EXTRAIT DU PROCÈS-VERBAL DU 10 MAI
i II existe à la Montjoie, dont saint Louis est le patron, une relique que Ton € dit être de ce saint, et qui est renfermée dans une petite châsse fort remart quable. La tradition nous a appris que Mgr d'Anterroche, ancien évoque de € Condom, s'est rendu à la Montjoie pour constater l'authenticité de cette relii que qui dut lui paraître certaine, puisqu'il permit qu'elle fût tous les ans « exposée à la vénération des fidèles, et que, depuis cette époque, le concours € a toujours été considérable le jour de la fête de saint Louis. Indépendamment « de la tradition, l'inspection des reliques et de la châsse ont convaincu l'évêqiie « d'Agen de l'authenticité de ces reliques. En effet, le précieux reliquaire « porte parfaitement le caractère de son époque ; la relique, qui est une partie « delà main, est enchâssée avec tout le soin possible dans des viroles d'argent, c réunies par un anneau de même métal. »
Les renseignements qui précèdent paraîtront, nous n'en doutons pas, du plus haut intérêt. Nous espérons que MM. les membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui écrivent pour ou contre l'hypothèse de la découverte du cœur de saint Louis, à la Sainte-Chapelle de Paris, voudront bien faire quelque attention à cette châsse et à ces reliques de la Montjoie, dont aucun d'eux n'a encore parlé. Nous remercions, au nom de l'archéologie, Mgr l' évoque d'Agen du noble intérêt qu'il prend à nos antiquités du moyen âge. Nous avons reçu en effet les circulaires relatives aux églises monumentales et que nous annonçait M. le secrétaire général. Ces circulaires renferment des prescriptions pleines de sagesse pour la conservation des monuments historiques. Mgr l'évêque d'Agen demande, sur tous les objets qui peuvent intéresser l'histoire ou l'art, des renseignements détaillés au moyen desquels il se propose de faire dresser la statistique monumentale du diocèse. Les tableaux, les tapisseries, les sculptures, les anciens titres, les médailles, dont la conservation est souvent négligée, sous prétexte que ces objets ne servent à rien, sont recommandés soigneusement. Mgr l'évêque d'Agen demande une notice sur ces objets afin de pouvoir, avec l'agrément des fabriques, les faire déposer en lieu sûr, quand les fabriques ne pourront les utiliser. Ainsi pourrait être formée un jour une collection intéressante et pleine d'utilité. Un« Questionnaire » , analogue à celui de notre Comité, est joint à ces circulaires, et MM. les ecclésiastiques sont priés d'y répondre.
Mouvement ARCHioLOGiQUE. — L'autorité ecclésiastique, répéton&-le, attache en ce moment bien plus d'importance à la conservation et à l'étude des
anciens monuments que rautorité civile. Il n'y a pas de cours d'archéologie dans un seul collège; il n'y a plus qu'un petit nombre de séminaires où il n'en existe pas encore. Les commissions fet comités historiques, établis à Paris, ne rendent guère plus de services que les commissions diocésaines déjà fondées dans plusieurs villes. Mgr Tévêque du Mans vient de nommer M. l'abbé Tournesac chanoine honoraire de sa cathédrale, et de lui conférer, pour attribution spéciale, la direction des travaux diocésains. M. Tournesac devra donc organiser sur une large échelle tout ce qui concerne la construction, l'ornementation et l'ameublement des églises. Cette belle tâche n'est pas supérieure au zèle du gavant prêtre auquel nous devons l'exécution du vitrail de la Vierge. Nous espérons que l'importante et indispensable mesure prise par Mgr l'évêque du Mans se propagera nécessairement dans tous les diocèses de France. Dans quelques années, la France entière aura bien changé sous le rapport archéologique, et c'est particulièrement au clergé qu'on en sera redevable. Nous saluons cet avenir avec un espoir certain et une vive reconnaissance.
L£S MÉTÉORfiâ.
C'est à la recommandation et sur le conseil pressant du général Coletti, alors ambassadeur du roi Othon à Paris, aujourd'hui premier ministre de la Grèce, que j'ai pris la résolution de visiter les Météores. Quelques obstacles et un prolongement de voyage ne suffirent pas pour nous arrêter. Nous étions à Pharsale, sur la route de Salonique, lorsque nous revînmes pour aller aux Météores, situés à l'extrémité opposée de la plaine, au nord-ouest. Ainsi donc nous remontons le Pénée et nous traversons la plaine de Pharsale dans son plus long diamètre ; nous visitons Triccala et nous arrivons à Stagous-Kalabach , au pied des Météores.
