‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 48 sur 82 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

11 ne faut pas croire que les études archéologiques soient une innovation. Il s'est trouvé, chez tous les peuples, des moments où Ton a senti le besoin de faire une revue du passé, de réunir et de cataloguer tous les produits des arts laissés par les générations antérieures, de les soumettre à un nouvel examen, pour critiquer, réfonner et choisir.

Expliquer comment et pourquoi l'intelligence humaine cesse tout à coup de marcher en avant, pour revenir vers un passé qu'elle connaît à peine, nous ne le saurions guère. Peut-être est-ce un sentiment instinctif de son erreur présente, et le désir de sortir d'une route fausse. Quoi qu'il en soit, ce retour vers le passé est presque toujours un signe de détresse, une ressource extrême qu'emploient les intelligences lorsqu'elles désespèrent du présent. Ce moyen a réussi parfois; l'histoire nous en a laissé des exemples. L'Egypte sous les Ptolémées, Rome sous Adrien, l'Italie et la France à l'époque de la renaissance, ont ainsi retrouvé un moyen de reproduction en se retrempant dans le passé. Ces secondes pousses, que l'on me passe l'expression , n'ont jamais la vigueur, la sève des premières ; elles sont souvent pâles et étiolées. Mais enfin ce sont encore les rejetons d'une bonne souche, et il faut bien se garder de les dédaigner.

Nous en sommes aujourd'hui à l'une de ces périodes, où, comme je le disais, quelques intelligences, égarées et perdues dans un chaos de systèmes qui se contredisent, froissées par une longue explosion de critiques souvent justes, épuisées par des essais malheureux, ont été chercher dans le passé une forme

nouvelle. L'Allemagne et l'Angleterre nous avaient précédés dans cette voie. Depuis une vingtaine d'années, quelques savants, quelques artistes ont tenté chez nous de grands et louables efforts pour remettre en lumière une foule de faits oubliés, d' œuvres longtemps dédaignées ; sans se laisser rebuter par des difficultés de tout genre, ils ont bientôt fait entrevoir au public étonné les richesses perdues dans nos bibliothèques, nos archives, nos musées et nos monuments. Ce premier pas fait , des sociétés se sont fonnées , tous les gens instruits se sont émus, le gouvernement est venu en aide, et, malgré les dévastations de nos guerres religieuses, de nos révolutions politiques, malgré l'incurie d'un siècle entier, nous nous sommes trouvés encore aussi riches que l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre. L'archéologie a vu chaque jour accroître son domaine ; chaque jour amenait une nouvelle découverte, et les études ne devaient bientôt plus se borner à mettre en ordre tant de matériaux. Les monuments longtemps abandonnés tombaient en ruine; il fallait songer à les conserver comme œuvres d'art, et comme monuments religieux ou civils. C'est alors que le travail de l'archéologue devint réellement utile; car une fausse direction, l'ignorance des arts et des procédés anciens pouvaient entraîner les artistes, chargés de restaurations, dans des erreurs déplorables, plus fatales à nos monuments que l'indifférence et l'oubli. Le péril était imminent; les esprits éclairés s'en aperçurent, et les ministères de l'intérieur et de l'instruction publique formèrent des commissions chargées de surveiller ces travaux, d'arrêter les dévastations. De sages principes furent émis et des instructions répandues partout. L'archéologie n'était plus une science vaine; elle était organisée administrativement , elle devenait le centre d'un immense travail. Si la science doit s'enorgueillir, c'est là un des plus grands triomphes qu'elle ait jamais obtenus '.

On se mit donc à l'œuvre : le principe était bon, mais l'application difficile. En effet, pour comprendre les archéologues, il fallait des artistes archéologues eux-mêmes. D'ailleurs, ces commissions ne pouvaient s'enquérir de tous les menus détails d'une construction; examiner tous les profils donnés par les artistes, non plus que leurs moyens d'exécution; s'assurer que, dans la consolidation d'un édifice, aucune des parties anciennies n'était modifiée. Cependant,

4. C'est à M. Guizot, alors ministre de Tintérieur, qu'est dû le mérite d'avoir nommé, en 4834, un inspecteur général des monuments historiques. En 4835, M. Guizot, devenu ministre de l'instruction publique, créa un sous-comité des arts, que M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, érigea en Comité historique des arts et monuments, au mois de décembre 4837. M. Guizot a tout fait et M. de Salvandy beaucoup pour la conservation et l'étude des monuments.

