B^ DB GUILHERMY
On conserve sous ce nom, à Rome, dans le trésor de Saint-Pierre, le splendide vêtement dont nous donnons aujourd'hui la gravure; on l'appelle encore la chape de saint Léon III. Sous cette dernière dénomination , un Italien , G. Camilli, en a donné en 1812 le dessin colorié inédit que possède la Bibliothèque Royale'. En 1842, l'illustre archéologue, M. Sulpice Boisserée, a fait imprimer dans les « Annales » de l'Académie royale des sciences de Bavière une importante dissertation sur cette dalmatique. A ce travail sont jointes cinq planches lithographiées, dont une est coloriée par le procédé chromolithographique. C'est d'après des dessins exacts, pris à Rome par le prince royal de Bavière, que M. Boisserée a fait exécuter les lithographies. Lors de mon passage à Munich, dans l'automne de l'année 1843, M. Boisserée me chargea d'offrir en son nom au Comité historique des arts et monuments la dissertation et les dessins relatifs à la dalmatique*. J'y ai pris quelques renseignements pour cet article. Les lithographies ont été confrontées avec les dessins coloriés de la Bibliothèque Royale, et c'est en conséquence qu'a été exécutée par M. Langlois, avec un soin que je ne saurais trop reconnaître, la gravure qui accompagne ce cahier des « Annales. » Nous avons pris toutes les précautions pour offrir un dessin aussi fidèle qu'il était possible, et l'on verra, dans le cours de cet article, combien nous avons été embarrassés. Tant que les archéologues, écrivains ou dessinateurs, n'apporteront pas dans leurs travaux la minutieuse exactitude, l'attention microscopique des botanistes ou des entomologistes, par
4. Bibl. Roy., département des estampes, grand carton rouge, Monuments du moyen àge^Qb^ 16 a. Camilli a donné , coloriés à la main , le devant, le dos et les épaulières de ce vêtement qu*il. appelle Cappa di 5. Leone lll. C'est en 1812 qu'il a exécuté ces dessins remarquables et inédits. Le carton où ils se trouvent contient d'autres dessins fort curieux de divers monuments du moyen âge.
2. a Ueber die Kaiscr-Dalmatika in der St.-Peterskische zu Rom, von Sulpiz Boisserée, Milncben. 1842 ». In-4<* de 24 pages avec cinq planches lithographiées.
exemple, il ne sera pas possible d'élever l'archéologie au rang d'une science vraiment sérieuse. A cause de cette infidélité présumée des dessinateurs italiens et bavarois, nous avons, M. Langlois et moi, été plusieurs fois dans Thésitation. Ceci étant dit pour mettre à couvert notre conscience archéologique, nous entrons en matière.
Une dalmatique est un ornement sacré que les diacres et sous-diacres revêtent pendant les offices religieux. Cette dénomination vient-elle ou ne vientelle pas des Dalmates qui auraient eu l'habitude, sous les anciens Romains et dans les premières époques de l'ère chrétienne , de s'habiller d*un vêtement semblable? Nous l'ignorons parfaitement, «t ne savons pas si M. Victor Gay, dans son travail sur les ornements sacerdotaux, pourra résoudre la question ; mais nous devons lui laisser le soin de discuter ce point spécial.
Le vêtement des diacres diffère de forme dans les deux Églises grecque et latine. Chez les Grecs, il porte le nom de ïTi^apiov, et ressemble à l'aube de nos prêtres; mais c'est une aube en étoffe richement brodée et à larges manches ; c'est une robe véritable et qui descend jusqu'aux talons. Chez les Latins, la dalmatique ne va qu'aux genoux ; elle est fendue sur les côtés et, aujourd'hui du moins, elle n'a pas de manches. A la place des manches, on voit de simples épaulières courtes et qui ne protègent que la partie supérieure de i'avant-bras. Le vêtement de Saint-Pierre est donc, dans sa forme actuelle, une dalmatique et non un sticharion ; c'est un ornement latin et non pas grec.
