‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 44 sur 82 · EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

EN ALLEMAGNE

Sous ce titre, «les ornements du moyen âge» S M. Heideloff fait une publication qui est tout à la fois une œuvre de haute utilité archéologique et de patriotisme monumental. D'une part , elle fournit un dossier important au procès que notre siècle investigateur intente à ses aînés, trop oublieux des gloires de Fart national ; de l'autre, elle démontre qu'au moyen âge l'art allemand excellait dans l'ornementation romano-byzantine et ogivale. Nul n'était mieux appelé à une si noble tâche que M. Heideloff. Laissant de côté l'ingénieux architecte , nous signalons en lui un homme infatigable à la recherche des monuments ignorés ou méconnus, infatigable à leur trouver d'illustres protecteurs et à rendre le patronage efficace, soit en dirigeant la restauration, soit en l'éclairant de ses conseils. Là où il n'a pu conjurer le vandalisme du temps ou des hommes, il a dessiné d'une main fidèle. Grâces lui en soient rendues , car, pour plusieurs de ces spécimens d'une époque inventive et féconde , l'heure fatale a sonné ; mais, du moins, l'effigie burinée nous reste.

Les Allemands, disons-nous, ont excellé dans l'ornementation. Ils ont fait mieux encore. Durant la période où le cintre régnait dans l'art monumental , et dans laquelle les Allemands sont restés avec une ténacité telle, que les dérivés de la ligne ronde préoccupent presque exclusivement le pinceau de leurs grands maîtres, l'Allemagne a produit une suite de graves et magnifiques créations, que Ton chercherait vainement ailleurs que sur les rives où se mirent dans le beau fleuve Spire, Worms, Mayence et Cologne. Il nous en coûte de ne pas illustrer ici ces gigantesques dômes glorifiés par leur double abside, leur double

4. « Die ornamentik des Mittelalters », par Charles HeidelofT, architecte, professeur à FÉcole polytechnique de Nuremberg, correspondant des Comités historiques. Deux forts volumes in-4" de texte allemand et français, avec planches nombreuses sur acier.

coupole que flanquent de doubles tourelles , et dont l'ordonnance intérieure , d'une harmonie large et sévère , est belle et grandiose de simplicité ; mais ne sortons pas de notre sujet, Tornementation du moyen âge.

Nous remonterons loin , en suivant M. Heideloff aux ruines de Saalburg , jadis résidence des Mérovingiens, visitée par saint Boniface , l'apôtre de l'Allemagne. C'est là que Charlemagne , recevant l'envoyé de Nicéphore et l'évêque d'Amiens, accordait la paix aux Saxons; là que Louis le Germanique se reposait de Fontenay, cette hécatombe de la noblesse française. Jusqu'au x' siècle, ce fut une résidence peuplée de rois et d'empereurs. La façade du palais, « Domus principalis » , offre des chapiteaux sans tailloir, du ix' siècle , et qui sont exquis. A l'un, des fleurs s'étagent et s'étalent en éventail , ou bien des palmes font la roue; à l'autre, c'est le cep de vigne dont les rameaux inférieurs, tranchés par la serpe , ont porté l'exubérance à la végétation , aux grappes opimes qui les surplombent ; à un autre encore , un premier collier de fleurs étoilées, une couronne de serpents enlacés et se mordant la queue , comme pour marquer un double symbole. La flore murale allemande affectionne la plante épanouie, un feuillage touffu qu'elle arrondit en console, contourne en clef de voûte , déroule en frise. Deux tiges entrelacées suffisent à remplir un tympan , à former le cintre ou l'ogive. Elle affectionne aussi le rameau dépouillé , à l'écorce noueuse et desséchée ; elle prend volontiers la livrée de l'automne. Au château de Hohen-Urach , des rameaux de ce genre embrassent en torsade le fût d'une colonne monocylindrique. L'ornementation à jour du chapiteau est comme une balustrade de pont rustique repliée sur les faces. Les rameaux décrivent les angles; ils ouvrent des entre-deux, remplis par un réseau de feuillage qui, tour à tour, dissimule et laisse entrevoir la forme conique de la corbeille.

La disposition en crosses a quelque chose d'arrêté , d'abrupt, que l'on semblerait avoir voulu atténuer, par une gracieuse opposition , dans un chapiteau de l'église de Lilienfeld. La corbeille cylindrique présente alternativement des crosses appuyées sur des consoles , supportées elles-mêmes par de petites têtes de femmes. Les cheveux, lisses aux tempes, contournent l'ovale de ces figures à physionomie douce et naïve, et se croisent en rinceaux qui pendent sous le menton. L'idée se reproduit plus suave à l'abbaye d'Esslingen : ici, deux têtes de femmes, de grandeur naturelle, sont placées sur les angles et soutiennent le tailloir. Même coiffure à la Madone ; mais les doubles tresses qui s'enlacent les unes aux autres leur font un double collier, que noue un double enroulement* Cet épais tailloir pèse-t-il à ces fronts délicats ? Nullement : un feuillage en volute s'interpose comme pour alléger le fardeau ?

Voulez-vous un effet imposant de puissance? Prenons le pilier central de la

Page 1