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CHAPITRE L

Les Romains avaient pu, avec une ténacité rare, comme chacun sait, imposer, partout où leur gouvernement s'était établi , leurs coutumes , leurs usages et jusqu'à leurs monuments. Ils étaient peu soucieux des différences de climats et de matériaux, dans les pays qu'ils avaient conquis; ils n'en tenaient même aucun compte , et c'était le climat qui devait se soumettre aux mœurs romaines. Dans le nord de la France, en Allemagne et en Italie, les construc- T 43

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lions romaines de l'époque des empereurs sont élevées par les mêmes moyens; elles ont la même apparence extérieure, et sont empreintes d'un caractère de famille si prononcé, qu'il est impossible aux yeux les moins exercés de ne pas les reconnaître au premier abord. 11 a fallu à l'empire romain une puissance d'organisation incroyable pour forcer ainsi des populations entières à adopter partout, depuis l'Asie et l'Afrique, jusqu'en Espagne et dans le nord des Gaules, les mêmes monuments construits de la même manière en dépit des usages des contrées soumises , de la rareté des matériaux , des différences du climat, et de mille autres obstacles qui, pour tout autre peuple, eussent été infranchissables.

Mais un système aussi exagéré dans l'application ne pouvait se maintenir qu'autant que la main de fer du peuple-roi conserverait toute sa force. Le jour où l'empire romain tomba , on vit chaque peuple reprendre peu à peu son génie particulier, les usages qui convenaient à son caractère, à son climat et à ses besoins. C'est un fait de l'histoire de l'architecture, très-curieux à étudier, que cette transition presque insensible de l'art romain à l'art des xif et xiii* siècles. Dans le nord de la France surtout, où l'architecture romaine n'était nullement appropriée au climat, ni aux nouvelles mœurs des peuples devenus chrétiens, la lutte contre les traditions romaines fut active, et la victoire complète. Mais n'anticipons pas sur notre sujet.

Il est évident, tout le monde le sait, que les chrétiens des premiers siècles, du moment qu'ils furent délivrés de la persécution et que les dieux de l'Olympe eurent été renversés, n'eurent pas besoin de construire des édifices pour établir le culte du vrai Dieu. Les temples dépouillés et les basiliques étaient en assez grand nombre, non-seulement à Rome, mais dans les provinces, pour que l'on s'en servît tout d'abord. Cependant le culte nouveau exigeait des dispositions nouvelles dans les édifices. Les temples païens étaient d'une dimension trop petite pour pouvoir être, appropriés aux récents besoins; leur destination primitive choquait d'ailleurs les chrétiens. Les basiliques seules se prêtaient, par leur étendue, aux cérémonies de la nouvelle religion. Quelques parties de leur plan primitif furent modifiées, et, sous Constantin et ses successeurs, il s'en bâtit un grand nombre à Rome. Rien de plus simple que la construction de ces édifices connus de tous aujourd'hui.

En Italie, la tradition de l'art romain se conservait assez pure; les constructeurs d'alors se bornaient même le plus souvent à employer les matériaux et les fragments provenant des monuments païens. C'est ainsi que la plupart des anciennes basiliques de Rome se sont élevées. Il est probable que les nouvelles églises, bâties alors dans les Gaules, et jusqu'aux \uV et ix' siècles, furent

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aussi des basiliques à l'instar de celles qui existent encore en Italie. La fréquence des incendies, qui, d'après les historiens, paraissent avoir détruit de fond en comble la plupart de ces monuments, nous fait présumer que le bois jouait un grand rôle dans ces constructions primitives. Que les églises des Gaules aient été, jusqu'au ix* siècle, de bois, de pierre, de boue ou de brique, nous n'en dirons rien. Devant nous borner à entretenir nos lecteurs des édifices existants, nous laisserons les autres dans Tobscurité qui les enveloppe, et nous essaierons en revanche de bien faire comprendre la marche à peine sensible qui nous conduit, de l'art de bâtir des Romains, jusqu'au gothique fleuri et jusqu'à la renaissance.