Je dis dans sa forme actuelle, car de la robe grecque, du sticharion, on aurait pu fort bien extraire, en l'écourtant, cette dalmatique latine, de même que dans un vêtement plus ample on peut tailler un simple habit. En effet, ce beau vêtement est complètement grec ou byzantin, comme le prouvent les inscriptions , les tableaux , les personnages , les rinceaux , les fleurs et les croix qu'on y voit brodés. Si la forme actuelle de cet ornement est la primitive, il faut dire que, tissé et brodé par des artistes grecs, il a été taillé et cousu par des artistes latins; ou bien, qu'il a été commandé en Grèce pour être exécuté sur un patron de forme latine. Ce vêtement est complètement byzantin, ainsi qu'on va le voir dans tout le cours de notre description. Nous avons saisi avec empressement l'occasion d'offrir à nos lecteurs un monument iconographique de la Grèce chrétienne; car^ en France, on parle beaucoup de l'art byzantin, sans connaître la valeur de ce mot, «t l'on avance, à l'abri de cette fausse qualification , des propositions erronées et mêmes nuisibles à nos monumente historiques. D'ailleurs, avant de continuer dan^ les« Annales Archéologiques» la relation de notre voyage dans la Grèce du christianisme, noue avons voulu montrer un remarquable échantillon de l'iconographie grecque byzantine dont
nous parlons si souvent. Plusieurs de nos souscripteurs ont réclamé des dessins de cet art grec; en voici un, et des plus notables assurémen);. — Quatre sujets sont brodés en or et en soie sur cette dalmatique dont le fond est en soie de couleur bleue et sombre ; ils sont disposés sur le devant, sur les épaules et sur le dos. Ils semblent, quoique pris à des actions fort différentes de l'existence divine, se rapporter aune pensée unique, la glorification du corps de Jésus-Christ. — Sur le dos, on voit la transfiguration ou la métamorphose, H METAMOP<>a2l2, comme dit l'inscription brodée. — Nous n'avons pas fait graver cette partie de la dalmatique ; mais nous donnons le dessin suivant d'un vitrail de la cathédrale de Chartres, qui représente la transfiguration, et qui a une très-curieuse analogie avec la manière dont les artistes byzantins exécutent ce tableau. Ce vitrail est au portail occidental de Notre-Dame de Chartres; il doit dater de la fin du xii* siècle.
I. — TRANSriGORATIOIf DE JK8DS>€HRIST DANS UltB AURBOLB EN RODE.
Vitrail da xii« siècle, dans la cathédrale de Chartres.
« Jésus, disent les évangélistes , prit avec lui Pierre, Jacques et Jean. II les mena seuls à l'écart, sur une haute montagne qu'il gravit pour prier. Pendant la prière de Jésus, l'apparence de sa figure se fit autre, et il se transfigura sous leurs yeux; sa face resplendit comme le soleil. Ses vêtements devinrent brillants et blancs comme de la neige , au point qu'il n'y a pas de foulon sur terre qui puisse en faire d'aussi blancs. Et voilà que s'entretenaient avec lui deux honmies, Moïse et Élie, entourés de gloire et parlant de la mort que le
LA DALMAÏIQUE IMPÉRIALE. 289
Sauveur allait accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient appesantis parle sommeil, et, s' éveillant, ils virent la gloire de Jésus et les deux personnages debout avec lui. Élie et Moïse allaient quitter Jésus, lorsque Pierre lui dit : « Maître, il est bon pour nous d'être ici ; dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, une pour Élie. » Mais il ne savait ce qu'il disait; car lui et ses compagnons étaient saisis de terreur. Pierre parlait encore , lorsque parut une nuée lumineuse ; elle couvrit de son ombre Jésus et les prophètes qui, en y entrant, inspirèrent de la crainte aux apôtres. Et il sortit de la nuée une voix qui disait : « Celui-ci est mon Fils chéri dans lequel je me suis complu ; écoutez-le, » Tandis que la voix parlait , Jésus fut trouvé seul. A ces paroles, les disciples tombèrent sur leur visage et eurent peur. Mais Jésus, s'approchant d'eux, les toucha et leur dit : «r Levez-vous et ne craignez pas. » Alors, levant leurs regards et les jetant tout alentour, ils ne virent plus que Jésus avec eux. Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur ordonna de ne dire à personne ce qu'ils avaient vu, jusqu'à ce que le Fils de l'homme fût ressuscité d'entre les morts. Ils gardèrent le silence et, en ce temps-là, no dirent rien à personne des choses qu'ils avaient vues. »
