SUR LA CRÊTE
Enguerrand, sire de Boves, de ce château célèbre situé aux portes d'Amiens, usurpe, en 4080, sur l'église de Reims, la forteresse de Coucy. Plus tard il se réconcilie avec le clergé et part pour la Terre-Sainte. Dans un combat contre les infidèles, son étendard de gueules à la bande d'or, accompagnée de deux cottices de même, est abattu. Ses soldats, faute du signe de ralliement, sont sur le point de se débander, lorsque le sire de Coucy, par une inspiration subite, divise avec son épée son manteau écarlate doublé de vair; les chevaliers qui l'accompagnent, imitant son exemple, élèvent sur des lances ces drapeaux improvisés. Alors les croisés se réunissent, se serrent autour de leurs chefs, remportent la victoire et mettent en fuite les Sarrasins. Les hérauts d'armes de Hongrie, pour perpétuer la mémoire de ce fait glorieux , concèdent des pièces de vair et de gueules, posées en fasces pour les Coucy, en bandes pour les Longueval, en pals pour les Châtillon et les Rivery, en chevrons pour les châtelains d'Amiens, grands fauteurs de la tyrannie des Coucy.
Les Longueval ne conservent leur dragon que comme support et comme cri. Les Coucy adoptent cette fière devise : roi ne suis , prince , ne comte
AUSSI : JE suis LE SIRE DE COUCY.
Marchant sur les traces de leurs aînés, les Coucy de la branche cadette de Vervins combattent en s'écriant : coucy a la merveille ! C'est avec transport que nous avons naguère touché l'écu des Coucy, peint à fresque sur les ruines de la tour du roi, dans le magnifique château de Coucy.
Les croisades opèrent de notables changements dans les armoiries des nobles de notre Picardie, qui ne portaient auparavant que de grossiers emblèmes, insuffisants pour les distinguer de la multitude immense des croisés qui affluaient de toute l'Europe. Les coquilles du pèlerin chargent les croix des Hangest, des Flavry, des Rouvroy, des Raineval, des châtelains de Beauvais. Les besants rappellent la captivité chez les infidèles , rachetée au moyen de grosses rançons par les Françures, les Dumaisnie. La fermeté de la foi est attestée par les croix potencées chez Godefroi de Bouillon , que nous pouvons revendiquer comme Picard, puisque Boulogne l'a vu naître; elle est également symbolique par la croix ancrée que portent les Cayeux et les Gourlay. Les croix recroisettées chez les Poix et les Boufflers; les mêmes croix au pied fiché chez les Lameth; les merlettes, ces oiseaux de passage au bec et aux pattes usées par de lointaines pérégrinations, certifient que les d'Argies, les d'Aumont, les d'Estrées, les Tierslin, les Forceville n'ont pu regagner leur patrie que mutilés et criblés de blessures par le glaive des infidèles.
Le principal promoteur des croisades, Pierre l'Ermite, né à Amiens ou dans la banlieue, lègue à ses descendants, sur un champ de sinople, un chapelet d'or, accompagné de trois roses d'argent. Hugues des Payens, de Montdidier, fonde l'ordre des Templiers et porte sur son écu d'argent la croix pattée et alaisée de gueules. Les croissants des sectateurs de Mahomet figurent aussi sur les boucliers des croisés picards. Odon de Ham, qui, en 1205, transmet à Constantinople la nouvelle de la bataille d'Andrinople, porte d'or à trois croissants de gueules; on voit encore ce blason sur son tombeau, qui est renfermé dans la crypte de l'antique église de Ham.
Les Clermont-Tonnerre, branche Thoury, qui habitent en Picardie, depuis 1611, l'élégant château de Bertangles, portent sur leur écu de gueules deux clefs d'argent en sautoir, gage de la reconnaissance du pape Calixte II, qui, en 1119, fut soutenu sur le trône pontifical par les armes de cette puissante famille.