Il ne nous reste que peu d'édifices religieux en France qui puissent être classés avec certitude antérieurement au x'' siècle. Nous citerons, parmi les les plus anciennes, les églises de Gennes (près Saumur), de Saint-Jean de Poitiers, de la Basse-Œuvre à Beauvais, de Saint-Martin d'Angers, les cryptes de Saint-Gervais de Rouen , et peut-être de Saint-Étienne d'Auxerre. Ce sont des constructions bâtardes d'un grand intérêt archéologique, mais qui ne se distinguent des monuments purement romains que par un appareil moins soigné, des matériaux moins bien choisis, et des détails fort grossièrement exé- cutés. A Vignory (Haute-Marne), il existe une petite église dont la fondation est de 986. C'est encore une basilique romaine, mais déjà modifiée : des piliers carrés y sont substitués aux colonnes des collatéraux, et trois chapelles rondes s'ouvrent à l'abside. Mais une simple charpente couvrait la nef, et le cul-defour seul était voûté. Quant à la construction , on y retrouve tous les procédés romains. Les murs de la nef et de l'abside sont, à la base, bien construits, en assez grandes pierres jointes avec soin et sans mortier. Ces pierres ne sont, pour ainsi dire, qu'un revêtement épais qui forme les deux parements du mur; dans le milieu est un blocage. Le mur de la nef , au-dessus des arcs extradossés des collatéraux , est percé d'une suite de petites arcades , portées sur des colonnes ; puis, jusqu'à la charpente, il est élevé en petit moellon régulier et bien engagé dans le mortier '. Cette construction, qui rappelle les monuments gallo-romains, n'est que le prélude des constructions dites romanes, dont nous allons parler tout à l'heure.

Mais il est nécessaire de faire connaître d'abord un édifice unique en France, qui trouve sa place ici, et que nous ne pouvons passer sous silence, quoique notre but ne soit pas de parler des exceptions. C'est Saint-Front de Périgueux. Bâtie entièrement, surtout à l'intérieur, en petits matériaux , cette

4. M. Bœswilwald vient de faire sur cette ancienne église, par ordre du gouvernement, un travail fort intéressant; c*est à lui que nous devons ces détails.

église est couverte par cinq vastes coupoles en plein cintre, qui portent sur douze énormes piliers percés en croix par des passages formant bas-côtés. Cette disposition, qui a beaucoup d'analogie avec celle de Saint-Marc de Venise et de plusieurs églises orientales, ferait croire que ce singulier édifice n'apas été élevé par des artistes du pays, à moins de supposer qu'il ait existé dans l'antique Vésone un monument romain, détruit aujourd'hui, et qui aurait servi de type aux églises de la Cité et de Saint-Front de Périgueux, et à celles de Souillac et de Cahors. En effet , la construction de Saint-Front est encore romaine; c'est une construction de la nature de celles que les Romains destinaient à être couvertes intérieurement de marbres, de mosaïques ou de peintures. C'est un petit moellon rugueux et à peine dégrossi, bien régulièrement posé sur d'épais lits de mortier. C'est parfois 1' « opus reticulatum» altéré, ou un parement composé de moellons taillés en triangles équilatéraux et formant ce dessin '.

Les grands murs lisses, dénués d'ornements et de bandeaux, qui forment l'extérieur de Saint-Front, sont élevés avec plus de soin ; les pierres sont plus grandes et mieux taillées qu'à l'intérieur. Les fenêtres, bien construites, ont leurs claveaux extradossés. Chose à remarquer, les murs, très-peu épais d'ailleurs et renforcés intérieurement par des pilastres formant contre-forts, laissent voir à l'extérieur les claveaux des voûtes, qui semblent une espèce de décharge ménagée pour porter les pignons. Rien n'est mieux raisonné que cette construction. Les piles portent complètement les voûtes, et les murs ne sont plus, que des remplissages percés de jours. Des dalles et des tuiles creuses couvraient seules et sans charpente les coupoles et les larges arcs-doubleaux, légèrement ogivaux, de Saint-Front. Aujourd'hui ces cinq coupoles, assises sur des gradins de pierre, grossièrement ornées de contre-forts et de modillons, sont cachées sous une ignoble charpente qui donne au monument l'aspect d'un hôpital ou d'un magasin à farine.

Saint-Front n'est pas un monument aussi convenablement disposé pour le culte chrétien que la basilique romaine. C'est une exception qui n'a été imitée

^. Il existe, dans les soubassements extérieurs des murs de Carpentras, des portions de parements semblable s à ceux-( i.

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que dans une faible partie de la France , notamment à Cahors et à Souillac; plus tard, à Angoulême et dans la Charente. Mais encore, ces imitations n'ontelles été faites qu'avec de graves modifications dans le plan '.

