‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 59 sur 82 · JÉSUS mmÉ DB TB0I8 AIGRETTES RAT0MNA1ITB · texte numérisé non relu

JÉSUS mmÉ DB TB0I8 AIGRETTES RAT0MNA1ITB

Hiniitore «In xiv« siècle, 990 de li BiMi^ibè^Qe bnpériale.

Les enfants Jésus de Raphaël sont presque tous ainsi, et souvent même plus humains encore et moins divins; car ils n'ont ordinairement ni nimbe, ni auréole, ni rayonnement, ni aigrettes autour de la tête. C'est une singulière erreur que d'avoir proclamé Raphaël le peintre chrétien par excellence; il n'est pas plus chrétien, en face de Giotto ou d'Orcagna, que Saint-Pierre de Rome ne l'est en regard de Notre-Dame d'Amiens ou de la cathédrale de Cologne.

Quand, au xvr siècle, un artiste archaïque conserve encore le nimbe crucilère, il le solidifie et l'épaissit au point d'en faire une véritable coiffure ; on ne saurait matérialiser plus grossièrement un attribut immatériel, un objet uniquement composé de flamme. Les stalles de la cathédrale d'Amiens sont assureraient les plus belles et les plu3 intéi'essantes qui existent ; mais les innombrables sculptures qui les décorent ont toutes une physionomie bourgeoise des plus épaisses, et c'est là qu'on voit cet enfant Jésus avec œ nimbe en véritable coiffure.

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Scalplare en bols, à la cathédrale d'Amiens, xvie siècle.

Si mous passions du nimbe aux autres parties du vêtement ou de l'ornement de Jésus, le même fait reviendrait perpétuellement sous nos regards, c'est-àdire, la décadence successive de la divinité, l'envahissement continu de l'humanité vulgaire dans la personne de l'Enfant. Le gros globe qu'il tient à la main finit, ainsi que nous l'avons déjà signalé, par ne plus être qu'une boule ou même une bille, et le Créateur du monde n'est plus, au xV siècle, qu'un écolier qui cherche à s'amuser. Quand Jésus porte un livre ou un rouleau, c'est l'Evangile au xiii* siècle, au xv% c'est un livre de classe et un abécédaire, où le docteur par excellence est réduit, par le génie bourgeois du temps, à apprendre sa leçon, à épeler ses lettres. Quand c'est une fleur, quand c'est un fruit, quand c'est un oiseau que l'Enfant tient à la main, cette fleur, lis ou rose d'abord, plante noble et peut-être symbolique, se change en timide violette, en marguerite vulgaire. Le fruit, recherché d'abord, finit par tomber dans la pire espèce : orange, il devient pomme; raisin, il se change en groseille ; prune, il descend à la cerise.

On amuse le Fils de Dieu comme le fils d'un bourgeois, et on lui domne le caractère, je ne dirai pas méchant, mais inquiet, mutin, taquin, déraisonnable d'un enfant de cinq, six ou sept ans. Si on lui met un oiseau en main, cet oiseau est un chardonneret, un pinson, un moineau ; il tourmente la pauvre petite bête, il va jusqu'à la faire souffrir, il lui serre les pattes, il lui écarts les ailes, il lui arrache des plumes ; rarement, presque jamais, lui voit-on caresser le petit animal. Certains hommes de notre temps, qui se creusent le cerveau et, qu'on nous permette cette énergique mais vulgaire expression, se cassent la tête pour trouver du symbolisme partout, déclarent que cet oiseau figure, suivant les uns, le Saint-Esprit avec lequel jouerait l'enfant Jésus; suivant les autres, l'âme de l'homme qui cherche à s'envoler et que le Sauveur retient captive malgré elle. Or, cet oiseau n'est pas une colombe, mais un passereau, et le Saint-Esprit n'a jamais été réduit, dans son symbole, à d'aussi faibles dimensions. Ensuite un Saint-Esprit, que le Fils de Dieu tourmenterait, c'est-à-dire la troi-