Conférez, pour la transfiguration dont nous venons de réunir les textes , les trois évangélistes saint Matthieu , saint Marc et saint Luc. Jésus est au centre d'une auréole ovale et au centre d'un médaillon circulaire qui saisit les cinq autres personnages. On remarquera la fonne bizarre d'une roue donnée à ce médaillon. Du centre, ou du moyeu , partent huit rayons qui aboutissent aux jantes, à la circonférence, et semblent venir toucher Moïse, Élie, saint Pierre, saint Jean et saint Jacques; le Christ est appliqué et comme cloué sur un rayon double. C'est ainsi que les Grecs, assez matérialistes dans cette circonstance, représentent ordinairement le rayonnement de la transfiguration. Quant à l'auréole ovale qui environne de ses trois cercles le corps du Christ, c'est la représentation de la nuée lumineuse où entrèrent les deux prophètes et d'où partit la voix divine. Élie et Moïse, qui a deux cornes au front, sont debout sur les deux ressauts ou cimes basses du Thabor. Saint Pierre, qui devrait être barbu , montre Jésus avec l'index et dit qu'il serait bon de faire trois tentes ; saint Jacques, qui devrait également avoir de la barbe, relève légèrement la tête, pendant que saint Jean effrayé reste la face tournée vers la terre. — Voilà le tableau principal de la transfiguration. Mais sur la dalmatique c'est bien plus complet ; les deux scènes accessoires, dont l'une précède et dont l'autre suit la transfiguration, y sont brodées également. Dans un repli du terrain , on voit Jésus arrivant sur le Thabor, en compagnie de Jacques, Pierre et Jean, auquel il adresse la parole ; sur le versant opposé, il redescend, suivi des trois apôtres. I. 37
Il semble jeter un regard de regret sur la glorieuse montagne qu'il va quitte . Tout au sommet, et ne paraissant que fort peu toucher au sol , il se transfigure. En montant et en descendant, il porte une robe de couleur rouge avec un manteau d'or ; pendant la transfiguration , la robe et le manteau se sont blanchis en argent. Une large bande d'or est restée au manteau. Le Christ, habillé en sénateur romain, tient, comme les belles statues de nos musées, un rouleau à la main gauche. Son nimbe est d'or, croisé d'argent; il est enveloppé dans une nuée ou auréole jaunâtre à plusieurs angles, et du centre de laquelle, comme sur le vitrail de Chartres, partent six faisceaux de rayons ; chaque faisceau se compose de deux lignes rouges. Ces six gros rayons aboutissent l'un à Moïse, qui est à la droite du Christ ', l'autre à Élie, qui est à sa gauche. Un troisième rayon se dirige vers l'épisode où Jésus monte sur le Thabor, un quatrième vers Jésus qui descend ; les deux autres se perdent en haut, dans le ciel. Comme à Chartres, saint Pierre lève l'index de la main droite vers le Christ où Élie , pendant que saint acques regarde le Sauveur avec effroi et en se cachant derrière un pan de sa robe ; saint Jean , le seul imberbe des trois, se tient la face contre terre. C'est la traduction archéologique du texte sacré. Le Thabor a trois cimes : Jésus est debout sur la cime centrale ; Moïse et Élie sur les deux autres. Jésus, Moïse et Élie sont les seuls nimbés ; les apôtres ne portent pas de nimbe. Selon l'esprit de l'Orient, les apôtres seraient, en cette circonstance, moins illustres, moins puissants que les deux prophètes. Le nimbe est un attribut de grandeur. Les vêtements, robes et manteaux, sont d'or; mais la robe de Moïse, celle de saint Jean , sont d'argent, tandis que saint Jacques et le Christ, qui descendent du Thabor, portent une robe rouge. Les plis sont faits avec du vert, du rouge et du bleu. Les pieds sont nus ou chaussés de sandales que retiennent des cordons, comme nous en voyons aux statues antiques. On sent que nous ne sommes pas dans le moyen âge occidental , où les pieds du Christ, des apôtres et quelquefois des prophètes sont complètement nus; les traditions antiques se perpétuent en Orient pendant toute la période byzantine.