La vaste plaine de Pharsale est environnée de toutes parts de hautes montagnes; c'est comme un médaillon gigantesque cerné d'un cadre sculpté en relief et tout bossue de saillies. Kalabach s'appuie aux premières aiguilles des Météores. De Kalabach au centre des couvents, une heure et demie de marche ; mais, au bout d'une heure, on entre dans une véritable forêt de rochers, et c'est là que les Météores commencent réellement. Ces rochers, arbres de pierre, tant ils s'élancent, droits et minces, sont, pour la plupart, tronqués à la tête. C'est une foule d'aiguilles, un champ de cônes gigantesques qui se dressent à des hauteurs considérables. Toujours rapprochés, quelquefois serrés les uns contre les autres, et empâtés à la base comme des cépées d'ormes, comme les arbres d'une forêt vierge, ces rochers ont un aspect bizarre. Ces colonnades irrégulières, dont l'entablement a disparu ou plutôt n'a jamais existé; ces fûts enracinés en terre, sans ordre ni symétrie, et montant à des hauteurs diverses, produisent l'effet de ruines colossales : ils ressemblent à l'agglomération informe et renversée de temples que des géants seuls auraient pu bâtir. Toutes ces colonnes cyclopéennes ne sont pas debout : plusieurs se sont écroulées, arra-
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LES î^ll'iTRORRS, COUVl'lKTS DE THESSAEIE :j;i.iiif - B.ir ui..Mn
chées qu'elles furent par des tremblements de terre ou ruinées par les mains du temps. Les pieds de nos chevaux enjambaient des tambours énormes, et même des fûts renversés tout d'une pièce.
Sur les aiguilles qui sont debout , se dressent , comme une statue sur une colonne triomphale, les monastères. De cette haute position sur des montagnes à pic, ces couvents prennent le nom de Météores (MaTi opo;). Chaque couvent est la tête dont le rocher est le tronc, la fleur dont il est la tige. Coupés à pic et hauts de cent vingt, cent cinquante et cent quatre-vingts pieds, depuis le point abordable de la base jusqu'au sommet , ces rochers sont inaccessibles. On ne peut comprendre comment le premier homme a pu y monter. Autrefois, vingt -quatre de ces aiguilles étaient couronnées de couvents; aujourd'hui, dix-huit monastères sont abandonnés ou détruits, et six seulement occupés.
Pour les moines qui les habitent et les voyageurs hardis, une échelle descend de la cime, ou a peu près. Appliquée contre le flanc du rocher, dont elle épouse les ondulations, les renfoncements et les saillies, elle est mobile; lorsqu'on y monte, elle bat le roc avec bruit comme la voile qui frappe contre le mât d'un vaisseau. A mi-hauteur, cette échelle est sciée en deux : la partie inférieure pend attachée au rocher; la partie supérieure se relève d'en haut au moyen d'une barre de fer, et, pont-levis vertical, ferme tout accès aux voleurs. Au Météore nommé le Barlaam , celui dont nous donnons aujourd'hui la gravure, l'échelle se relève par l'extrémité inférieure et coupe la roule à la base même. On voit, sur le dessin, ce bas de l'échelle qui vient se rattacher par une barre de fer à l'entrée de l'escalier taillé dans le roc , et qui mène au sommet du rocher. Il faudrait avoir escaladé nos clochers de Strasbourg ou de Reims, par les échelles extérieures qui atteignent leur plus haute cime, pour s'exposer sur ces échelles flottantes des Météores. Le mousse qui monte, sur ses cordages, au sommet des grands mâts, pourrait bien gagner ces couvents par les échelles; mais les mousses ne vont pas aux Météores. M. Pouqueville, l'auteur du «Voyage en Grèce» , et le terrible et non peureux Ali, pacha de Janina, sont restés au pied de ces gigantesques aiguilles sans en vouloir tenter l'ascension. Ali se rendait aux Météores, sans doute pour voler les moines; mais il ne jugea pas que le gain hypothétique à faire sur de pauvres religieux valût la peine d'escalader ces rochers. Quant à M. Pouqueville, qui s'était laissé dire que les moines possédaient des manuscrits précieux, il se contenta, arrivé à la base du principal couvent, de demander aux caloières qui le regardaient d'en haut, en riant de tout leur cœur, s'ils avaient une bibliothèque. Sur leur réponse négative, M. Pouqueville se crut autorisé à regarder le couvent avec une longue-vue et à se sauver, immédiatement après, au galop de son cheval.
Cependant, aux voyageurs que prendrait un étourdissement facile et trèsconvenable, les moines descendent un filet de cordes attaché à un câble que déroule un fort cabestan mis en action par les moines eux-mêmes. Le filet est descendu à terre ; on vous y enferme en ramassant les mailles de circonférence qu'on passe au-dessus de votre tête dans un crochet de fer. Ce crochet, attaché au bout du câble, saisit le filet; on tourne le cabestan, on enroule le câble, et vous voilà enlevé de terre , comme en ballon , au-dessus de la plaine et des villages voisins. Le cabestan, tourné rapidement par dix religieux, reprend tout le câble qu'il avait déroulé , et vous apporte aux pieds de la communauté rassemblée tout entière, qui vous souhaite la bienvenue, vous délivre du filet, vous place sur vos pieds et vous porte sur un banc voisin , pour vous faire remettre de Téblouissement. On vous ferait respirer des sels, si les moines grecs en connaissaient l'usage.
