RESTAURATION DE L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS
vient à moi n'avra point de faim et eelyi cfvi croit en moi n'a vra jamais de soif. — Saint Jean, ch. vi. •— Une chapelle conventuelle, construite avec ce soin et décorée avec cette recherche, ne mériterait-elle donc pas un autre sort qu'une brutale et sauvage destruction?
Parlons maintenant de la restauration de Téglise abbatiale et royale de Saint-Denis. De la démolition des Annonciades au travail qui s'achève dans l'église royale, la transition est toute faite.
La restauration de l'église de Saint-Denis touche à sa fin ; on peut déjà la considérer comme un fait accompli. Mais elle ne doit pas se consommer sans que nous élevions encore la voix contre ses funestes conséquences, pour protester de toutes nos forces contre le déplorable système qui a dénaturé l'un de nos plus curieux monuments. Il ne s'agit pas ici d'aligner des phrases, pour donner à nos plaintes un air de littérature ; nous réserverons même poor un autre article les questions d'art et de goût. Aujourd'hui, nous ne voulons émimérer qu'une série de faits présentés le plus succinctement que possiWc. C'est une façon de jouer cartes sur table; la galerie jugera.
La restauration de Saint-Denis fut attaquée, il y a deux ans, devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, avec une certaine solennité; mais on sot profiter habilement de quelques inexactitudes, assez impoi^tantes d'ailleurs (il faut en convenir avec franchise), pour faire retomber sur les auteurs mai préparés de cette agression un tonnerre de récriminations étourdissantes. On assure (mais j'en doute encore, car l'Académie n'a rendu publiques ni sa décision, ni les conclusions de son rapporteur) que la restauration obtint gain de cause, et que la nouvelle école archéologique fut signalée en pleine séance comme une réunion d'insensés dont il fallait avoir moins de peur que de pitié.
Quoi qu'il en soit, il demeure constant pour nous Vjue, si l'affaire eût été bien instruite, pour parler comme au palais, nous aurions gagné le procès même devant les juges académiques. Ce qui n'a pas été fait alors, les « Annatas Archéologiques » le veulent faire aujourd'hui ; il n'y a point de prescription contre le sens commun , et l'autorité de la chose clandestinement jugée n'est d'aucune valeur à nos yeux. Nous avons dressé le procès-verbal des actes qcii, peu à peti, ont changé complètement le caractère de l'église de Saint^Denis; nous avons fait l'inventaire de l'édifice restauré, sans nous inquiéter de savoir sur qui devra peser la responsabilité. Ce n'est point une affaire de pensomies; c'est une question purement archéologique et monumentale. Nous voulons ignorer sur qui doit retomber le blâme et s'il s'adresse à un seul architecte ou à plusieurs ; le monument seul nous intéresse , et nous prétendofts ne nom occuper que de lui.
Mk ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
Extérieur de l'iSglise. — Est-il permis, sous prétexte d'embellissement, de modifier l'ornementation et la sculpture d'un édifice ancien , au point de leur donner un aspect tout différent de celui qu'elles avaient dans leur état primitif? La réponse à cette question serait certainement la condamnation la plus formelle des travaux exécutés à l'extérieur et surtout à la façade de Saint- Denis. La décoration de cette façade, telle qu'elle est aujourd'hui, est un faux en matière de monument, depuis le pied des murs jusqu'à la naissance de la flèche.
Le perron, par lequel on arrive aux trois portes, est précédé d'une grille à têtes de pavot qui sent son Père-Lachaise d'une lieue. Des piliers, d'un gothique dont nous ne connaissons pas d'exemple, servent d'appuis à cette clôture. Les trois portes de la façade, dépouillées de leurs statues plusieurs années avant la révolution, ne présentaient plus que des colonnes à fûts unis ; les fûts ont reçu nouvellement une ornementation composée de torsades, de chevrons, de galons, de palmettes, qui a été employée ailleurs, mais qui ne rétait pas à Saint-Denis.
