, et que je soupçonne fort M. Fontaine d'avoir édifiée. Un grand et beau sarcophage en marbre noir, soutenu par des sphinx à tète de femme, et couronné d'une plinthe sculptée de larmes, de chiffres, de flèches brisées, porte la statue de la duchesse de Valentinois, dont le costume se compose d'un manteau ducal , et d'une robe à corsage semé de pierreries. En avant du tombeau, deux enfants tiennent des torches renversées et les armoiries entourées des attributs du veuvage. Toutes les figures sont en marbre blanc. La sculpture de ce monument est très-remarquable ; il faut admirer surtout la tête majeslueuse et les belles mains jointes de Diane. Des inscriptions latines en vers et en prose couvrent les deux grands côtés du sarcophage. La tradition qui attribue à Jean Cousin le tombeau de Diane de Poitiers n'a point encore rencontré de contradicteurs, bien qu'aucune preuve positive ne soit produite pour la confirmer ; c'est d'ailleurs une œuvre digne du ciseau de ce grand artiste, et qui figurerait avec honneur à côté du mausolée que Cousin sculpta, dans la cathédrale de Rouen, sur la sépulture du problématique mari de Diane, Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie.
N'omettons pas d'ajouter que M. le comte de Caraman vient de sauver les derniers débris d'Anet, en se rendant acquéreur des derniers restes du château, et que M. Caristie s'occupe d'un projet de restauration qui doit se renfermer dans les travaux d'urgence, nécessaires pour arrêter les progrès de la dégradation. Le château d'Anet mérite de la part des artistes un pèlerinage; il est riche encore d'une entrée triomphale , d'une aile de bâtiments couverte de sculptures, d'un salon en bois sculpté et peint, enfin de deux chapelles, dont une surtout contient des bas-reliefs de la plus grande magnificence.
Tombes. — « Afin que leur mémoire demeure , les tombes construites au pavé des églises montrent le portrait des ensevelis , tels qu'ils étaient jadis, si bien qu'on se prend maintes fois à pleurer , tout poigne par ce souvmir qui ne fait sentir son aiguillon que dans les cœurs pieux ».
Ainsi chantait Dante, au xn" chant de son Purgatoire. Quel langage près-
dirait, mieux que les stances solennelles du vieux Florentin, le respect des tombes encore enclavées dans le dallage de nos églises! Là se déroule toute la série des costumes du moyen âge, pour les différentes classes de la société, depuis le marchand et le laboureur jusqu'au noble chevalier, depuis le moine obscur jusqu'au pontife mitre ; là des inscriptions, toujours naïves et parfois sublimes à force de simplicité, nous remettent en mémoire les titres, les espérances, les douleurs des trépassés. N'en déplaise à saint Bernard, dont la susceptibilité par trop sévère s'indignait de voir la figure de la croix et les images des saints burinées sur les pierres sépulcrales, sans cesse exposées à être foulées sous les pieds des fidèles, c'était une bien grave et grandiose parure que l'aspect de ce funèbre tapis dont chaque compartiment se formait de la représentation de quelque génération éteinte, et dont l'inflexible niveau s'étendait également sur tous. N'y avait-il pas un vigoureux enseignement dans la présence de toutes ces dalles prêtes à se dresser, pour rendre leurs hôtes, au dernier jugement?