Les nobles fleurs de lis , qui doivent leur origine probable à la lance des fantassins francs, armée de deux crochets pour démonter les cavaliers ennemis, étaient des concessions octroyées par nos rois en récompense de grands services. Un seigneur de Moreuil , issu des anciens rois de Soissons, sauve la vie au roi Louis le Jeune, en 1147; d'après la tradition, il demande pour récompense une fleur de lis sur son écusson ; le roi lui en accorde par « millions», c'est-à-dire en nombre indéterminé, placées autour d'un demi-lion, ou lion naissant. Racet de Vignacourt périt, en 1250, victime de la cruauté des infidèles, avec deux cent quatre-vingt-dix-neuf seigneurs; saint Louis accorde à son fils, sur un champ d'argent, trois fleurs de lis au pied nourri ou coupé de gueules, avec cette devise : dura patientia franco. Le saint roi voulait par là faire entendre ([ue les fleurs de lis, signe représentatif de la France, avaient été mutilées dans la personne du martyr et arrosées du sang le plus pur.
Ces mômes fleurs de lis tronquées distinguent Técu des Carpentin d'Abbeville et des Quiérets, qui donnèrent à la France un amiral dans Hugues, seigneur de Tours en Vimeu, mort au combat naval de l'Écluse en 1339. Les fleurs de lis sans nombre illustrent les écus des Canisy, des d'Hervilly, des Fay, des Belleforière. Trois fleurs de lis anoblissent ceux des Mauchevalier et des Villers-Saint-Paul. Philippe Morel, seigneur de Cremery, un des ancêtres des seigneurs de Boucourt, reçut du roi Charles VIII le don d'une fleur de lis au milieu de ses armes, pour s'être distingué à la bataille de Fomoue, où il servait comme lieutenant d'une compagnie d'hommes d'armes de ses ordonnances. On peut encore contempler, appendu à la belle voûte de l'église
de Péronne, i'écu sévère des Humières qui portent d'argent fretté de sable. Jacques d'Huinières est chef de la ligue dont son fils Charles est l'ennemi tellement acharné, qu'on l'en surnomme le Boucher. Cette association, commencée dans des vues louables et sous les auspices de la loyauté picarde, devient dangereuse pour la France, sous l'influence de ses ennemis. Les murs de l'église de Rieucourt retracent encore les fasces frettées du blason de ses seigneurs.
Les titres de quelques églises ont pu échapper aux mains des barbares de 1793, et l'église d'Arviller, en Santerre, montre encore sur sa ceinture funèbre les hures des Louvel, aujourd'hui Lupel, parents et compagnons de Guillaume le Conquérant. Cette antique famille recourut à la ressource honorable du travail, pour relever sa fortune dévorée par les exorbitantes rançons que tirèrent d'elle les Anglais, comme nous l'avons vu dans une ordonnance du roi Henri IL Cette ordonnance, qui date de 1555, relève de la dérogeance, dans les tennes les plus honorables, la famille Louvel.
L'archéologue familier avec l'art héraldique en parle avec chaleur le langage élevé et énergique. Loin d'être barbare , cette langue a plus de force , d'élégance et même de précision que la langue latine , comme on peut s'en convaincre par la description des blasons des chevaliers de la Toison d'Or, que donne, dans ce dernier idiome, le savant Chifflet. L'amateur du blason devine les symboles héraldiques avec autant de facilité que le savant déchiffre les hiéroglyphes égyptiens. 11 n'a pas besoin de sortir de notre Picardie pour lire dans les blasons de ses nobles une partie des institutions du moyen âge. Les chevrons des Crèvecœur et des Rely, les jumelles des Gouffier et des Rubempré, et les sautoirs des Sarcus lui rappelleront les pièces de charpente qui formaient les barrières de la lice des tournois. On reconnaît les armées rangées en bataille, dans les échiquetés des d'Auny et des Lannoy d' Améraucourt , et les bandes fuselées des Glisy et des Heilly ; les châteaux forts , dans les billettes des Saveuses et des Dauvin de Hardenthun. Les claire-voies, fermées par un rideau de bure, qui servaient à séparer les juges du peuple , et à travers lesquelles les plaideurs passaient leurs requêtes, se traduisent par les burelles de Lefebvre de Caumartin. Dans divers écussons, on revoit les pièces de l'armure des chevaliers; le casque dans le chef, l'écharpe dans la bande, la ceinture dans la fasce. L'écuyer Doucourt contribue à la prise de Damiette sur les Turcs , en 1250 ; il transmet à ses descendants , seigneurs de Bettencourt* Rivière, le nom de cette ville avec des armes composées d'une épée et d'un chevron de gueules sur un champ d'argent. Les Hangard , les Cave d'Audicourt, portent des molettes d'éperon; les Aubert des haumes; les Moutsures
et les Buissy des boucles ou fermeaux. Les lambrequins, volets ou hachements, ces arabesques, qui ornent si agréablement les contours de Técusson dont elles rappellent les couleurs, étaient des pièces d'étoffe destinées à rafraîchir l'armure par la ventilation que produisait le mouvement.