sième personne divine à laquelle la seconde ferait endurer ce qu'on peut nommer des supplices, serait une inconvenance des plus monstrueuses. Cet oiseau souffre tellement des petites cruautés de TEnfant, qu'il lui pince les doigts avec son bec pour lui faire lâcher prise. Quant à l'âme humaine, qui serait symbolisée par ce petit oiseau et que Jésus lutine, cela ne saurait être. En iconographie, l'âme est figurée par un enfant et non par un oiseau. Et puis, pourquoi le Christ voudrait-il retenir à lui et malgré elle une âme qui ferait des efforts inouïs , et qui s'oublierait jusqu'à mordre son Sauveur pour échapper à son étreinte? Et pourquoi le Christ tourmenterait-il quelquefois cruellement cette âme, ainsi que nous le remarquons sur beaucoup de monuments? Ainsi faite, disons-le hautement, l'archéologie chrétienne se déconsidère. Si nous laissions introduire ce symbolisme moderne et ridicule dans l'interprétation de nos monuments du moyen âge, nous descendrions bientôt à l'état des antiquaires druidiques, qui voient des dolmens dans tous les lieux d'où sortent de terre des rochers, et qui trouvent sur ces rochers la trace des sacrifices sanglants des anciennes populations celtiques. Le culte de l'ophiolâtrie, les sacrifices humains ne se lisent pas plus sur ces cailloux mystérieux, dit-on, que la présence du Saint-Esprit ou de l'âme humaine dans les moineaux rarement caressés, trèssouvent taquinés, quelquefois tourmentés par l'enfant Jésus.

La relation de la Mère au Fils ou du Fils à la Mère donne lieu aux mêmes remarques. Au xir siècle, Marie touche à peine Jésus. Créature pleine de respect pour le Créateur sorti de son sein, elle l'a devant elle et n'ose le tenir en quelque sorte, encore moins le porter. Elle l'offre à l'adoration des fidèles, comme un héraut qui commande la vénération pour un roi, bien plutôt que comme une mère fière de son fils; il y a entre Marie et Jésus la distance commandée entre la femme mortelle et le Dieu éternel. Revoyez le vitrail de Chartres; revoyez surtout le sceau du mont Athos. A Chartres, Marie tient ou indique d'une main le cadre où est figuré l'Enfant; au mont Athos, elle prie, les mains ouvertes et les bras étendus, tandis que Jésus bénit la foule. De tout temps les Grecs ont été plus respectueux que nous. Bientôt ce respect que nous avions, surtout au xii" siècle, se modifie; Marie devient mère, et Jésus devient fils. La Vierge tient entre ses genoux, sur son genou gauche ou droit, contre sa poitrine, sur son bras, comme une mère ordinaire, son fils divin qui commence à lui sourire et qui s'occupe déjà un peu moins de bénir les hommes pour penser un peu plus à sa mère.

Plus tard, à la fin du xiir siècle, surtout dans le xiv% Jésus se consacre tout entier à Marie ; il lui sourit, il la caresse, il joue avec son voile, il commence même déjà à lui boire au sein. Voyez une charmante Vierge en ivoire, du xiv*

siècle, qui appartient à M. Michéli'; l'Enfant se nourrit au sein de sa Mère avec une joie tout humaine. Notre-Dame-la-Blanche, qui vient de Saint-Denis et qu'on voit aujourd'hui dans une niche, à l'église Saint-Germain-des-Prés, oflfre de même l'Enfant tenant d'une main un oiseau qui le mord, et ramenant de l'autre main le voile sur le sein de Marie auquel il vient de boire *. Ces Vierges, disons- le, nous plaisent beaucoup moins que celles du xiii* siècle, et surtout du xir. Elles sont reines, il est vrai ; elles ont la couronne en tête et le bouquet de fleurs en main ; elles sont fières et se cambrent orgueilleusement et avec vigueur. Mais, vulgaires, bourgeoises, aux joues rouges et aux grosses lèvres, elles sentent trop la femme. Ce sont des mères plutôt que des vierges; l'on dirait que les grosses Flamandes, telles que plus tard le charnel Rubens les a faites, en ont fourni le modèle.

Alors, on s'en doute bien, la Vierge ne craint plus de toucher son Fils; elle le tient avec un sans-façon charmant, mais avec une familiarité peu idéale et peu respectueuse. Du reste, si la noblesse y perd, la vie y gagne. Rien n'est plus animé que cette mère qui nourrit son enfant, qui le caresse et lui sourit; rien n'est plus gai que ce petit enfant mutin, qui joue avec sa mère, qui rit aux éclats, qui veut et ne veut plus lui boire au sein. C'est humain, mais c'est vivant. Comment donc M. Raoul Rochette, que nous avons déjà cité à propos de son jugement sur les églises gothiques, a-l-il pu parler en ces termes des vierges du moyen âge? « Il devient intéressant d'observer comment, à mesure que le christianisme s'engage dans les ténèbres du moyen âge, la figure céleste de Marie se couvre par degrés des mêmes ombres qui obscurcissaient la société tout entière; comment ce visage, qui souriait aux premières caresses de l' Enfant-Dieu, pour ainsi dire, comme aux premières espérances du genre humain,

4 . M. Micbéli , mouleur, rue Guénégaud, est un artiste et un antiquaire ; il possède un cabinet des plus curieux, rempli de pièces précieuses et originales de toutes les époques du moyen âge. Personne n'est plus heureux que M. Michéli de montrer son musée à ceux qui s'intéressent à Tart chrétien. Nous espérons y aller moissonner de temps en temps, et rendre compte à nos lecteurs des observations que nous aurons pu faire dans ce petit, mais précieux champ archéologique.