La vue de nos grands monuments religieux, si supérieurs, par leurs proportions et le caractère imposant de leur architecture, à tous les monuments chrétiens d'au delà les monts, dut exercer une profonde impression sur le sombre génie de Dante. Quand le poëte de la Divine Comédie vint à Paris, sans doute vers la fin du xiir siècle, nos plus belles églises de style ogival, récemment terminées, étaient dans toute leur splendeur première. A défaut d'autres preuves, la lecture de son poème suffirait à prouver que Dante a vu la France et qu'il a su l'admirer. C'est évidemment l'étude de ces roses gigantesques, qui éclairent nos églises au nord, au midi et à l'occident, qui lui a inspiré la disposition des cercles de son enfer, de son pui'gatoire et de son paradis. Il aurait pu prendre, dans quelqu'un des enfers sculptés aux portails de nos cathédrales, l'idée première de son Satan à triple face, merveilleux à la fois et difforme, agitant ses immenses ailes de chauve-souris, et brisant avec les dents de chacune de ses trois bouches les os d'un damné, comme les machines qui broient le lin '. Aurait-il écrit enfin ces lignes que nous citions en commençant, s'il n'eût contemplé le spectacle des dalles de pierre incrustées de vives couleurs, et des longues plaques de cuivre émaillé qui se pressaient autrefois dans les nefs et dans les chœurs de nos églises? Ce n'est pas à Florence qu'il aurait
4. Au portail de Téglise Saint-Basile, àÉtampes, une sculpture du commencement du xii« siècle représente le démon sous la forme d'un monstre à trois tètes, qui, de chaque gueule, déchire un damné. Les trois réprouvés , que Satan écrase ainsi sous ses dents , sont , aux yeux de Dante , Judas, Brutus et Cassius. J'ai toujours été indigné, malgré mon admiration pour le poëte, de voir les deux illustres Romains associés au supplice du traître qui vendit le Christ.
pu rencontrer ces mosaïques de sépulcres qui touchaient si vivement son âme; l'Italie dresse ses tombeaux contre les murailles, plus volontiers qu'elle ne les range sous le pavé de ses temples.
Nous reconnaîtrons cependant, quelle que soit la beauté qui résulte d'une pareille disposition, que la situation des pierres tombales, ajustées dans le dallage des nefs, compromet sérieusement les inscriptions qu'elles portent et les parures exquises dont elles sont ciselées. L'administration, désireuse de transmettre à la postérité ce qui subsiste de ces monuments précieux, a conçu le projet de faire relever, contre les murs latéraux des églises, les tombes les plus intéressantes et les moins endommagées. Ce changement offre des inconvénients qu'on ne peut certes se dissimuler. Mais, comme l'ont répété je ne sais combien de moralistes et de fabulistes, de deux maux il faut choisir le moindre. Que cette vérité ne soit ni neuve, ni consolante, chacun en conviendra; mais elle n'en est pas moins vraie, et digne d'être mise en pratique. Une des premières, la fabrique de Notre-Dame de Melun s'est empressée d'obtempérer aux invitations du gouvernement; elle a fait relever, contre un des murs de l'église, la tombe curieuse d'un des bienfaiteurs, et ce monument, autrefois ignoré, est devenu l'un des principaux ornements du temple qui le renferme. D'autres fabriques plus parcimonieuses ont craint de s'engager dans une dépense considérable, en redressant ainsi les tombes, qu'il aurait ensuite fallu remplacer dans le pavé par de nouvelles dalles. On assure que la fabrique de Saint-Étienne de Meaux, entre autres, par suite d'une semblable préoccupation, aurait répondu, aux demandes de l'administration, que la cathédrale n'offrait en ce genre aucun monument digne d'intérêt. Mais peu d'églises au contraire possèdent des tombes d'un style plus remarquable et d'une espèce aussi rare. La dalle gravée surtout, qui représente un docteur en théologie instruisant du haut de sa chaire un nombreux auditoire, n'a peut-être plus sa pareille, depuis la destruction des tombes de docteurs et de professeurs qui existaient, à Paris, dans quelques églises du quartier de l'Université.
11 est urgent de prendre mi parti décisif pour mettre en sûreté nos vieilles tombes qui s'usent chaque jour davantage. A Poissy, par exemple , l'effigie armée de toutes pièces de monseigneur Robert du Plessis, chevalier, qui était allé à Thunes avec le roi Louis, et qui trépassa l'an mil trois cent vingt-deux, aura bientôt achevé de disparaître sous le piétinement des chantres , peu soucieux de lui marcher sur le corps , tant que dure la psalmodie sacrée. Ce cpi rendrait d'ailleurs moins regrettable un nouveau déplacement des tombes, fait cette fois dans un but de conservation , c'est que la plupart de ces monuments ont déjà bien souvent changé de place, et ne recouvrent plus depuis
longtemps les os des personnages dont ils portent la représentation. Dans le cas cependant où il serait certain que la position primitive de certaines tombes a toujours été respectée , on pourrait faire exception en faveur de celles-là ; peut-être y aurait-il plus d'avantage encore à suivre le système adopté dans la cathédrale d'Amiens, où des inscriptions tracées sur les carreaux modernes du pavé indiquent l'ancien emplacement de plusieurs monuments sépulcraux, dont la présence, au milieu de la grande nef, faisait obstacle aux cérémonies et compromettait la sûreté des monuments eux-mêmes.