Eflectivement, quand on arrive au sommet du rocher, on n'est pas complètement à son aise. Le filet est à jour, à mailles extrêmement larges, et qui laissent passer et pendre vos bras et vos jambes, pour ne garder de vous que le tronc. Pendant cette ascension de cent cinquante pieds, durant quatre ou cinq minutes, et à un mètre par seconde à peu près, vous avez vu le vide autour de vous comme le voit un aigle qui plane ou qui tournoie ; vous avez vu le sol s'abaisser, les objets diminuer successivement, l'horizon se déplacer et se faire à terre. Ajoutez des craquements de quinze en vingt secondes , lorsque certaines épaisseurs du câble, causées par des sutures grossières et des raccommodages plus grossiers encore, viennent s'enrouler autour de l'arbre du cabestan, et vous font sursauter ou même quelquefois redescendre de plusieurs centimètres. Je montai une fois dans ce filet en compagnie de notre guide, un homme courageux, un ancien gendarme grec, n'ayant pas plus de quarantecinq ans. Le brave homme pâHssait et tremblait dans ce ballon de cordes à jour. « Si j'étais aux prises avec des voleurs, me disait- il, je me battrais sans peur, parce que je suis sûr de moi , de mon courage et de mon adresse. Mais ici il n'y a pas à se défendre; si la corde casse, .il faudra se voir périr sans aucune ressource. » 11 avait raison, et je n'étais guère plus rassuré que. lui. Si nous avions eu aflaire avec des Anglais, avec des Français même, qui auraient connu la nécessité de bien entretenir le câble et d'avoir une machine solide, la crainte eût beaucoup diminué ; mais avec des moines grecs, insouciants, paresseux , incapables du moindre soin , laissant vieillir et pourrir leur corde sans la raccommoder, ou la réparant avec de la mauvaise ficelle qui faisait des bourrelets de distance en distance, c'était peu rassurant. Malgré tout, il ne s'agissait pas d'être venu aux Météores pour rester au bas comme Pouqueville
et Ali-Pacha. Nous étions au pied du principal couvent, celui qu'on nomme le Météore par excellence. Nous hélâmes les moines, qui nous descendirent le filet, et chacun de nous prit bravement son parti. M. le comte de Sainte-Aidegonde se fit hisser le premier ; M. Durand et moi, enfermés tous deux dans le filet, nous montâmes après lui.
Quand on s'est remis un peu, qu'on a souhaité le xoCkh ynUça. (bonjour) aux moines, et qu'on pénètre avec eux dans le Météore , on est largement récompensé des craintes qu'on a pu éprouver. On vous mène à un réfectoire, à une cuisine, à un cellier, à des chambres qui sont de très-curieuses constructions, appareillées en pierres et en briques comme les belles églises d'Athènes et de Mistra ; on vous conduit à trois chapelles pleines de grâce , et à une grande égirse pleine de richesses , toutes peintes et dorées.
Le réfectoire, qui se nomme TpaTre^a (la table) , est partagé en deux nefs, comme celui de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs, à Paris; il a, en longueur, six travées portées par cinq colonnes. Il est orienté comme une église, et terminé , à l'orient même , par une abside en cul-de-four, peinte d'une Vierge qui tient l'enfant Jésus. Dans cette abside est une petite table circulaire en marbre, comme un autel, sur laquelle on place le pain bénit. La cuisine touche au réfectoire ; c'est un bâtiment carré sur lequel pose une coupole percée dans le milieu et allongée en cheminée pour laisser passer la fumée. Le cellier ressemble au réfectoire ; mais il est plus sombre et plus robuste. Les appartements de l'higoumène (l'abbé) et des étrangers se composent de grandes chambres à la turque , avec tapis et divans. Les trois chapelles ou petites églises sont dédiées à saint Constantin, à saint Jean -Baptiste, dit le Précurseur (npo^popç), et à saint Athanase, un des deux fondateurs du Météore. Cette dernière est construite sur l'emplacement même où a vécu ce saint Athanase le Météorite, qui n'est pas l'illustre évêque d'Alexandrie.