2. M. Michéli possède trois grandes Vierges en pierre, des premières années du xiv* siècle, qui ont la plus grande analogie avec Notre-Dame-la-Blanche. L'une, qui a cinq pieds et demi, vient de l'abbaye de Blanchelande, près de Valognes; l'autre, qui a cinq pieds, provient de Meaux; l'origine de la troisième, haute de quatre pieds, est inconnue. Outre sa petite Vierge en ivoire, M. Micbéli en possède d'autres en marbre , en albâtre , en cuivre , en huis. Celle de buis est l'une des plus gracieuses que nous connaissions. Une autre admirable Vierge en buis, qui date du second tiers ou de la seconde moitié du xiv* siècle , appartient à M. Carrand , le savant possesseur d'une précieuse collection d'objets du moyen âge. Cette petite Vierge porte à la tète une charmante couronne d'argent , qui est moderne peut-être, mais parfaitement exécutée. L'Enfant tient un petit livre où il semble épeler ses lettres; ce n'est déjà plus l'Évangile, mais un abécédaire.

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prend une physionomie de plus en plus triste et sévère, qui ne répond que trop fWèlement au génie de ces temps barbares. La tête se penche, avec l'expression d'une douleur sombre et morne, qui reçoit un caractère plus sinistre en* Cùte de la couleur noire par laquelle les artistes de cet âge croyaient exprimer une tradition biblique concernant le teint de Marie.» — Ainsi parle M. Ro chette, k la page 34 d'un* Discours sur l'art du christianisme», imprimé à Paris, en IdSA, dans le format in-8% chez Adrien ï^e Clère. Ce discours, lu à notre Aca* demie des Beaux-Arts, est dédié à l'Académie d'archéologie de Rome \ Nos lecteurs pourront sourire en entendant parler des « ténèbres » du moyen âge et du génie triste et sévère de ces temps « barbares » ; mais ils remarqueront en outre que M. Rochette est fort singulièrement étranger aux faits de l'iconographie chrétienne, lorsqu'il parle de la tête qui penche, de la douleur sombre et morne, de l'extinction du sentiment maternel dans Marie , de l'absence de mouvement et de vie, et des langes qui garrottent l'enfant Jésus, à propos des Vierges et des Enfants exécutés au moyen âge, proprement dit, pendant les xnf, XIV et XV siècles. Alors Marie est une mère très-fière, très-cambrée, trèsvivante, et l'Enfant est un petit garçon très-mutin, très-joyeux et souvent complètement nu et sans le moindre lange. Voyez, à la clôture du chœur de Notre- Dame de Paris, la Fuite en Egypte, et dites-nous si jamais enfant a caressé plus tendrement sa mère, si jamais mère a serré plus amoureusement son fils sur sa poitrine que ne fait Jésus et que ne fait Marie? Cependant nous sommes encore au xiir siècle, à l'époque hiératique, et les xiV et xV sont bien autrei»ent libres et dégagés. L'archéologie chrétienne ne porte pas bonheur à M. Ro* chette, et les monuments qu'on peut voir et toucher prouvent qu'il a bien tort de chercher querelle au moyen âge.

Ce motif de la Vierge tenant Jésus, comme une mère tient son enfant, parut sr aimable au xV siècle, qu'on assimila le Père éternel à une mère qui aurait pour enfants Jésus-Christ et le Saint-Esprit, et qui, quoique coéternels à luimême, les tiendrait, l'un sur son bras droit et l'autre sur son bras gauche, comme un cadet et un alné< L'exemple suivant est le plus étrange que nous ayons rencontré jusqu'à présent. Il est à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans un manuscrit numéroté 464. On y remarquera l'abondance des attributs lumineux : les rayons en auréole, et les aigrettes à la tête en guise de nimbe.

f . Ce travail de M. R. Rochette est devenu fort rare ; il serait à désirer que M. le secrétaire perpétuel de notre Académie des beaux-arts le fît réimprimer, mais en y corrigeant les nombreuses erreurs qui le déparent.

7. •<- LB P|RB MRTÀirr DANS «S IRAS lAwS^HMSf ST iS SAINT-W#«iT.

Miniatare française du xvi* siècle.