Si l'administration parvenait à réunir un ensemble à peu près complet de rapports détaillés sur les tombes encore existantes, nous serions tout étonnés d'apprendre qu'il nous en reste une énorme quantité qui sont d'un intérêt vraiment historique. Il s'en rencontre dans les édifices même les plus inconnus. Je me rappelle qu'entré, un jour de Toussaint, dans la chétive église de Villeneuve-sous-Dammartin , j'y retrouvai par un singulier hasard , au fond d'une petite chapelle , la tombe et l'effigie de Charles Guillart, évêque de Chartres au xvr siècle, qui vint mourir au château de Villeneuve, après s'être vu tumuK tuairement expulsé de sa ville épiscopale, pour avoir osé publier en chaire des propositions, dont l'allure huguenote exaspéra la susceptibilité catholique du clergé et du peuple.
Les tombes gravées sont encore nombreuses dans les églises du diocèse de Paris; les plus anciennes datent du xm* siècle. Il n'en existe plus qu'en pierre; celles de métal ont été fondues, les unes au xvr siècle, les autres au xviir, par deux espèces de vandales non moins fanatiques l'une que l'autre. L'antique église de Montmartre contenait des pierres tombales, les plus vieilles de toutes à mon avis, sculptées de longues croix en relief, auxquelles semblaient avoir été fixés des appendices en cuivre ; elles sont aujourd'hui déposées au musée de l'hôtel de Cluny, dans la salle romaine des Thermes. Voici l'indication très-sommaire des tombes gravées en creux , les plus remarquables du diocèse.
xiir siècle. A Bagneux, tombe d'un prêtre vêtu de la chasuble ronde relevée sur les bras; effigie d'Ives le Breton, clerc, mort en 1275, encensée par deux anges. A Nogent-sur-Marne , dans le chœur, deux dalles offrent les pourtraitures de Jeanne, sœur de maître Odon de Saint-Denis , chanoine de Paris , et du fils de cette noble dame, Jehan de Plaisance, écuyer : celui-ci est en costume militaire, et des anges lui encensent la tête. Les fabriciens de Baubigny ont eu l'ingénieuse idée de faire servir de seuil , à la porte de leur église , la pierre tumulaire d'un personnage en costume civil, mort vers 1280; la destruction de ce monument se trouve ainsi assurée pour une époque très-prochaine.
Ceux qui aiment les contrastes et les vicissitudes n'ont qu'à entrer à Creteif, dans un soi-disant café de la rue principale. A l'entrée d'un jardin, on les servira sur une large table de pierre, d'où le temps n'a pas encore effacé les figures, gravées au xiii" siècle, de deux personnages, le mari et la femme. Il y aurait un volume à écrire sur les aventures de cette pierre. D'abord placée au pavé d'une église , pour couvrir une double sépulture , elle monta ensuite sur un autel en qualité de table consacrée , comme l'attestent les cinq croix dont elle garde les empreintes; aujourd'hui, elle est descendue au dernier degré de l'avilissement .
XIV* siècle. A Rosny, dalle d'un bourgeois de Paris. A Boulogne-sur-Seine, tombe magnifiquement ciselée d'un personnage laïque, mort en 1307. Ce dernier monument est presque complètement couvert d'un banc qui le cache, mais qui aussi le préserve.