Quant à la grande église, elle est dédiée à la Transfiguration, à la Métamorphose, comme disent les Grecs. 11 n'y a pas de peuple qui ait approprié plus ingénieusement le nom des églises à leur destination ou à leur position. La montagne est assimilée au Thabor, et l'église s'y appelle la Transfiguration. Le cimetière où dorment les morts est sanctifié par une chapelle dédiée à la mort, ou, pour mieux dire, au sommeil (xoipçiç) de la vierge Marie. Les champs sont protégés par des oratoires dédiés à saint Tryphon , qui était jardinier et qui est le saint Fiacre de la Grèce. Les églises militaires, renfermées dans l'enceinte des forts et des châteaux, se nomment Saint-Georges ou Saint-Michel, le saint et l'archange guerriers par excellence.
La Métamorphose du Météore est précédée d'un porche ounarthex qui s'ouvre
sur les côtés et non sur la face occidentale. C'est une sorte d'église extérieure, un large vestibule ayant trois travées d'écartement et trois d'entrecolonnement, comme le porche de Sainte-Madeleine à Vézelay. L'église a trois nefs, une croisée et une abside. A.u centre de la croisée, s'élève une large coupole. Les croisillons s'arrondissent en abside comme le sanctuaire; ils donnent au plan de tout l'édifice la forme d'un trèfle, comme à notre cathédrale de Noyon. Sanctuaire, croisée, coupole, nefs, porche, tout est peint à fresque. Dans le porche sont représentées les souffrances des martyrs; dans l'église, la glorification des saints et la vie de Jésus-Christ. On traverse la douleur pour entrer dans la joie ; après la mort, on est couronné par Dieu et l'on jouit de la présence du Christ. Dans la coupole, qui est le ciel de l'église, on a peint le paradis. Au centre, le Tout-Puissant (navToxparwp), environné de ses neuf chœurs d'anges, de Marie et du Précurseur ; les douze prophètes entourent le coronal de la coupole dont les pendentifs sont peints des quatre évangélistes. Les évangélistes portent ce ciel matériel, comme ils portent l'Église spirituelle du Christ.
Dans le sanctuaire, en face de l'autel, où le pain et le vin deviennent le corps et le sang du Sauveur, on voit peinte à fresque la Cène où Jésus dit à ses apôtres de boire son sang et de manger son corps. Les grandes figures en pied des saints liturgistes grecs assistent à la Cène d'où la messe tire son origine. En regard, on voit l'insensé Arius (comme dit l'inscription), qui nia la ctivinité de Jésus, qui le dépouilla de son titre de fils de. Dieu; il est avalé par un requin. Saint Pierre d'Alexandrie demande au Christ, presque nu et couvert d'un pauvre manteau : « Qui vous a ôté votre robe? » Jésus, qui est un enfant de dix ans et sans barbe, lui répond : « Pierre, c'est ce méchant Arius. » Dans la petite abside du nord, où se préparent les objets sacrés pour la messe, le calice, la patène , la lance , etc. , on voit Jésus endormi près de sa mère. Un ange lui apporte , pendant que Marie ôte le voile qui lui couvrait la figure, les instruments de la passion, la lance, l'éponge, la croix, la couronne d'épines. Nous ne connaissons rien de plus poétique ni de mieux entendu que la disposition de ces peintures. L'image représentée sur la muraille explique perpétuellement l'action du prêtre qui prépare et accomplit le sacrifice de la messe.
Contre les murs de la croisée et des nefs, autour des archivoltes, dans le champ des pendentifs et des voûtes, on voit toute la vie de Jésus, depuis sa généalogie jusqu'à sa mort, et toute l'histoire rehgieuse, depuis les patriarches de l'Ancien Testament jusqu'aux saints du Nouveau. On a eu l'attention de figurer sur les contre-forts ou entre les colonnes les saints guerriers , qui sont le soutien de l'Église et qui ont jusqu'à sept pieds de haut. Dans la nef, à l'entrée, on voit un tableau représentant la Transfiguration à laquelle est consacrée
l'église; en face, deux vieux religieux, saint Athanase et saint Joasaph, fondateurs du Météore, sont peints tenant dans leurs mains et offrant à Jésus le modèle de l'église qu'ils ont fait bâtir. On lit, au bas du premier tableau, qu'il a été fait en 1822 par Lazare, né à Zagora , et au bas du second (.vie) : 6 oaioç irar/ip rjawv AÔavaaio; 6 xTtcTwp toO MeTEwpoo (notre saint père Athanase, fondateur du Météore). 11 y a la même inscription pour Joasaph. Dans la nef, contre une colonne, se voit une Vierge assez grossière , qu'on dit avoir été peinte par saint Luc. Les chairs sont peintes, mais les vêtements sont en cuivre doré. Le nez est raide comme du bois, le front est bas, les joues grosses et hautes. En somme, mauvaise peinture.