Les trois personnes divines émergent du croissant de la lune; elles soot enveloppées de rayons lumineux, c'est-à-dire du soleil, absolument comme on représente Marie : « Luna sub pedibus, araicta sole ». LMntention est évidente, et Ton a voulu assimiler ce Père éternel, tenant les deux autres personnes comme ses enfants, à Marie qui porte Jésus dans ses bras.

Jusqu'à présent, c'est avant sa naissance que nous avons vu Jésus groupé avec Marie; mais, aux xv* et xvr siècles, on a poussé l'audace à l'extrême. Des artistes, peintres et émailleurs, sculpteurs et orfèvres, ont été jusqu'à représenter le Verbe dans le sein de la Vierge. M. l'abbé Texier, correspondant du Comité historique des arts et monuments, possède un émail limousin sur lequel on voit Marie vêtue d'une robe blanche, retroussée en partie et laissant apercevoir une robe de dessous, rouge et dorée. Dieu le Père, qui plane dans les cieux, bénit la Mère de son Fils. Sur le sein de la Vierge est figuré, dans une auréole dorée, un petit être humain, nu et joignant les mains; c'est le Verbe qui s'incarne dans les entrailles de Marie. Ce monument parait dater de la fin du XV* siècle. Une fois en possession de ce motif, on ne recula plus devant aucune hardiesse, et l'on représenta Jésus dans le sein de Marie pendant les neuf mois de la grossesse. J'ai vu à Lyon, sur des volets en bois, une peinture du XV siècle représentant la Visitation. La Vierge et sainte Elisabeth, toutes deux enceintes, se saluaient affectueusement. Le peintre avait osé représenter, dans le sein des deux cousines, deux petits êtres humains qui figuraient Jésus et saint Jean-Baptiste. Les deux enfants se saluaient de leur côté, comme leurs mères de l'autre. Le petit saint Jean tressaillait dans sainte Elisabeth et s'incli-

naît pieusement sous !a bénédiction que lui donnait le petit Jésus, avec ses doigts presque iniperceptibles. Du reste, ce petit drame n'est que la représentation hardie du texte évangélique de saint Luc, chapitre I" : « En entrant dans la maison de Zacharie, Marie salua Elisabeth. Dès qu'Elisabeth s'entendit saluer, l'enfant tressaillit dans ses flancs, et Elisabeth fut remplie du Saint-Esprit. Elle s'écria à haute voix : « Vous êtes bénie entre les femmes et le fruit de « vos entrailles est béni. D'où me vient ce bonheur que la Mère de mon Seigneur «vienne à moi? Voilà qu'au moment où votre voix m'a saluée, l'enfant a tres- « sailli de joie dans mon sein».

Les artistes de la fin du moyen âge n'étaient pas hommes à redouter un pareil sujet de sculpture ou de peinture; d'ailleurs ils y étaient encouragés par les poètes de leur temps qui avaient commenté, mis en vers et comme préparé pour un tableau le texte de saint Luc. On lit en effet les trois strophes suivantes dans une légende de saint Jean-Baptiste, qui date du xv* siècle ou des premières années du xvi". Ces douze vers racontent la Visitation. Il faut se reporter au temps où ils furent écrits, et ne pas s'effaroucher de certaines expressions qui nous paraîtraient grossières aujourd'hui. Nous citons textuellement :

Mais la bonne Vierge Marie, Qui estoit de sa parenté, La vint veoir, n'en doublez mye, Par très grande humilité.

Nostre-Dame qui estoit pleine De Nostre-Seigneur lesuscrit.

Si vint voir sa chère couseine.

Or entendez que Tenfant fist.

Dedans le ventre de sa mère S*agenoiila devant son maistre; Doulce chose et non pas amère, Car ils estoient tous deux à naistre.

avec la dernière strophe on a la description de la peinture de Lyon. Nous n'avons pas eu le temps de faire graver le tableau de Lyon ', mais nous offrirons le dessin suivant qui reproduit un vitrail du xvi* siècle, et qui se voit dans l'église de Jouy, un petit village de l'arrondissement et des environs de Reims. Marie est placée au milieu des attributs que lui donnent les litanies et qu'on aime à figurer au xvr siècle. Elle est entourée du soleil, de la lune, d'une étoile, d'un lis, d'un cèdre, d'une fontaine, etc., parce qu'elle est élue comme le soleil, belle comme la lune, brillante comme l'étoile du matin, blanche comme le lis, élevée comme le cèdre, vive comme l'eau des sources. Elle est environnée des vertus qui lui ont mérité d'être la mère de Dieu, et elle se voit figurée elle-même au centre de ses vertus, portant Jésus dans ses entrailles.

4 . Ce tableau appartenait à M. Pollet, architecte de Lyon, mort depuis. Nous ignorons ce qu*est devenue cette curieuse peinture.

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