Le xv* siècle n'a laissé aucune tombe digne d'être signalée.
xvi* siècle. A Saint-Ouen-sur-Seine, une grande dalle à deux personnages, longue de dix pieds et large de cinq. A Baubigny, un prêtre tenant un calice; un mari et sa femme richement vêtus et placés sous un arceau daté de 1572. A Bagneux, un bourgeois, sa femnje et leurs enfants; les deux personnages principaux, décédés, l'un en 1480, l'autre en 1504, ont, ainsi que leur fils aîné, la tête et les mains incrustées en marbre. Dans la même église, une tombe datée de 1557, représente un laboureur et toute sa famille ; une autre, sur laquelle se voit parfaitement conservée l'image d'un prêtre qui mourut en 1558. La dalle sous laquelle reposent, dans l'église de Bondy, messire Clément Loyson, chevalier, capitaine de Montmédy, mort en 1556, et sa femme, Honorine de Beauvois, donne lieu à une remarque intéressante : les effigies ont été exécutées d'après deux des meilleures statues de la renaissance , celle de l'amiral Chabot, conservée maintenant au Louvre, et celle de Roberte Legendre, dont s'est enrichie la collection de Versailles. Quand on entre dans l'église de Rosny, on croit avoir sous les yeux, dès le seuil, la tombe d'un évêque; un prélat s'y voit gravé avec tous les attributs épiscopaux : c'est honorable homme, maître Nicolas le Bourguignon, qui a imaginé de faire graver son patron sur sa dalle funéraire, et qui a voulu être humblement placé sous les pieds de saint Nicolas en guise de support. Je ne connais pas d'autre exemple d'un aussi bizarre abaissement. La plus riche de toutes ces tombes est à Bagneux ; elle présente l'effigie d'un prêtre vêtu d'une magnifique chasuble et tenant entre ses mains un calice ciselé. Cette figure se trouve abritée pur un arceau entièrement sculpté , dont les pieds-droits sont couverts de statuettes , entre lesquelles on distingue saint Herbland, le patron de l'église. Dans le couronnement, des
anges portent des chandeliers, et Dieu reçoit sur une nappe l'âme du défunt , indiquée, suivant l'usage, par un petit personnage humain, dépourvu de sexe. Cette superbe dalle, gravée en 1546, a, comme celle de Creteil, servi de table d'autel; pour l'approprier à cet usage, on lui a fait une large entaille destinée à recevoir la pierre sacrée , et l'on a scié toute une bande de l'inscription. Espérons au moins que la tombe de Bagneux ne finira point par aller au cabaret. Cependant, j'ai le regret de le dire, aujourd'hui même les fabriques vendent encore les tombes mises au rebut. Ainsi, au mois de juin de l'année dernière, celles de l'église d'Antony, qu'on avait enlevées afin de paver l'édifice en asphalte, attendaient près de la porte du temple qu'un acquéreur les vînt marchander. Les feuilles publiques nous ont annoncé, il y a peu de jours, que l'évêque de Londres, instruit de la profanation de tombes qu'un vicaire employait à paver son écurie et son vestibule, avait recommandé, sous des peines sévères, la conservation de tous les monuments funéraires des églises. L'exemple serait bon à suivre, quoiqu'il vienne d'un dissident. L'administration supérieure ne montre pas toujours elle-même pour les monuments ce respect qu'elle prêche dans ses circulaires officielles. Elle a laissé détruire au Mont-Valérien, malgré de nombreuses réclamations , plusieurs tombes du xvi* siècle , sur lesquelles étaient représentés des bienfaiteurs et d'anciens ermites ; on assure même qu'on s'en est servi pour daller les latrines de la caserne substituée au Calvaire.
xvir siècle. Les tombes de cette époque sont bien loin d'égaler en élégance celles des siècles précédents. Ce genre de monument devient d'ailleurs de plus en plus rare à mesure qu'on avance dans les temps modernes. J'ai cependant à signaler, comme appartenant à la première moitié du xvn' siècle, la tombe d'un curé de Bagneux; celle d'un curé de Chevilly qui était en même temps chapelain « en l'église S. Benoist le bien tourné à Paris » ; celle du vénérable prêtre Hubert Charpentier, qui mourut avec la renommée d'un saint , après avoir fondé le Calvaire du Mont-Valérien.
Sur quelques tombes anciennes, on voit, à la place de la figure du défunt, certains attributs indiquant la profession qu'il a exercée, ou la classe à laquelle il appartenait. On mettait, par exemple, un casque sur la tombe d'un chevalier, un calice sur celle d'un prêtre, un marteau sur celle d'un forgeron, un poisson sur celle d'un pêcheur.