Les armes des cités picardes apparaissent avec les diverses phases de leur histoire. Amiens conquit en 1117 son droit de commune, après avoir assiégé, durant deux ans, la forteresse romaine qui l'opprimait, sous la domination des Coucy; cette ville porte donc un écu de gueules plein, souvenir du sang versé pour l'émancipation de ses citoyens. En 1185, Philippe-Auguste réunit à la couronne le comté d'Amiens; en conséquence, il charge les armes de la ville d'un chef semé de France. Louis XI, en 1470, retire définitivement Amiens des mains des Bourguignons ; alors il diapré d'un lierre d'argent le champ de gueules, et, pour supports à l'écu, il ajoute deux licornes, emblèmes de la pureté, avec cette belle devise : liliis tenaci vimine jungor.
L'enceinte de Péronne n'est jamais souillée par la présence de l'ennemi ; cette cité héroïque porte donc, au milieu d'un écu de France , un P gothique couronné d'or, et cette devise glorieuse : urbs nescu vinci. Les supports sont deux chiens , emblèmes de la fidélité ; au cimier, domine une Pucelle brandissant une'épée '.
Abbeville porte sur les armes de Ponthieu un chef semé de France ; l'écu est soutenu par deux jeunes anges, avec cette devise qu'elle mérita, pour n'avoir jamais été prise : fidelis.
Doullens applique à ses fleurs de lis sans nombre cette devise, qui ressemble un peu trop à un compliment : infinita decus lilia mihi PRiESTANT.
Montdidier montre au milieu de son champ fleurdelisé une tour d'argent donjonnée, témoignant de la force de ses murs qui ont vu la retraite des Espagnols en 1636 et en 1653 ; des griffons en supportent l'écu, surmonté de la couronne de ses anciens comtes.
L'écu de Saint-Valery, port situé à l'embouchure de la Somme, offre un navire antique et un chef d'azur fretté et fleurdelisé d'or, armes de ses anciens seigneurs. L'un de ses vaillants nobles, Thomas, dégagea à Bouvines Philippe-
4 . Il est fâcheux que dans Touvrage qui se publie sur les villes de France , on ait si mal rendu pluî^ieurs des blasons de nos cités, entre autres ceux d'Amiens et de Péronne. On aurait évité ces erreurs en consultant les personnes qui s'occupent d'art héraldique et d'histoire dans les diverses localités, et surtout en étudiant les monuments. Les sceaux anciens et modernes de la ville d'Amiens portent sur champ de gueules un lierre d'argent qui le diapré partout, et non une couronne, comme l'alisier d'Ailly. On peut voir les armes de Péronne avec le P couronné dans l'église de cette ville et sur l'une des cloches de son beffroi; il n'y a qu'un seul auteur, la Chesnaye des Bois, qui donne à Péronne une croix perronnee.
Auguste du milieu des ennemis qui allaient Taccabler. A cette même bataille, les habitants deCompiègne, suivant l'exemple des autres communiers picards, méritèrent de porter : d'argent au lion d'azur, chargé de six fleurs de lis d'or, avec la devise régi et regno fidelissimâ.
On retrouve encore dans quelques églises picardes les emblèmes des corps de métiers. Au majestueux portail de Saint-Wulfran d'Abbeville, on distingue, sur les piédestaux des statues qui représentent les patrons des corporations, les insignes des bouchers, des tonneliers, des cardeurs de laine , des tondeurs de draps, des merciers. Dans la jolie église de Caix, en Santerre, nous avons vu sur un écusson les peignes des peigneurs de laine ; dans celle de Cottenchy , les fers à cheval des maréchaux. Sur un grand nombre d'édifices , on remarque beaucoup de signes particuliers de divers commerces ; nous nous réservons plus tard de les expliquer.