{Note de M, Didron.)

de leur côté, quelques architectes étudiaient ces monuments si longtemps oubliés; ils y découvrirent bientôt des qualités immenses, un art profondément raisonné , et des beautés sans nombre. D'abord séduits par le charme et la richesse des édifices des xv* et xvr siècles , ils étaient amenés peu à peu à pénétrer plus avant. L'esprit de l'homme est ainsi fait : dans les études historiques, il remonte toujours, partant du point qui est le plus près de lui, cherchant les causes des effets qui le frappent, et tendant pour ainsi dire malgré lui vers les sources auxquelles il ne lui est jamais donné d'arriver. Il se formait donc des artistes soumis à l'archéologie, appréciateurs de nos anciens monuments, et pleins de zèle pour leur conservation. C'était toute une révolution.

Depuis Louis XIV, l'architecture, si nationale en France jusque-là, avait perdu toute originalité. Le règne du grand roi avait fait dire le dernier mot à cet art, comme il l'avait fait dire à la littérature et à la peinture. Ce principe : « L'État, c'est moi » , résume tout ce que nous pourrions écrire sur ce sujet. Après le grand roi, plus rien; il avait tout emporté dans sa tombe.

Laissons donc travailler, aidons même, autant qu'il est possible, cette petite troupe de savants et d'artistes qui cherchent à retrouver les arts si splendides de nos pères , à renouer ce fil cassé par les xvii' et xvni' siècles. Ne disons pas qu'ils veulent nous faire rétrograder, mais bien qu'ils veulent reprendre le vrai chemin qu'on n'aurait jamais dû abandonner.

Ces études du passé ont déjà beaucoup produit. Les artistes adonnés au travail , préoccupés d'abord de la forme extérieure et de l'enveloppe des monuments qu'ils voyaient, ont bientôt été amenés à examiner les moyens qu'employaient les constructeurs anciens. Les nombreuses restaurations qui ont été entreprises, les recherches faites dans toute l'Europe, ont jeté déjà quelque lumière sur les arts pratiques des siècles passés. Une fois engagé dans cette voie, si longtemps négligée, on fit des progrès rapides. Les découvertes que l'on faisait chaque jour nous ont paru si sérieuses, et devoir même influer tellement sur les études architectoniques , que nous avons pensé qu'il serait utile de mettre en ordre tous ces renseignements, et de les appuyer d'observations particulières. Un premier travail sur une matière aussi étendue et compliquée ne peut être complet; mais, n'aurait-il que l'avantage d'ouvrir les yeux des architectes sur les moyens que leurs prédécesseurs employaient pour construire, et d'appeler leur attention sur un art pratique, le but serait rempli. Nous serions heureux que d'autres, frappés comme nous l'avons été de l'expérience profonde , du bon sens et de la science qui ont présidé aux travaux légués par les siècles passés, pussent remplir les lacunes que nous laisserions^ ou rectifier les erreurs que nous pourrions commettre.

Cet aperçu pourra peut-être aussi arrêter dans bien des cas les architectes chargés de restaurer les anciens monuments ; lorsqu'il s'agira de reconstruire des parties détruites, il pourra leur faire sentir qu'il est aussi important de conserver, dans les restaurations , le mode de construction adopté par chaque époque , que la forme des profils et des ornements.

Longtemps on a voulu croire que les monuments , élevés depuis l'origine du christianisme et surtout depuis la chute de l'empire romain, étaient dus à un caprice quelquefois heureux, souvent barbare, et toujours ignorant. Se renfermant dans ce principe , on ne se donnait pas la peine d'étudier des œuvres jugées d'une manière aussi sévère; c'était d'ailleurs plus facile. Se contentant d'une admiration, exclusive et sans choix, pour une antiquité de convention et qui n'avait qu'un degré de parenté très-éloigné avec la véritable antiquité, on aurait alors accusé de paradoxe celui qui serait venu dire : « Ces monuments « de vos pères, que vous dédaignez, ce sont des chefs-d'œuvre de raison et de «sagesse, d'unité et de grandeur. Ils furent élevés par des hommes qui con- « naissaient à fond l'art qu'ils pratiquaient. Vous ne trouveriez pas, dans toutes t ces grandes constructions faites pour contenir des populations entières , une «pierre inutile; tout, comme dans l'œuvre divine, y a sa place et son rôle. « Enlevez une parcelle, vous détruisez l'ensemble. »

Aujourd'hui, personne heureusement ne professe cette rigueur exclusive, qui ne voulait pas voir le bon et le beau dans les œuvres que nous avions sous notre main. Nul n'est prophète en son pays ! 11 en des productions humaines comme des hommes, et nous avons été les derniers en Europe .à nous apercevoir que nos monuments valaient quelque chose.

Maintenant, que l'on ne nous accuse pas d'être exclusifs; nous aimons et admirons aussi l'antiquité, et la reconnaissons douée d'un bon sens peu commun. Nous avons la conviction que si , par aventure , Ictinus ou Vitruve revenaient au monde, ils admireraient fort quelques-unes de nos cathédrales, et en sauraient parfaitement reconnaître le mérite.

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