LA MÈRE ET L'ENFANT
Au yV siècle, Nestorius, patriarche de Constantinople, déclara que Marie était la mère du Christ et non la mère de Dieu ; que le Verbe, constitué nonseulement de deux natures distinctes, mais encore de deux personnes, de la personne divine et de la personne humaine, c'était à la seconde et non à la première que Marie avait donné le jour. La Vierge, suivant Nestorius, était simplement la mère d'un homme et non pas d'un Dieu. Cette doctrine souleva des orages dans l'Église entière; elle ruinait le dogme de l'incarnation qui réunit, hypostatiquement et dans une seule personne, les deux natures divine et humaine, d'où résulte le Dieu-Homme, appelé Jésus-Christ. Le pape Célestin excommunia en concile Nestorius; saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, lança douze anathèmes contre l'hérésiarque, et enfin, en 431, le troisième concile œcuménique se réunit à Éphèse, sous saint Cyrille, qui présida au nom du pape Célestin. Nestorius refusa de comparaître; mais, condamné par défaut, il fut, après trois citations juridiques, déposé de son siège.
Le manuscrit byzantin, le« Guide de la peinture», enseigne aux artistes à représenter les différents conciles généraux ; voici le tableau rapide qu'il trace du concile d' Éphèse :
c Le troisième smnt syt^ode oecuménique, a Éphèse, sous Thiêodose le JEUNE, l'an 431 (COOPÈRES DE l'Église), CONTRE Nestorius. Maisons. Audessus, le Saint-Esprit. Au milieu, le roi (l'empereur) Théodose le jeune. Il est jeune, à barbe naissante, assis sur un trône. De chaque côté de lui sont assis : Saint Cyrille d'Alexandrie, Juvénal de Jérusalem et d'autres Pères et archevêques. Devant eux, Nestorius, vieillard en habite d'archevêque, controverse avec eux. Auprès de lui, les sectateurs hérétiques, avec des démons sur les épaules » .
•Ces démons, comme on en voit sur l'épaule d'Hérode qui ordonne le mas-
sacre des Innocents, et sur celle de Judas qui trahit le Sauveur , soufflent le mal et les faux raisonnements; ils inspirent l'aveuglement du cœur et de la raison aux sectateurs de Nestorius. Les Grecs ne se préoccupent pas de l'absence historique, du« défaut »que donna le patriarche de Constantinople ; ils commandent à leurs peintres de représenter l'hérétique se défendant au milieu du concile. Nestorius anathématisé , déposé, se retira dans un monastère de Syrie où il avait été élevé, puis dans la Thébaïde où il mourut malheureux. Son hérésie ne périt pas avec lui, et aujourd'hui encore il y a des nestoriens en Per-e et en Syrie; mais, blessée à mort dans le concile d'Éphèse, elle s'est traînée avec une extrême langueur pendant tout le cours du moyen âge.
C'est en Grèce que le titre de mère de Dieu avait été contesté à Marie; c'est en Grèce que cette qualification devait être soutenue avec le plus d'énergie. En Allemagne, où la transsubstantiation a été le plus violemment attaquée, on voit une infinité de représentations historiques ou allégoriques, en sculpture et en peinture, destinées à défendre ce dogme. En Grèce, on brise et on adore à la fois les images; on y pousse simultanément l'idéalisme et le matérialisme jusqu'aux plus extrêmes conséquences. En toutes choses la réaction est égale à l'action. 11 fallait donc que Marie, mère de Dieu, dont Nestorius avait voulu renverser le pauvre escabeau où elle s'appuya pour envelopper de langes le petit enfant divin, fût portée sur un trône d'or aux acclamations de la foule. Il n'y a pas de pays, en effet, où l'on rende plus d'honneurs à la vierge Marie. Ce fait est d'autant plus flagrant, qu'en Grèce et dans l'Orient tout entier, la femme est mal vue et regardée comme un être inférieur, comme un homme dégradé. En Grèce, les femmes vivantes se voilent dans les rues et se cachent dans leurs maisons; à l'église, elles sont rigoureusement séparées des hommes, dans les ailes de l'édifice où le jour pénètre difficilement, dans les tribunes élevées où elles s'abritent derrière de hautes balustrades. Mortes et saintes, elles ne rassurent pas les hommes encore. Ainsi le «Guide de la peinture» donne le signalement de tous les saints et quelquefois très en détail : il apprend quelle est la longueur, la forme et la couleur de leur barbe et de leurs cheveux ; il indique leur âge. Quant aux femmes, aux saintes les plus grandes, il se contente de les nommer; il les qualifie rarement, et il n'en donne jamais le signalement. La sainte, pour les artistes byzantins, est une femme voilée et dont rien ne devrait révéler l'âge ou la couleur.