Cette église, si curieuse et qui pourrait plus que toute autre être attribuée èr— l'influence byzantine (s'il y a eu en France une influence byzantine), présente dans la constmction de ses voûtes la résolution d'un problème qui semble avoir préoccupé les architectes du moyen âge jusqu'au xvi* siècle. Je veux parler des pendentifs, qui, des arcs-doubleaux, viennent porter les coupoles. Comment expliquer que ce mode de construction, adopté à Périgueux, à Cahors, à Souillac et dans quelques autres monuments, depuis le ix* jusqu'au xr siècle, soit, pour ainsi dire, resté oublié dans un coin de la France pendant cinq siècles? A moins d'admettre cette résolution, bien arrêtée des artistes, de rompre entièrement avec la tradition romaine, résolution qui , après bien des tâtonnements, a produit une des plus brillantes périodes de l'art de bâtir.

Puisque nous en sommes aux voûtes, encore un mot sur celles de Saint- Front. Les piles énormes, qui portent les grands arcs-doubleaux sur lesquels sont élevées les coupoles, sont fortement en saillie sur ces arcs-doubleaux à leur naissance. Il ne me paraît pas douteux que cette saillie a été ménagée pour pouvoir établir facilement les cintres en bois, nécessaires à la construction des arcs. Ce moyen naïf avait l'avantage d'éviter tout l'échafaud qu'il eût fallu faire, du sol à la naissance des voûtes. Nous verrons plus tard avec quel art les architectes des xii" et xiir siècles ont su simplifier tous ces moyens de construction et les rendre peu dispendieux.

Depuis le iv* siècle jusqu'au xr, nous voyons l'art de l'architecture se traîner péniblement à la suite du style imposé par les Romains. Vainement Charlemagne avait-il tenté de rajeunir le vieil empire ; tout était retombé après lui dans cette voie usée , qui semblait être la dernière trace du paganisme. Les très-rares monuments , élevés pendant cette période et qui nous restent en France, ne paraissent pas, comme en Italie, être l'expression d'une idée bien fixe , d'un principe bien établi. C'est un amas assez informe de traditions païennes mal digérées ; c'est un art qui ne participe plus de la grandeur et de la pureté d'exécution de la belle époque romaine, simple reflet, souvenir faible qui s'éteint peu à peu et finit avec la fin du x' siècle.

Excepté les églises de Saint-Front et les analogues, toutes les autres sem-

4 . Voyez, dans le « Bulletin archéologique » publié par le Comité historique des Arts et Monuments, vol. I, p. 452-459, une Notice importante de M. Félix de Verneilh sur Saint-Front de Périgueux. M. de Verneilh achève, sur cette curieuse église et les autres édifices de France couverts de coupoles, un travail qui est attendu avec impatience. {Note de M. Didron,)

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blent alors avoir été couvertes seulement par des charpentes apparentes à Tintérieur, ainsi que les basiliques romaines.

Après l'espèce de terreur panique qui saisit le monde chrétien pendant le x* siècle, la fin du monde n'arrivant pas et l'événement ne confirmant pas des prédictions funestes, l'œuvre de la civilisation du moyen âge reprit, au commencement du xr siècle, une nouvelle activité. Il est à croire que les églises, bâties dans les premiers temps du christianisme, commençaient à vieillir en France, ou que, n'ayant pas été entretenues pendant un long espace de temps, elles menaçaient ruine. Car tout à coup, en Normandie, en Picardie, en Bourgogne, en Auvergne et dans tout le Midi, on se mit à l'œuvre; les abbés et les

évéques eux-mêmes ne dédaignèrent pas de tracer des plans d'édifices, d'en diriger l'exécution, et de s'occuper même de la partie matérielle de la construction '. Bientôt le sol fut couvert d'églises et d'abbayes neuves. Mais, pendant ce siècle de malheurs politiques et de craintes, une révolution s'était opérée ; les nouveaux architectes rompaient avec l'art romain. Pourquoi? Il n'entre pas dans notre sujet d'en chercher la cause ; nous nous bornerons à en signaler les eifets.