Depuis quelques années , l'asphalte fait aux pierres tonibales une guerre incessante et funeste. Les fabriques semblent tenir à paver leurs églises absoliuneot comme le sont les trottoirs mal famés de nos rues et de nos boulevards. A Montmartre, à Vitry, à Bry-sur-Marne, toutes les traces de sépultures ont disparu sous une couche bitumineuse, diaprée de gris et de noir. L'établisse-
ment d'un pavé de ce genre a causé, dans l'église de Thiais , la destruction d'une dalle parfaitement conservée, sur laquelle étaient gravées au trait les armoiries et la figure de deux personnages nobles, le mari et la femme, morts, l'un en 1506, l'autre en 1539.
Vitraux. — Après Dante, c'est une bonne fortune de pouvoir citer Milton à l'appui de nos doctrines archéologiques. Dans un de ses poèmes, ce grand homme manifeste toute son admiration pour les verrières du moyen âge. t Considérez, dit-il, ces temples augustes, dont les vitres précieuses n'admettent qu'une lumière sombre, et qui par là inspirent une religieuse émotion ; leurs peintures transparentes sont comme autant de fastes des siècles écoulés, et comme le précis des annales du temps qui n'est plus » .
Les églises du département de la Seine sont aujourd'hui bien pauvres en vitraux; cependant les lambeaux épars dans presque tous ces édifices prouvent évidemment que, même dans les moindres paroisses, le prêtre et le seigneur s'étaient plu à garnir les fenêtres de légendes pieuses et d'emblèmes sacrés, ou de portraits aristocratiques et de nobles armoiries. Les nouveaux anoblis surtout donnaient libéralement des fenêtres entières, pour avoir le droit de faire mettre dans un coin leur portrait, leur nom allongé de celui de quelque fief, et leur blason de fraîche date. Nous excuserions volontiers la vanité, si elle devait toujours profiter à l'art.
Sous le règne de Louis XV, une réaction fatale se manifesta partout contre les verrières peintes. Leur suppression devint un système ; sous prétexte de rendre les églises plus claires et plus commodes pour les fidèles, on substitua aux éclatantes peintures un vitrage incolore. Quelquefois la destruction s'est opérée avec une symétrie des plus singulières, comme à Paris, dans Féglise Saint-Merry, où l'on a supprimé pour chaque fenêtre un certain nombre de panneaux peints, sans s'inquiéter aucunement de la perturbation qu'on apportait dans les sujets représentés. C'est dans le traité de la peinture sur verre par Pierre Levieil, qu'il faut voir combien il était alors devenu difficile de soustraire les vitraux, même les plus admirables de la renaissance» à la monomanie destructive des briseurs de verre du xvnr siècle. Ce qu'il y a peut-être de plus extraordinaire, de plus significatif, c'est que le bon Levieil, tout en plaidant par écrit avec une assez vive chaleur la cause des verrières du moyen âge qu'il savait apprécier, se croyait obligé par état à démonter, sur l'ordre des chanoines de Notre-Dame, au moment où il faisait imprimer son livre, les derniers vitraux des fenêtres hautes de la métropole parisienne. Et, de nos jours encore, n'a-t-on pas dépouillé la cathédrale de Chartres d'une partie des vitres peintes, autrefois employées à la décoration de l'abside? N'a-t-on pas vu un
curé des environs d'Avranches réduire en poussière des vitraux coloriés pour en composer de la mort aux rats, dans le but de purger la sacristie des rongeurs assez téméraires pour s'attaquer aux chasubles ! A THôtel-Dieu de Provins, combien n'a-t-on pas démonté de verrières intéressantes, dont il n'a plus été possible ensuite d'appareiller les morceaux qui avaient été jetés pêle-mêle dans des paniers! Il n'y a pas bien longtemps que, dans le département de l'Oise, les fabriques s'étaient, sans patentes, constituées vendeuses de vitraux, afin de se procurer, disaient-elles, par vente ou par échange, le mobilier nécessaire à la célébration du culte. Je ne sais si aujourd'hui nous pourrions nous flatter de l'espoir que les jours de destruction sont passés sans retour, et qu'on nous conservera du moins intacts les rares débris arrivés jusqu'à nous.