Cette antipathie contre la femme s'étend jusqu'aux femelles des animaux. Ainsi, dans le mont Athos, cette république monacale de du-huit lieues de long, sur trois, quatre ou cinq de large, où vivent cinq ou six mille hommes distribués dans vingt grands monastères ou châteaux, dans dix petits villages.
deux cent cinquante cellules isolées et cent cinquante ermitages; au mont Athos, il n'y a pas une seule femme et, nous Pavons dit, pas une seule femelle d'animal domestique. Des chats, pas de chattes ; des bœufs, pas de vaches; des chevaux, pas de juments; des coqs, des dindons, des chiens, des cochons, des moutons, des boucs, pas de poules, de dindes, de chiennes, de truies, de brebis, ni de chèvres. A Salonique, avant de nous mettre en route pour le mont Athos, il nous fut bien recommandé de prendre des chevaux, des mulets ou des ânes pour monture et bêtes de somme, mais non des juments, des mules ni des ânesses, sinon, et rien n'était plus vrai, on ne nous aurait pas laissé pénétrer dans la sainte montagne. « Mais enfin, dis-je aux moines du mont Athos, si le naufrage, par exemple, vous jetait des vaisseaux avec des femmes sur votre plage, que feriez-vous?» — «Nous ne manquerions certainement pas d'humanité, me répondit un vieux caloière; mais ces femmes seraient soignées hors des monastères, et, une fois en état de reprendre la mer ou de gagner la ville voisine, on les rembarquerait ou on les dirigerait hors du mont Athos ».
Eh bien, et l'esprit humain en est toujours là, ces moines, si farouches contre les femmes et si ridicules dans leur exclusion des femelles d'animaux, se sont mis, eux et leur montagne entière, tous leurs couvents et tous leurs villages, sous la sainte protection d'une femme. Le premier couvent que l'on rencontre, en arrivant de Salonique, est dédié à l'entrée de Marie dans le temple de Jérusalem, à l'entrée de la Vierge dans la vie extérieure et active; le dernier, celui qui est à l'orient, tout à l'extrémité de la province, le plus grand, le plus riche, le plus ancien, est consacré à la mort de la Vierge, à sa sortie du monde, à son entrée dans le paradis. Entre ces deux points extrêmes de la montagne, dédiés aux deux termes de l'existence terrestre de Marie, les autres couvents s'échelonnent sur les bords de la mer et se partagent, par la consécration d'une grande église ou au moins d'une chapelle, les principaux faits de la vie de Marie, comme la Visitation, la Nativité de Jésus et la Fuite en Egypte. Les moines ne peuvent faire un pas dans les monastères, dans les skites ou villages, dans les cellules, jusque dans les champs de noisetiers, d'oliviers et de vignes, sans rencontrer Marie qui les garde, les surveille, les protège. L'entrée du grand couvent d'Ivirôn est défendue par la Vierge-Portière (Panagia-Portaïtissa). Il faut passer sous son image et devant une chapelle qui lui est dédiée, pour pénétrer dans le monastère, et cette chapelle est entièrement peinte de tableaux historiques ou allégoriques dont tous sont un hymne à la Vierge.
Le gouvernement politique du mont Athos est déposé entre les mains de quatre moines nommés annuellement, au mois de mai, par tous les couvents
réunis. Ces moines, appelés épistates, résident à Karès, capitale de la montagne ; c'est de là qu'ils font partir leurs ordres. Un secrétaire, nommé à vie et non annuellement, pour que les traditions se conservent et ne se renouvellent pas d'année en année, assiste les épistates dans leurs délibérations. Ces délibérations ne sont exécutoires qu'après avoir été scellées du sceau de l'État. Ce sceau, dont nous donnons plus bas la représentation, est en argent et coupé en quatre parties égales ; chaque épistate est dépositaire de l'une de ces parties. Quand la délibération est prise, les épistates déposent sur la table du conseil chacun leur quart de sceau, en guise de boule. Le secrétaire prend ces quatre parties et les réunit au moyen d'une vis à queue ou d'une clef dont il est le seul dépositaire. II noircit, à la fumée d'une bougie, ce sceau ainsi composé, et il en marque le papier sur lequel il a écrit la délibération. Puis il dévisse le sceau, le divise, rend son quart à chacun des délibérants et reprend la clef pour lui. C'est ainsi que fut scellée une lettre que les épistates me délivrèrent, au mois d'octobre 1839, pour me recommander aux higoumènesou abbés des différents monastères que j'allais visiter. A la circonférence du sceau, on lit, en grec et en turc : sceau de t'ipisTATE de la communauté de la sainte montagne — 1829. — Les quatre épistates, par l'unanimité de leurs délibérations, sont considérés comme un seul individu, et c'est pour cela qu'on lit : « Sceau de r épistate » .
Ce sceau , le voici : nous l'avons fait graver identique , dans la forme , les dimensions et jusque dans les moindres détails, avec le sceau réel ; c'est l'empreinte même du sceau en argent. On remarquera la ligne blanche qui le coupe en quatre parties, une pour chacun des quatre épistates.