Le plan seul de la basilique romaine est à peu près conservé, au moins jusqu'au transsept, comme masse; mais nous voyons les piliers carrés de la nef recevoir quatre colonnes engagées, qui vont porter les arcs. De grandes voûtes, à plein cintre et en berceau dans la nef, d'arêtes dans les bas-côtés, remplacent les charpentes apparentes. Des contre-forts plats sont acculés aux murs pour soutenir la poussée des voûtes, faible moyen dont l'insuffisance devait bientôt se faire sentir. La construction est encore romaine, mais elle semble laisser de côté l'influence des bas temps, pour revenir à la belle époque de l'empire. Ces assises de briques alternées avec le moellon disparaissent complètement. Ceslarges lits de mortier sont remplacés par des joints fins et purs. Les murs en blocage ne sont plus revêtus d'un parement en menu moellon régulier, mais bien en petites pierres irrégulières et appareillées avec soin. Les piles s'élèvent construites en grands matériaux posés souvent en délit sans mortier, et remplies de blocages. Toutes les moulures et sculptures, taillées et terminées sur le chantier avant leur pose, sont mises en place avec précision, et n'ont plus à recevoir de ravalement, ni de retouches. Les éperons, rarement liés aux murs qu'ils doivent soutenir, sont, ainsi que les piles, construits en grands matériaux.

Quelquefois un porche peu saillant est placé devant les trois portes de la

4 . Grégoire de Tours cite plusieurs évéques, ses prédécesseurs, comme des artistes d'slingués dans Fart de bâtir.

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façade principale. Lorsqu'il existe, ce porche se ressent encore de l'influence romaine. C'est le « narthex » des premières églises chrétiennes. Souvent les trois portes ne sont protégées que par l'épaisseur du mur de la façade, et le porche est supprimé. Le clocher, peu important jusque-là, commence à s'élever aux deux côtés de la façade, et sur les arcs-doubleaux du transsept. Ce n'est encore qu'une tour carrée, percée à plusieurs étages de petites fenêtres étroites et en plein cintre, et de la plus grande simplicité. Souvent ces fenêtres accouplées viennent poser le sommier, commun aux deux petits arcs, sur une seule colonne monolythe placée à mi-épaisseur du mur; le chapiteau, taillé de manière à porter toute l'épaisseur du mur, ne présente guère de face qu'une largeur égale au sommier. Cette construction, fréquente dans les clochers lombards de l'Italie,. appartient uniquement à ce siècle. Quant aux flèches, elles sont assez rares; mais on commence à les rencontrer dans les monuments du xi* siècle ; construites à quatre pans, quelquefois courbes, en petit appareil, et d'une trèsmince épaisseur, elles ne sont jamais maintenues par des enrayures ou par des tirants.

Les voûtes des nefs et des bas-côtés, renforcées de distance en distance, au droit de chaque pile, par des arcs-doubleaux en pierre de taille et formés souvent de doubles claveaux , sont construites en petits moellons , ou même en béton. Nous devons remarquer (et ceci est fort important) que ces arcs-dou-. bleaux tiennent lieu de véritables cintres en charpente, et qu'ils ne font jamais « queue » dans l'épaisseur des voûtes. Ce serait peut-être le cas ici de dire un mot de la forme de ces voûtes ; on sait qu'elles sont ou franchement en plein cintre, ou surbaissées (en anse de panier), ou plus que demi-circulaires (en fer à cheval). Jusqu'à présent toutes les observations que nous avons pu faire sur les voûtes dites en anse de panier, nous ont laissé la certitude ( dans celles que nous avons vues du moins) que cette forme n'est causée que par un accident, l'écartement des murs. Nous ne disons pas que la voûte en anse de panier n'existe pas au xr siècle, mais toutes celles que nous avons pu visiter avec soin n'ont acquis cette forme que par suite du mouvement des murs causé par la poussée de ces voûtes mêmes. Nous avons peine à croire d'ailleurs que les architectes de cette époque , qui n'employaient que les formes les plus simples, eussent été chercher une courbe aussi difficile à tracer que celle dite anse de panier.

Supposons une basilique romaine, sous la charpente de laquelle auraient été construites des voûtes, et dont les colonnes auraient été changées en solides piliers, et nous aurons une nef du xr siècle. Les combles plats sans chenaux sont encore couverts de tuiles romaines à rebords avec des couvre-

joints. Mais le transsept présentait une grande difficulté aux architectes novateurs. Comment voûter ce point d'intersection des murs de la nef, des croisillons et du chœur ? Une grande voûte d'arête devait paraître une difficulté de construction presque insurmontable à cette époque, car bien peu tentèrent de la vaincre. Généralement l'espace central du transsept est couvert par une coupole posant sur les quatre arcs-doubleaux. Mais que d'efforts pour arriver à former cette coupole si franchement construite à Périgueux I Pour passer du plan carré au plan circulaire, que de tentatives ingénieuses! Dans quelques églises, comme à Notre-Dame-du-Port, à Clermont (Auvergne), nous voyons la coupole commencer d'abord par une seule pierre posée diagonalement dans chaque angle du carré formé par les quatre arcs-doubleaux ; puis, par un petit arc planté de même en diagonale , mais de manière à former seulement un octogone au lieu du carré. De là à la coupole hémisphérique, il y a encore loin ; aussi la coupole de Notre-Dame-du-Port n'est-elle bâtie que sur un plan polygonal, arrondi légèrement sur les angles. A la cathédrale d'Avignon, c'est par une suite d'arcs en encorbellement que les architectes sont arrivés à grand'peine à former une lanterne polygonale. Quelquefois cette voûte du transsept est simplement une coupole à plan carré et coupe semi-circulaire, c'est-à-dire l'intersection de deux cylindres.