Tous les nimbes de Jésus, de la Vierge, des anges et des apôtres sont dorés; ceux des autres saints sont seulement de couleur jaune. L'église est pavée en marbres précieux formant des mosaïques byzantines. Les quatre belles colonnes qui portent la coupole du centre de la croisée sont en porphyre et vert antique. L'appareil de cette église est très-régulier. Les pierres, taillées en carré long, sont encadrées par des briques. Une sorte de grecque en briques sert extérieurement de frise à l'abside. Une arcature aveugle et de neuf arcades court sur les murs latéraux ; la neuvième , celle qui touche aux croisillons, est seule ouverte et percée d'une fenêtre. Six fenêtres sur deux étages éclairent chaque croisillon; trois fenêtres donnent dans l'abside. Un dôme surmonte le centre de la croisée, comme celui qui domine notre dessin du couvent de Saint-Barlaam.
On le voit, pour être à une pareille hauteur et sur un rocher semblable, ces monuments du Météore ne sont pas à dédaigner. Mais, quoique les moines aient dit le contraire à M. Pouqueville (avec une intention ironique certainement), la bibliothèque du couvent a bien son mérite également. Nous y avons compté 1500 volumes et 372 manuscrits. De ces manuscrits, 237 sont en papier et 135 en parchemin; il y a en outre 23 rouleaux de parchemin aussi. Le catalogue de ces livres a été brûlé autrefois et n'a pas été refait. Parmi les manuscrits sur parchemin, nous avons trouvé des palimpsestes, deux entre autres dont nous parlerons plus tard, quand nous serons au mont Athos et fouil- . lant les bibliothèques de cette sainte montagne.
On nous a fait le plus aimable accueil au Météore. L'higoumène (l'abbé) n'y était pas; mais nous l'avions rencontré chez l'évêque de Triccala, et il avait dépêché un de ses religieux au Météore pour annoncer notre arrivée et nous faire préparer une chambre. Cet higoumène, nommé ÀyaôayyeXoç (bon ange), était un jeune homme de trente-cinq ans environ , des plus énergiques et des plus fiers. Il avait été élu à vie, ou à peu près, par tous ses religieux et à l'unanimité; nous en reparlerons dans une autre occasion. La petite communauté,
lors de notre visite, se composait de vingt-deux moines, tous vieux ou d'un âge mûr et tous travaillant aux champs. Chaque matin , la moitié descend dans la campagne pour aller cultiver la vigne et le maïs, et, alternativement, l'autre moitié reste sur le rocher pour prier, dire les offices, garder le couvent et recevoir ceux qui arrivent. Ils mangent en commun dans le grand réfectoire ; mais ils couchent dans une cellule séparée , pauvre chambre où s'étend une natte en guise de lit. La cellule est pauvre, mais elle a vue sur une splendide nature : on aperçoit de là le Pinde, la plaine de Pharsale, l'Ossa, le Pélion, l'Olympe, et le Pénée qui s'enfonce et se perd dans la vallée de Tempe. Le soir de notre arrivée je m'assis sur la plate-forme du rocher, les jambes plongeant dans le vide, et je regardai le soleil se coucher derrière l'Épire, derrière les montagnes du Pinde ; je ne saurais dire le merveilleux spectacle dont j'ai joui alors pendant une demi-heure. Au bas coulait un petit filet d'eau , qu'on appelait autrefois l'io; (la Flèche) et qu'on nomme aujourd'hui le Kaxioç (le mauvais io;, le mauvais dard), comme si la nature, de mère qu'elle était sous les anciens Grecs, fût devenue une marâtre sous les Turcs. Il n'est pas jusqu'à ce ruisseau, traversant la plaine en sens contraire du Pénée, qui ne m'ait fait, par sa couleur, une impression profonde. Mince comme un cheveu, il paraissait, suivant les jeux de la lumière, tantôt fil d'argent ou fil d'or, noir comme du fer ou rouge comme du feu.
L'higoumène, avons-nous dit, est nommé par les religieux ; à son tour, c'est lui qui fait les moines , mais à l'évêque seul est le pouvoir d'ordonner les diacres et les prêtres. Cet évêque réside à Kalabach. Autrefois les vingt-trois autres couvents dépendaient du Météore proprement dit, se rangeant autour de lui comme des enfants autour du père, ou des soldats autour du chef; c'est dans le Météore qu'ils prenaient leur higoumène et ils lui payaient un impôt annuel. Aujourd'hui, ceux qui restent sont indépendants les uns des autres; ils relèvent ou du patriarche de Constantinople ou de l'évêque diocésain de Kalabach. Le Météore, le Barlaam et le Saint-Charalampos seuls dépendent de Constantinople , du patriarche ; les trois autres, ce sont les plus pauvres, appartiennent à la juridiction immédiate de l'évêque ; on les nomme la Sainte-Trinïté , Rossani et Saint- Étienne.
