ANCIENNE SIGNIFICATION DE CE MOT
Depuis que Tarchitecture du moyen âge a repris dans Thistoire de l'art la place qui lui appartient, on s'est beaucoup occupé de l'origine de l'ogive. Mais on ne s'est guère inquiété de savoir d'où nous venait le mot étrange par lequel cette modification de l'arcade et de la voûte est universellement désignée. Quelques recherches dirigées dans ce sens nous ont donné des résultats assez curieux.
Le mot « ogive » est français, comme le constatent les traités d'architecture du xvr siècle. Nos derniers architectes gothiques le connaissaient certainement; mais, s'ils comptaient ce mot dans leur terminologie, ils étaient loin de lui donner l'acception qu'il a reçue de nos jours.
Dans une voûte du xiir siècle, chaque travée ou portion carrée de voûte, comprise entre deux arcs-doubleaux , offre deux autres arcs qui se croisent diagonalement. Ces deux derniers forment l'ossature de chaque travée , supportent latéralement la poussée des quatre petits berceaux du nu de la voûte qu'on appelle pendentifs, et vont s'en décharger sur les arcs-boutants. C'est cette disposition, essentiellement propre aux voûtes gothiques, qui les distingue des autres voûtes d'arêtes formées également par la pénétration de deux berceaux. Or ces deux arcs, membres si importants de la voûte gothique, portaient seuls le nom d' ogives, et la disposition qu'ils formaient, celui de CROisés d'ogives. Les autres arcs, qui divisent les voûtes perpendiculairement à l'axe de l'édifice, conservaient le nom d'arcs-doubleaux.
Du reste , c'est la voûte gothique dans sa première simplicité que nous venons de nommer; mais, au xv* siècle, le réseau des nervures était généralement plus compliqué, et, aux membres principaux que nous avons décrits, 1. 46
s'en joignaient d'autres qui avaient aussi leur nom particulier. Une figure devient nécessaire ici pour l'intelligence de notre démonstration.
Soient : AB et CD les arcs-doubleaux ; AC et BD les murs latéraux. Les arcs diagonaux AD et CB, qui se croisent à la clef F, sont les arcs ogives. Les nervures secondaires KL et MN, qui se croisent en sens contraire, portent le nom, assez singulier aussi, de lternes. Les autres, qui vont de C en K, de K en A, d'A en M, de M en B, de B en L, de L en D, de D en N et de N en C se nomment TïERCERETS. Enfin, celles qui sont appliquées au murs latéraux, se nomment FORMERETS. Ces systèmes d' « arcs-doubleaux », d' « ogives », de « liernes », de «tiercerets » et de «formerets» constituaient, comme nous l'apprend Philibert de Lorme, la voute française ou a la mode française, ainsi nommée, sans doute, dos derniers représentants de l'art gothique, par opposition aux nouveaux systèmes importés d'Italie.
D'ailleurs, pour ces architectes, le mot d'ogive n'entraînait nullement l'idée d'un arc brisé. C'est dans une voûte à plein cintre, comme celle de Saint-Eustache de Paris, que Philibert de Lorme nous montre ce qu'était pour eux une « ogive». Bien plus, même à l'époque gothique, même au xin* siècle, comme tout arc en tiers-point est régulièrement formé de deux segments de cercle moindres que le quart d'une circonférence, et comme les arcs dfagonaux d'une voûte , avec la même élévation que les arcs-doubleaux , ont une portée plus grande, il en résultait qu'ils s'abaissaient le plus souvent en plein cintre et même quelquefois ne l'atteignaient pas.
Aussi, pour nos architectes de la fin du xv* siècle, et sans doute aussi pour les artistes plus anciens dont ils avaient recueilli les traditions , les ogives n'étaient autre chose que les arcs diagonaux , assez ordinairement en plein cintre, d'une voûte d'arêtes. Donc, toutes les étymologies qu'on a pu donner au mot ogive sont nécessairement mauvaises. M. Boisserée , par exemple , n'est plus fondé à soutenir qu'ogive vient d'AuG, œil, à cause de l'analogie qu'offrent