Quant aux sanctuaires , le plan de la basilique romaine est très-modifié au xr siècle. Le chœur, soutenu sur des colonnes isolées et monolythes, est quelquefois entouré de bas-côtés et de chapelles circulaires ; mais il est encore court, et voûté en cul-de-four. Souvent aussi les bas-côtés, sans tourner autour du chœur, viehnent s'arrêter devant deux petites chapelles latérales, qui flanquent l'abside principale. Les culs -de -four du chœur et des chapelles sont toujours couverts sans charpente , soit en dalles , soit en tuiles posant sur la voûte elle-même.

Cet aperçu d'une église du xi" siècle nous permettra maintenant d'entrer plus avant dans les détails de la construction de ces monuments. Quoiqu'il ne nous reste aujourd'hui que des données bien vagues sur les moyens qu'employaient les architectes de cette époque, pour arriver à construire de si vastes édifices, cependant, par quelques traditions, quelques textes, et surtout l'examen des monuments eux-mêmes, nous pourrons peut-être approcher de la vérité.

Soit précipitation , soit manque de soin, il existe peu de monuments du xr siècle dont les fondations soient bien faites. 11 est à croire que le désir que l'on avait à cette époque de voir s'élever des monuments dans un « nouveau style d'architecture i , comme le dit Guillaume de Malmesbury, ne permettait

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pas aux fondateurs d'enfouir en terre une partie des trésors destinés à leur construction. Ces fondations se composent ordinairement d'une sorte de blocage grossier, dont les mortiers sont tantôt très-solides, tantôt très-mauvais dans un même monument. Quoique la plupart des architectes de cette époque fussent clercs, attachés aux monastères qui faisaient construire, et par conséquent en bonne position de surveiller les travaux , cependant il faut supposer que les ouvriers se laissaient, comme aujourd'hui, facilement entraîner à faire de la mauvaise besogne, pour grossir leur salaire. Malgré ce manque de soin dans les détails, le principe général d'après lequel ces fondations sont établies est bon ; la tradition romaine se sent encore là. Ainsi, toutes les piles des nefs sont posées sur des murs et non sur des massifs isolés. Le blocage est établi, autant que possible, sur le roc ; mais pas de libages, la fondation arrive jusqu'au sol. Il est probable que les maîtres maçons prenaient peu de soin à bien planter les parties d'un édifice, car tous les monuments du xr siècle, que nous connaissons , présentent toujours dans leur plan des biais, des irrégularités qu'il était cependant facile d'éviter par de simples alignements au cordeau.

Habituellement la première assise , au-dessus de la fondation , qui , comme nous venons de le dire, arrive au niveau du sol , est faite de larges et belles pierres formant socle. C'est sur ce bon empattement que viennent s'élever les piles, les contre-forts en grands matériaux, et les murs en petit appareil dit moellon piqué. Ces piles et ces murs de forte épaisseur sont remplis en blocages irréguliers.

Mais si l'ouvrier n'était pas habile à planter son édifice, il apportait le plus grand soin à l'élévation des parements extérieurs et intérieurs. Ces parements, qui ont aujourd'hui huit siècles d'existence , et qui n'ont pas été « ravalés » après la pose, sont encore droits et dressés avec une précision qui fait honte déjà aux constructions du Bas- Empire. Dans les murs, pas de fers, pas de crampons ; partout la pierre posée presque à nu sur la pierre, et pas de cales dans les joints.