Nous avons couché au Météore, où l'on eut raille délicates attentions pour nous, et nous en sommes descendus le lendemain matin, à onze heures et demie, pour nous rendre au couvent de Saint-Barlaam.
Avant de monter au Météore, nous avions eu peur; avant d'en descendre, la frayeur nous reprit. Depuis la veille nous avions eu le temps de faire des réflexions et de calculer les chances plus ou moins désagréables qui pouvaient
nous attendre. La corde nous était connue et nous rassurait peu, car nous en avions examiné avec soin l'état et les raccommodages. « Le câble s'est-il jamais cassé? demandions-nous aux moines. Les mailles du filet se sont-elles jamais disjointes? Est-il arrivé déjà des accidents? » — «f Pour des accidents, c'est rare, nowt disait-on. 11 est quelquefois tombé des fardeaux, des paniers qu'on attachait au câble, et la corde s'est cassée ; mais nous n'avons pas connaissance que des hommes, des chrétiens soient tombés. » Pour nous, qui sentions qu'hommes ou non , chrétiens ou païens, nous étions toujours un fardeau pour ce vieux câble , ces propos nous allaient peu. Malgré tout cependant, et à moins de nous faire moines grecs, il fallait déloger. On étendit le filet près du cabestan, pendant que nous faisions nos adieux; on nous assit dessus, on reprit les mailles de circonférence pour les passer dans le crochet du câble, et nous fûmes prêts à descendre. Le lieu où est le cabestan est une sorte de grenier en charpente ; il s'avance en saillie, pour que le filet et sa corde ne frottent pas contre le rocher ou les constructions. C'est absolument comme chez nos boulangers, pour hisser au grenier des sacs de farine ; la poulie, où s'enroule la corde, surplombe le bâtiment, afin que les fardeaux n'écorchent pas la maison en montant. Quand tout est prêt et que le crochet mord bien toutes les mailles, on vous donne, de la main et du pied , à vous ramassé en boule dans le filet, un fort ébranlement, et l'on vous lance dans l'éternité. On reste suspendu ainsi quelques instants , jusqu'à ce que les moines déroulent le câble. Alors, comme la veille, vous planez ainsi qu'un oiseau; mais on est seulement trois minutes à descendre , tandis qu'il en avait fallu à peu près cinq pour monter. Une fois au bas, on ne peut se défendre d'un sentiment de joie; on est sauvé. A.près avoir remercié encore les caloières du geste et de la voix , nous prîmes , à travers les rochers , la route de Saint-Barlaam.
Saint-Barlaam, dont nous donnons la gravures est le plus grand monastère après le Météore ; on le trouve à une demi-heure de celui-ci. Sa base est plus large que celle du Météore. Le rocher est accessible jusqu'au tiers au moins de sa hauteur; à partir de là il est à pic, et l'on y monte en filet ou par l'échelle qu'on voit relevée sur la gravure. La corde a 50 mètres de longueur; nous avons mis 4 minutes 30 pour monter, et 2 minutes 50 pour descendre. Saint Barlaam, qui a donné son nom à ce couvent, fut un ermite et le premier habi-
4 . Cette gravure est sur acier. Sur les lieux mêmes, M. Paul Durand traça à la chambre ( laire un dessin de Saint-Barlaam; à Paris, M. H. de Léoménil en fit une aquarelle, et c'est d'après cette aquarelle que M. Edmond Hédouin a exécuté notre eau-forte. On peut être assuré de la parfaite exactitude; tout y est, jusqu'au nombre des bâtiments et des fenêtres, jusqu'aux deux cyprès qui montent derrière le grand bâtiment de droite.
tant du rocher sur lequel on a assis les constructions que montre le dessin. Au centre de ces bâtiments à plusieurs étages est Téglise principale, surmontée d'une coupole byzantine dont on voit le sommet. L'église, dédiée à tous les saints, est plus petite qu'au Météore; mais elle est arrondie aux croisillons comme elle, et comme elle entièrement peinte à fresque. Dans la grande abside répondant à la grande nef, on voit la Cène; dans la petite de droite ou du sud, Jésus imberbe en Emmanuel ( Èj^j^avo»») ; dans celle de gauche ou du nord, Jésus imberbe également et ailé, en ange du grand conseil (6 ayyeVj; tHç [ufoCkfiç êooV?iç). Un grand porche, un narthex précède cette église, dont le mur occidental est peint du jugement dernier comme ce jugement dernier est sculpté à Notre-Dame de Paris. L'église , comme toutes les églises du monde , est orientée. Près de là est une chapelle dédiée aux trois liturgistes (rpeiç Upàpxoi), c'est-à-dire, à saint Basile, à saint Chrysostôme, à saint Grégoire le théologien. Cette petite église est entièrement peinte.