Ce court aperru du blason d'une des plus belles provinces de France fait connaître combien il est important d'étudier celui des autres. Les variations dans les armoiries sont autant d'indications chronologiques. On précise une époque par la forme en ogive ou en accolade des écus ; le nombre, indéterminé ou réduit à trois, des fleurs de lis des armes de France, la présence ou l'absence des colliers des ordres qui les entourent, l'ouverture ou la fermeture de la couronne, sont autant de dates dessinées. Si les architectes restaurateurs des églises de Saint-Denis et d'Amiens avaient su que le trait n'a été employé que vers 1640, pour désigner les couleurs des armoiries, ils n'auraient pas commis tant d'anachronismes ridicules dans la reproduction des blasons '. Il est nécessaire de savoir que la forme du losange est affectée à l'écu des femmes; mais, dans certains cas, on inscrit leurs armes dans un écu de forme ordinaire, pour plus de régularité.
Les armes parlantes sont communes en Picardie , où l'on aima de tout temps les rébus et les jeux de mots. Ainsi , dans la cathédrale d'Amiens , les rayons du soleil couchant font scintiller, sur les vitraux peints de la rose de mer, les coqs des Coquerels, anciens maïeurs de la ville. On contemplera le frêne du blason de Dufresne du Gange dans les ornements de la statue qu'Amiens va ériger à cet illustre savant dont notre ville est le berceau. Nous ne
4 . Nous nous associons énergiquement à la réprobation dont notre savant collaborateur frappe les travaux exécutés dans Téglise royale de Saint-Denis et dans la cathédrale d'Amiens ; nous ne cesserons de poursuivre ces malheureux architectes qui déshonorent notre histoire en dénaturant notre blason. C'est trop, en vérité, qu'à toutes les erreurs en architecture, en sculpture, en peinture, en iconographie, en ornementation , en paléographie, dont nous avons parlé tant de fois, vienne s'ajouter encore la complète ignorance du blason. {Note de M, Didron.)
finirions pas si nous décrivions les armes pariantes picardes : l'aigle qui tire une épée des Saquespée ; le huchet ou l'oliphant des Cornets; l'oison, surmonté d'un croc, des Croqu oison de la Cour de fief; la jambe qui brûle des Gambard; le daim qui court des Dincourt ; les trois daims des Trudaine, et cent autres.
Les puînés brisent de diverses manières les armes de leurs maisons, selon leur ordre de primogéniture. Ainsi, les cadets prennent les étoiles, les molettes, les croissants, les coquilles; ceux qui viennent après adoptent le lambel à trois pendants et plus. Le iarabel , dans l'origine , était un ruban que les jeunes guerriers nouaient au bas du heaume, à l'instar de nos cravates. Les pendants du lambel sont droits avant le xvr siècle ; depuis, on les a élargis en queue d'aronde. Les autres frères ont la bordure simple ou engrêlée, chargée de besants, componée, la bande brochant ou le bâton péri.
La barre signale ordinairement la bâtardise , qui n'avait rien d'humiliant quand le bâtard légitimé marchait sur les traces du brave chevalier auquel il devait le jour. Plus d'une noble maison de Picardie pouvait montrer des enfants naturels dont elle n'avait pas à rougir. Les armes d'Orléans se trouvaient barrées chez le beau Dunois, né de Louis VI d'Orléans et de la dame de Cany, belle châtelaine des environs de Nogent. Le bâtard de Rubempré avait été accusé d'avoir tenté d'enlever le comte de Charolais, depuis Charles le Téméraire, par un hardi coup de main dont on aurait imputé le projet à l'astucieux Louis XI. Artus, fils naturel de Valeran de Soissons-Moreuil , bailli d'Amiens, fut un guerrier remarquable, qui occupa avec distinction la place difficile de gouverneur de Thérouenne, sans cesse menacée par les ennemis. Dans beaucoup de généalogies d'illustres familles picardes, nous avons vu des bâtards qui, le plus souvent, ont été des hommes distingués; ils étaient obligés, presque toujours , de se suffire à eux-mêmes et de soutenir dignement le nom de ceux qui avaient été assez justes pour les reconnaître et ne pas les abandonner.
Nous terminerons cet article en souhaitant que, dans chaque province de France, il se trouve un patient et laborieux investigateur qui puisse bientôt mettre au jour la description des blasons , les généalogies et les annales des nobles maisons. Un pareil travail, conune nous l'avons dit, jetterait la plus vive lumière sur l'histoire générale et particulière de notre patrie ; il faciliterait singulièrement la connaissance de nos monuments.
A. GOZB, Correspondant do Comiié historique des trts et monnments, i Amiens.