Il paraît certain, d'après quelques monuments romains restés inachevés, que le ravalement des murs, la taille des moulures et la sculpture des ornements se faisaient après que tout l'édifice était élevé. Au xi* siècle surgit un nouveau mode de pose. Chaque morceau de pierre est achevé avant d'être posé ; il vient se ranger à sa place pour ne plus être touché par l'outil de l'ouvrier. Ce système, qui influe si puissamment sur l'ornementation d'un édifice, avait l'avantage de former des tailleurs de pierre habiles, et de les habituer à ménager la pierre ; de forcer les poseurs à mettre la plus grande précision dans leur travail, et de rendre toute grave erreur impossible, puisqu'on pouvait l'aperce- I. 44

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voir immédiatement, et par conséquent y remédier. La sculpture se ressentait de ce genre de bâtir ; contrainte de se renfermer dans des hauteurs d* « asi^ses », elle se trouvait toujours à 1' « échelle» des monuments, et ne tenait que ta place discrète qu'elle devrait toujours tenir'.

Le xr siècle commence à pratiquer aussi ce mode de construction élastique, entrevu par les Romains, si nécessaire dans les grands édifices, et que le XIII* siècle a perfectionné d'une manière si extraordinaire. En effet, au xi* siècle, nous voyons les arcs extradossés, doublés quelquefois, et bien indépendants des murs. Les murs réduits à l'état de remplissages, et dès lors construits en petits matériaux. I^s piles et les éperons sont destinés à recevoir tout le poids de l'édifice par le moyen des arcs; par conséquent ces piles et ces éperons sont construits en matériaux plus résistants et moins sujets aux tassements. Déjà les églises du xr siècle présentent cette ossature vigoureuse, qui, allégée et mieux étudiée, devait amener les plus belles combinaisons architectoniques. Les arcdoubleaux, indépendants des voûtes, leur donnent du nerf et de la force sans les alourdir. Les fenêtres, petites et cintrées, ouvrent leurs grands ébrasements qui doublent la lumière qu'elles laissent passer, sans présenter une trop grande surface au vent. Enfin, dans ces monuments, tout est déjà marqué &u coin de la raison et du bon sens. L'effort était grand, la tentative hardie, de rompre ainsi brusquement avec un art abâtardi, usé, il est vrai, mais qui cependant laissait encore de si beaux restes et de si grands souvenirs.

Malheureusement les églises du xr siècle, élevées avec tant d'ardeur, tant de peines et d'efforts , renfermaient dans leur construction un vice grave qu causa bientôt leur ruine. Les innovateurs ouvraient une belle route à ceux qui allaient les suivre; mais leurs œuvres, sauf quelques rares exceptions, ne devaient guère durer plus qu'eux.

Déjà , vers la fin du xr siècle , ces voûtes construites sur des murs élevés, ces voûtes qui remplaçaient la charpente de la basilique antique , poussaient leurs supports, se lézardaient et menaçaient ruine. Ces éperons, ces murs épais ne pouvaient résister à cet effort continuel ; ils perdaient leur aplomb, et laissaient les voûtes tomber bientôt dans œuvre. Alors quelques architectes, profitant de l'inexpérience de leurs confrères, tentèrent de substituer de grandes voûtes d'arêtes aux berceaux , et reportèrent ainsi tout le poids et la poussée sur les contre-forts. Tentative inutile. Les contre-forts ne résistèrent pas tou-

I . On a souvent cherché quelles ont été les raisons qui avaient fait intervertir i*tfdre des signet du zodiaque dans les voussures de quelques portes de cette époque, et même plus récentes. Je crois qu'il ne faut voir là-dedans qu'une erreur du « poseur». Chacun des claveaux étant sculpté avant d'être posé, il était facile de les confondre.

jours : ou trop plats, ou posés eux-mêmes sur la retombée des arcs-doubleaux des bas-côtés, ils s'inclinèrent sur ceux-ci et les déformèrent. D'autres artistes, bâtisseurs plus heureux , sentant combien ces longues et larges voûtes poussaient les murs, et quelle puissance il fallait opposer à cette force, eurent l'idée ingénieuse d'élever les bas-côtés presque à la hauteur des murs de la nef, et de' les voûter en demi-berceaux venant faire arc-boutant continu, le long du berceau de la nef, à la hauteur de la poussée. Quelquefois même, laissant les voûtes d'arêtes des bas-côtés subsister à leur hauteur ordinaire, cette seconde voûte en demi-berceau venait faire une galerie au-dessus du bas-côté, ayant des jours en arcades sur la nef, et de petites fenêtres latérales. Ce moyen pouvait parer au mal ; mais il avait l'inconvénient de boucher les jours directs de la nef. Le problème n'était pas encore résolu.

Bien peu de monuments de cette époque ne furent ruinés, au moins en partie, dans le siècle qui suivit leur construction; mais c'était un enseignement pour les artistes des xir et xur siècles, enseignement dont ils surent admirablement profiter,

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