Ce qui reste dans le diocèse, des verrières du xiir siècle, est bien peu de chose : quelques lambeaux de grisailles à Yitry, et à Créteil un médaillon représentant un donateur en prières. Encore ce dernier vitrail est-il aujourd'hui masqué par un de ces retables modernes qui ne ressemblent pas mal à la devanture d'une boutique. L'église de Vitry renferme aussi un saint Germain du xV siècle, qu'on pourrait prendre pour un saint Pierre à la clef qu'il tient entre les mains, et qui lui a été donnée comme un symbole de sa sollicitude à délivrer les prisonniers. Il existe un certain nombre de vitraux des xvi* et xvii* siècles; mais ils ont pour la plupart été plus ou moins endommagés. Une figure de la Vierge, entourée des emblèmes des litanies, se voit dans une chapelle de l'église de Bagnolet. A Colombes et à Villejuif, il n'y a plus que des fragments peu importants, mais qui attestent l'existence de verrières considérables. Charonne ne possède plus que de minces débris de ses élégantes vitres de la renaissance. A Chevilly, sainte Colombe de Sens, la patronne de l'église, est représentée avec les deux animaux qu'on lui donne pour attributs, la colombe et l'ours. Génévilliers possède une vitre assez remarquable, sur laquelle sont peints des personnages du temps de Louis XIII, assistés de leurs patrons. A Charenton, entre plusieurs fragments, on distingue un saint Maurice, d'une exécution assez médiocre, qui porte la signature d'un verrier nommé Blanchar. Une Vierge et un saint Léonard, placés dans l'église de l'Hay, sont datés de 1674 et signés des lettres D. G. Une seule église, celle de Puteaux, se montre encore parée d'une suite de verrières que la finesse d'exécution et l'intégrité de conservation rendent vraiment dignes d'intérêt. Elles remplissent leurs grandes fenêtres. Pierre Barbier, marchand boucher, né à Puteaux, a donné en « mil cinq sans cinquante-huit » le vitrail qui représente la Vierge enlevée au ciel, au milieu d'un concert d'anges , et reçue en grand triomphe par les trois Personnes divines. La descente du Saint-Esprit, peinte sur une autre vitre, rappelle, par I. 36
sa facture et sa couleur, les vitraux justement renommés de Saintr-Étienoe-du- Mont à Paris. La plus belle des verrières de Puteaux reproduit les circoostances principales de la légende de saint René, expliquées par des quatrains en letire» gothiques. On y voit la mort de René , sa résurrection par saint Mauril, son baptême, son sacre, le culte rendu à ses reliques par les infirmes qui vienaent lui demander guérison, enfin le donateur et sa femme suivis de leurs six enfant& L'éclat des couleurs, Télégance de la composition, la grâce et le sentimeot des têtes, la beauté des costumes, les détails curieux d'architecture, d'autels, de vases sacrés, assignent au vitrail de saint René une place éminente entre les verrières de la renaissance.
A Belleville, un artiste a tenté de nos jours un essai de vitres peintes qui s'a point réussi. Dans d'autres églises, on emploie des stores, pour tempérer la vivacité de la lumière, décoration mesquine et qui donne au temple l'apparence d'un café ou d'un cabinet de lecture.
Croix. — Considérées sous le point de vue monumental , les croix ae partagent en trois classes : les croix de dédicace et de consécration, les croix hosannières, et les croix élevées dans les cimetières, sur les places, dans les carrefours des rues ou bien aux embranchements des routes. Ces raonunients ne sont pas communs aujourd'hui dans le diocèse de Paris*
Quand un évêque dédie et consacre solennellement \me église, il trace avec le saint chrême un certain nombre de croix sur les murs ou les piliers de l'édifice. Au moyen âge, on sculptait ensuite à ces mêmes places des croix de pierre, que l'église conservait comme des marques ineffaçables de sa consécra** tion toute spéciale; aujourd'hui, on se contente de tracer au pinceau des croix dont bientôt il ne paratt plus de traces. Quelquefois, et la Sainte*Chapelle en fournit un magnifique exemple , c'étaient les statues des apôtres qui portaient en main ces croix glorieuses. Ailleurs, comme à Herblay (Seine-et-Oise)* elles étaient tenues par de grandes figures de saints soigneusement peintes sur les murs de la nef principale. Ces peintures sont, dans l'église que nous venons de citer, couvertes d'une couche de badigeon blanchâtre; il ne serait pas difficile de les faire revivre. Dans le département de la Seine, l'église de Roany seule a des croix anciennes de dédicace ; elles datent du commencement du xiV siècle. 11 en existe du xvr siècle à Clamart ; à Châtillon-lès-Bagneux, les piliers présentent des médaillons arrondis, de la même époque, sur lesquels les croix devaient être entaillées. Dans l'église d'Orly, on a tracé au xvii* siècle, sons les croix de consécration, les noms de certains personnages considérés comme les figures symboliques de Jésus crucifié. Je recommande ce fait curieux à l'attention de nos lecteurs.