Le réfectoire, comme au Météore, est long, partagé en deux nefs égales et orienté. La cuisine ressemble à celle du Météore également ; mais elle est circulaire au lieu d'être carrée , et semblable aux anciennes cuisines de nos couvents français qui n'existent plus, et qu'on trouve gravés dans le « Monasticum gâllicanum» '.
Sur un mur de la chambre des hôtes, à l'extérieur, on avait tracé à la sanguine ou au rouge de Prusse un labyrinthe absolument semblable à celui qu'on voit dans la cathédrale de Chartres, sur le pavé de la nef, et à peu près pareil à ceux qui décoraient la nef des cathédrales de Reims et d'Amiens. On cherche depuis longtemps la signification de ces labyrinthes ; je croyais donc en trouver l'explication à Saint-Barlaam et j'interrogeai les caloières. 11 me fut répondu que c'était la prison de Salomon ; qu'un moine l'avait trouvée dessinée dans un livre et l'avait reproduite ici. Le moine était mort, le livre perdu, et je ne pus en savoir davantage. A Amiens le labyrinthe s'appelait la maison de Dédale. Voilà les deux seules lueurs que, jusqu'à présent, j'ai entrevues sur cette question.
Saint-Barlaam n'a plus que dix moines , et un exilé du mont Athos. Ce gros religieux , dont la figure et la barbe rappelaient assez bien les mandarins de la Chine , était le savant du monastère ; c'est lui qui nous conduisit partout avec une bienveillance marquée. 11 nous demanda l'explication du phénomène géologique des Météores, problème qui l'inquiétait beaucoup, nous dit-il, et qui ne nous embarrassait pas moins. Nous n'étions pas géologues, et il nous fut
1 . La bibliothèque de TArsenal possède ce précieux ouvrage , dont les exemplaires sont fort rares et dont le texte a été brûlé dans un incendie de l'abbave Saint-Germain-des-Prés.
impossible de le satisfaire. Il avait commis au mont Athos une faute pour laquelle i\ était exilé aux Météores. Les deux provinces monastiques échangent ainsi les religieux: dont elles n'ont pas à se louer. On y envoie même des prêtres séculiers ; aittsi Tarchevêqtie de Larîsse avait exilé au Météore , où nous venions de lui parler, un prêtre, le premier fonctionnaire de la métropole, une sorte de grand-vicaire. 11 avait la charge d'économe ou d'administrateur du diocèse. Prêtre séculier, il s^était marié ; sa femme était morte et on l'avait accusé de vivre avec une autre. C'est en conséquence de cette accusation qu'il était condamné « acfx Météores ».
A trois quarts d'heure de Saint-Barlaam , nous rencontrons le couvent de Rossani , mais nous n'y montons pas. C'est un pauvre et petit couvent, habité par un vieux moine et par deux religieuses veuves, qui passent le reste de leurs jours à prier et à travailler A une demi-lieue de Rossani s'élève l'Agia-Trias (la Sainte-Trinité). Je reste au pied; M. Paul Durand et Panaiotis Caraiannopoulos, notre interprète ', y montent seuls. L'higoumène était parti pour Larisse ; il allait y emprunter quelque argent pour faire vivre une année encore son pauvre monastère , qui ne comptait plus que huit moines. Nous n'avons vu ni Saint-Étienne , ni Saint-Nicolas , deux petits couvents ruinés et à peu près abandonnés.
Le dernier est Saint-Charalampos, situé à un quart d'heure d'Agia-Trias. Il est, comme les autres, sur la pointe d'un rocher à pic; mais ce rocher n'est séparé du continent, au nord, que par une large crevasse, et sur cet abîme est jeté un pont-levis. On entre donc de plain-pied dans Saint-Charalampos. C'est le plus peuplé des couvents; il compte vingt-cinq moines. L'église est absolument la même, dimensions, plan, élévation, qu'au Météore; mais elle a été remaniée en 1798, et, à cette époque, on a couvert de badigeon toutes les peintures. La clôture du sanctuaire est en bois , non peinte encore ; elle produit un effet magnifique. Elle est toute sculptée à jour, et elle offre, au milieu de plantes, d'oiseaux, d'arabesques infinies, la Cène, les évangélistes , la sainte Vierge et le sacrifice d'Abraham. Elle a été exécutée tout récemment,
4 . Ce jeune Grec, ardent et dévoué, était élève de Funiversité d'Athènes. Il nous a suivis partout dans ce voyage el nous a rendu d'immenses services, avec un désintéressement parfait , et dont j'ai été vivement touché. Plus tard, il vint en France et fut placé, par la protection du général Coletti , dans la ferme de Grignon , où il étudia l'agriculture avec une ardeur incroyable. Saisi d'une fièvre cérébrale, au moment où il allait quitter l'école et retourner en Grèce, dans ce pays qui a un si grand besoin d'agriculteurs, il est mort presque subitement, n avait fait la guerre de l'indépendance, et il était décoré de l'ordre du Sauveur; il faut le plaindre de n'avoir pu rendre pendant la paix, à sa patrie qu'il chérissait passionnément, les services qu'il lui avait déjà rendus pendant la guerre.