Sur l'épaulière droite, Jésus donne à six apôtres la communion sous l'espèce du pain. Jésus, comme à Rome, quand le pape officie, a l'autel entre lui et les spectateurs, auxquels il montre sa figure, k sa droite sont trois apôtres, et trois à sa gauche. Celui auquel il donne et qui prend la communion , doit être saint Pierre. Saint Jean, imberbe, et saint André, aux cheveux incultes, s'inclinent pour recevoir le pain consacré. Chez nous, le prêtre met l'hostie directement dans la bouche du communiant ; en Orient , c'est le fidèle qui prend lui-même
4 . Non à sa gauche, comme M. Paul Durand Ta probablement dessiné par erreur dans la gravure du vitrail de Chartres.
l'hostie des mains du prêtre. L'hostie a la forme d*un petit pain d'or, signé d'une croix rouge. Dans le plat, qui est bien loin de ressembler à nos calices, on voit des fragments du pain sacré que le Christ a rompu, et comme un paip entier. Dans la lithographie de M. Boisserée, tous ces fragments sont des hosties entières ; ce doit être une erreur que notre gravure reproduit à tort. L'inscription : AABETE - ^AFETE (Paenez - Mangez) nomme le sujet. La robe et le manteau du Christ sont en or. Le manteau des apôtres est en or, mais leur robe est rouge ; celle de saint Jean est en argent. Le jeune et virginal apôtre aime le blanc dans ses vêtements.
Sur l'épaulière gauche, même disposition. Un grand vase en or, à deux anses ', est placé sur l'autel ; le Christ y a puisé le vin consacré avec un vase de même forme, mais plus petit, et qu'il présente à saint Pierre. L'apôtre avait reçu le pain avec les mains nues; il ne touche à l'anse du calice qu'avec les mains voilées dans son manteau d'or. On remarquera l'absence de dignité dans l'attitude des communiants : il vaut mieux se mettre à genoux que de tendre ainsi le dos ; c'est plus noble et plus beau. Cette attitude servile est encore celle des Grecs d'aujourd'hui.
On lit en inscription : niETE ES attot iiantes (Buvez de ceci tous). Les deux autels où sont placés le plat (la patène) et l'amphore (le calice) sont petits, bas, à peu près carrés, portés sur une colonne centrale, et revêtus d'étoffe bleue, semée de fleurs d'or et de galons en or. Pas de chandeliers , pas de crucifix, pas de tabernacle ; c'est encore, mais avec les deux ou quatre chandeliers en plus, l'autel actuel des Grecs.
Sur le devant de la dalmatique, la partie dont nous donnons la gravure , on voit cinquante-quatre personnages concourant à une scène dont le centre, le héros, est le Christ. A la transfiguration, le corps de Jésus se métamorphose, pour nous servir de l'expression grecque ; à la communion, il se cache sous les espèces du pain et du vin ; ici , il reprend tout son aspect divin et ne garde de l'humanité que la forme extérieure et les linéaments matériels. Sur le Thabor, malgré la transfiguration , le Christ garde la barbe, insigne de l'humanité. En donnant la communion et près de sa mort, l'Homme-Dieu avait sa barbe encore; il la quitte ici, pour prendre une figure jeune, imberbe, immuable, aussi divine que peut le comporter la figure humaine. Nous sommes au jugement dernier. Jésus, dans sa majesté, au milieu de sa gloire, assis sur l'arc-
4. Â une seule anse, mais par erreur sans doute, dans le dessin de Camilli. Dans le Trésor de Saint-Denis, on conservait un calice à deux anses que Tabbé avait donné. Théophile (« Diver. art. Schedula») enseigne, p. 455 de la traduction de M. le comte de TEscalopier, à fondre les oreilles du calice : « De fundendis auriculis calicis ».
en-ciel, les pieds sur des cercles enflammés, ailés et ocellés, la main droite étendue comme font les orateurs, tient de la gauche l'Évangile de saint Matthieu, où il dit au chapitre xxv, v. 34: «Venez, les bénis de mon- Père; possédez le royaume qui vous est préparé depuis la création du monde. » On lit ces paroles en grec, sur le livre qu'il tient largement ouvert :
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KAHPO
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