Ce n'est qu'en dehors des limites du diocèse que j'ai trouvé quelques-unes de ces croix hosannières dont le piédestal est muni d'un pupitre sur lequel, à la procession des Rameaux, où chante l'évangile de l'entrée du Christ à Jérusalem; l'étymologie du nom de ces croix s' indique d'elle-même. «• Les croix des chemins, ordinairement faites en bois, demandent à être fréquemmeBt renouvelées. Celles des cimetières, établies plus solidement, ont cependant presque toutes été reconstruites à une époque assez récente. Mais les boises de pierre qui les supportent sont quelquefois anciennes. 11 en reste des xxu' et XV* siècles à l'Ha'y, à fiourg-la-Beine, à Charonne. Dans le faubourg de Seine, à Saint-Denis, la croix se trouve placée sur un socle du xiv* siècle, orné d^oae élégante arcattire. Des croix élevées sur de hautes pyramides, que décoraioDt des statues, marquaient jadis, sur la vieille route de Paris à Saint-Denis, les stations qu'avait faites le cortège funèbre de saint Louis; il n'en reste plus veatige. Les calvinistes les avaient mutilées, les révolutionnaires les ont détruites jusqu'à la dernière pierre.
Châteaux et monuments divers. — Le château de Vincennes est le seul du département qui appartienne au moyen âge ; nous avons dit quelles dégradations il a dû subir pour se transformer en citadelle moderne. Les châteaux de la renaissance n'ont pas survécu à la révolution ; de celui de Madrid , on retrouve à peine quelques substructions et quelques rares morceaux des faïences de Palissy qui recouvraient les murailles de l'édifice. Le peu qui subsistait du château de Saint-Maur, où Rabelais avait conçu le plan de son abbaye de Thélème, et que le cardinal du Bellay avait consacré à Minei-ve, aux Grâces, à Diane, aux Muses et à François T', vient d'être employé aux fondements des fortifications de Paris. La fameuse abbaye, qui existait aussi à Saint-Maur, n'a laissé d'autres traces qu'une tour défigurée et quelques salles basses.
A. Issy, une tour carrée, dont la structure accuse la fin du xir siècle, passe pour avoir servi de demeure à Childebert ; des antiquaires ont même soutenu sérieusement que c'était les restes d'un temple de cette déesse Isis qui aurait donoé son nom d'abord à Issy, puis à Paris. Cette étymologie rappelle la plaisanterie de Villon, qui disait : Paris près Ponioise. On trouve : à la Saussaye, ferme peu éloignée de Villejuif , les restes d'un prieuré; dans la plaine de Créteil, la vieille chapelle de Notre -Dame -des -Mèches; à Gentilly, les ruines d'un fief, appelé la Tour-Carrée; à l'Hay, celles d'une autre tour, dite de la Reine-Blanche; à la Rue, une portion de ferme construite au xwT siède et dont la porte est ornée de quelques sculptures. Mais tous ces débris ont peu d'importance. L'abbaye de Longchamp , célèbre par l'étendue et la beauté de ses bâtiments, par ses tombeaux et ses statues, a disparu du
sol; une partie du mur de Tenclos, construit en pierre de taille, est seule demeurée debout
La mairie de Charenton-le-Pont occupe aujourd'hui un grand pavillon de pierre et de brique attribué par la voix populaire à Gabrielle d'Estrées, Si Ton en croyait la tradition , Gabrielle aurait été plus riche en châteaux que le marquis de Carabas lui-même, et cependant l'histoire atteste qu'Henri IV ne payait généreusement ni ses serviteurs, ni ses maîtresses. A côté de ce pavillon, on est tout surpris de rencontrer une jolie porte de la renaissance, dont le tympan sculpté en coquille contient un agneau. Le superbe château de Sceaux a été rasé ; celui de Berny n'a guère été plus heureux ; celui de Choisy-le-Roi , souillé par les amours de Louis XV, ne présente qu'une ruine hideuse. Le département ne renferme plus qu'une de ces somptueuses habitations, auxquelles les xvii* et xviir siècles savaient encore imprimer un caractère de grandeur : c'est le château de Bercy, dont les marchands de vin ont envahi déjà la moitié du parc , et qui verra bientôt arriver au pied de ses murs la horde menaçante des spéculateurs.