en 1818, par de simples ouvriers de Mezzovo. Ces ouvriers sont des artistes. L'higoumène , appelé lérothée , mit une bienveillance remar({uable à nous montrer le trésor sacré, les reliques et la bibliothèque. Dans le trésor, on voit de très-belles croix en filigrane, des ornements sacerdotaux ornés de pierreries. Dans un riche reliquaire est placé le crâne de saint Charalampos, sur lequel on a gravé des lettres très-anciennes, et que nous n'avons pas eu le temps de déchiffrer. La bibliothèque a peu de livres et aucun manuscrit; mais elle est très-proprement tenue, et les livres y sont bien rangés. Après cette visite, l'higoumène nous offrit le café, en présence de toute la communauté, et nous conduisit dans une galerie en bois, élevée au premier étage et donnant sur la cour. Là on nous apporta du glyko (espèce de confiture) , de l'eau froide, du café et des pipes. La conversation s'engagea entre nous et ces moines, et je leur demandai s'ils savaient la langue turque :« Non, nous répondiront-ils tous à la fois, nous haïssons trop les Turcs pour apprendre leur langue. » 11 faut noter que les Météores et la Thessalie entière sont à la Turquie. Ainsi ces hommes, sans le savoir, reproduisaient une belle réponse de Jeanne d'Arc à ses juges. Lorsque les futurs bourreaux de l'héroïne lui demandèrent si sainte Marguerite , qui se montrait à elle en vision et lui parlait de longues heures , s'exprimait en anglais: « Comment parlerait-elle anglais, répliqua vivement Jeanne d'Arc, puisqu'elle n'est pas du parti des Anglais? » — A la réponse des caloières, le bibliothécaire (grammaticos) ajouta : «Je déteste tellement ces hommes, que les mots me manquent pour exprimer ma haine. » En disant cela, il froissait dans ses mains les grains d'ivoire de son chapelet, et murmurait les mots de polygamie, d'eunuchisme, de peste, d'esclavage, d'homicide, a Mais enfin, leurdis-je, que voudriez-vous être? — Hélas! me répondit le vieil higoumène, que les jeunes caloières approuvaient d'un vif signe de tête, nous voudrions être Grecs et avoir la liberté politique. Les ministres de la Grèce nous ont fait du mal ', mais nous leur pardonnerions volontiers s'ils voulaient de nous. » Cette conversation, tenue devant tous les moines jeunes et âgés, sur cette galerie ouverte, devant les cellules où chacun d'eux méditait et priait, en présence des montagnes et de l'église, de la maison de Dieu et des œuvres les plus énergiques du Créateur, m'a fait une impression profonde. Partout, dans ce voyage, j'ai constaté qu'un amour incroyable pour la liberté vit dans l'âme de tous les Grecs, et surtout dans le cœur du clergé séculier et régulier ; je le dirai ailleurs , où ce sera mieux la place qu'ici , quand je raconterai ce que la religion chrétienne, même des schismatiques , a
4 . On leur avait confisqué, sans indemnité, les propriétés assez considérables qu'ils avaient en Livadie.
fait pour la liberté politique et là dignité des individus. Du reste, pleins d'admiration pour ces vieux indépendants des Météores , ce fut avec un vif sentiment de tristesse que je leur dis adieu. Je n'étais pas sûr, en effet, si jamais je revenais les voir , de les retrouver en vie , je ne dis pas eux ou leurs successeurs, mais même leurs couvents; car tout cela, déjà en 1839, achevait de mourir. Dix-huit couvents sur vingt-quatre étaient détruits ou abandonnés ; ils demeuraient vides sur ces rochers , comme des nids de l'année précédente. Des six monastères qui ont survécu, l'un, la Sainte-Trinité, touchait à sa fin; les moines achevaient de vendre leurs mulets pour vivre , après avoir vendu , une à une, toutes leurs propriétés de la plaine. Les cinq autres, Saint-Barlaam, Saint-Charalampos, le Météore lui-même, mais surtout Rossani et Saint- Étienne, végétaient. Le Météore, qui est le plus riche, avait 60,000 piastres de dettes en 1839. Il domine les autres; son rocher est plus élevé, ses constructions plus belles, plus grandes et plus hautes; mais quand autour de lui tous ces mâts de rochers, toutes ces colonnes de pierre se seront englouties, il faudra qu'il sombre à son tour, malgré l'intelligence, l'activité, la fierté de son higoumène , le jeune Agathangélos.
DIDROIV,