Plusieurs bourgs du département avaient été autrefois fortifiés; on peut suivre encore l'enceinte du bourg de Nanterre.
Je n'ai point parlé des cloches des églises. 11 n'en existe sans doute que très-peu d'anciennes. La nation , si avide de métal, n'aura pas négligé d'envoyer à la fonte les cloches qu'elle avait sous la main , aux environs de Paris. Si quelques-unes ont échappé à la proscription , c'est au clergé qu'il appartient de nous faire connaître les inscriptions qui en indiquent les dates ainsi que les noms des fondeurs.
Un archéologue en voyage, armé d'une volumineuse lorgnette qui excite la curiosité de tous les villageois , et promenant de tous côtés un regard scrutateur, est bientôt signalé dans une commune comme un personnage bizarre et suspect. S'il trouve l'église fermée et qu'il en réclame l'ouverture , le bedeau le toise comme un détrousseur de sacristie. Que serait-ce donc s'il demandait à être admis dans le clocher ? On croirait pour le coup qu'il vient s'emparer du bourdon de la paroisse, comme Gargantua le fit jadis à Notre-Dame, au grand déplaisir du badaud peuple de Paris; car, ainsi que le déclare maître Janotus le recteur, en sa docte harangue , une ville sans cloche est comme un aveugle sans bâton, ou comme un âne sans croupière.
Artistes. — Je n'ai découvert aucun renseignement sur les artistes qui ont bâti , peint ou sculpté les églises du diocèse de Paris. Mais je dois dire ici , à la gloire ipimortelle de ce pays , que ce coin de terre a vu naître les plus grands architectes du moyen âge , Robert de Luzarches, Pierre de Mon-
tereau, Eudes de Montreuil, Etienne de Bonneuil et Jean de Chelles ^ Ce sont ces hommes, illustres entre tous, qui ont porté l'architecture ogivale à son plus haut degré de splendeur. Ils n'ont eu de rivaux que dans l'admirable école de Reims.
Qu'il nous soit permis de donner, en finissant, un détail que nous avons extrait
du cartulaire de Montmartre, et qui nous a semblé intéressant pour l'histoire
de Fart au moyen âge. L'abbaye de Montmartre avait été saccagée pendant
les guerres du xV siècle. En 1460, l'évêque de Paris, Guillaume Chartier, qui
parait s'être beaucoup occupé des monuments de son diocèse, fut informé que
le très-éminent (eminentissimum) édifice du chœur et du clocher menaçait
ruine. Afin de procéder régulièrement, le prélat fit examiner l'église par une
commission composée de maçons, de charpentiers et d'autres à ce connaissants,
ce qui était une façon d'agir digne de notre régime constitutionnel. Il voulut
ensuite constater par lui-même l'exactitude du rapport des commissaires; il
décida, conformément à leurs conclusions, qu'il fallait aviser sans retard aux
moyens de préserver l'église d'une entière destruction. Les religieuses reçurent
Tordre de faire entreprendre immédiatement les réparations les plus urgentes,
sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques. Comme elles alléguaient leur
misère pour éluder les prescriptions épiscopales , le prélat se fit entrepreneur.
11 se chargea de gérer momentanément les biens de l'abbaye, et d'en appliquer
en partie les revenus à la restauration de l'église. La voûte de la nef, qui existe
encore, a été construite par ses soins.
4 . Chelles et Luzarches faisaient encore partie du diocèse de Paris, en 4789.