Les révolutionnaires avaient décapité tous les personnages des tympans et des voussures. Le Christ présidant au jugement dernier porte aujourd'hui sur son cou, en vertu de la restauration, la tête de Jupiter- Olympien ; c'est à peu près comme à la Madeleine où les fidèles s'agenouillent devant un Christ copié sur le Bacchus indien. Au-dessus de cette tête empruntée ainsi au paganisme, on a gravé sur le haut d'une croix les quatre lettres I IN RI, ce qui ne se voit jamais sur les monuments de cette époque. En outre, les sentences évangéliques, entaillées en même temps sur la banderole que le Christ tient de chaque main, sont suivies de l'indication de l'évangéliste avec le numéro du chapitre et du verset, détails dont le sentiment des convenances et l'usage prescrivaient ici de s'abstenir. Les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse rangés aux cordons des voussures devraient, suivant le texte, avoir la couronne en tête ; le sculpteur, qui les a pris sans doute pour des musiciens de bas étage, les a coiffés de bonnets et de calottes djune extrême vulgarité. Montfaucon, qui n'était pas fort en archéologie nationale, avait pris ces bonnets juifs pour des couronnes royales ; c'en fut assez, aux yeux du restaurateur moderne, pour en affubler les personnages royaux de l'Apocalypse.
Chacun sait aujourd'hui la plaisante histoire de cette Vierge assise auprès du Christ, à laquelle on avait imposé une ample barbe et d'épaisses moustaches. La présence de ce personnage barbu élevait à treize le nombre des apôtres, ce qui était contraire à tous les principes iconographiques. Des signes positifs indiquaient cependant que le corps ainsi complété était un corps
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de femme. Enfin, sur les réclamations incessantes de M. Didron, on a fait, récemment, la barbe à cette tête; quelques coups de ciseau lui ont donné, tant bien que mal, une expression plus féminine.
A la porte de droite, une voussure était demeurée sans sculptures; on en a tiré six anges qui sont de bonnes caricatures, et un Père éternel dont le nimbe est uni comme celui d'un saint ordinaire. Nous verrons ailleurs que si Dieu se trouve ici dépouillé du nimbe crucifère, son attribut distinctif, la vierge Marie et d'autres personnages non divins ont été, dans plusieurs parties de l'église, gratifiés de ce signe. Sur une autre voussure de la même porte, un saint Denis restauré, à qui un ange vient présenter, en guise de nimbe ou de couronne, une espèce de coiffure sans nom, tient, non pas sa tête entre les mains, mais une mitre; il y a ici quelque finesse d'intention qui m'échappe. De quel droit supprimer la représentation d'un miracle pour lui substituer un non-sens? Si la restauration de l'église a déclaré la légende inadmissible en ce point, pourquoi donc n'avoir pas éliminé aussi toutes les autres sculptures capables de choquer le rationalisme? pourquoi surtout avoir représenté ce sujet même de saint Denis, portant sa tête, sur un vitrail du fond de l'abside? Mais nous marchons ici de contradiction en contradiction.
La porte de gauche avait, comme la précédente, une voussure restée brute; on n'a pu se décider à la laisser en cet état. On avait cru reconnaître Aaron et Moïse dans deux statues des apôtres saint Pierre et saint Paul, qui ont été restaurées; en conséquence on a figuré, ce qui ne se voit nulle part, le Christ donnant d'une main les tables à Moïse, et, de l'autre, une verge au grand prêtre Aaron. Cette première erreur a induit le sculpteur à tailler sur la voussure inachevée des personnages bibliques et des scènes dont rien ne justifie la place en cet endroit: Élie enlevé au ciel; le Père éternel, toujours au nimbe non crucifère, apparaissant à Samuel ; David et Salomon accompagnant l'arche d'alliance. Ces sujets encadrent un bas-relief tout neuf, qui représente les trois martyrs Denis, Rustique et Éleuthère, conduits au supplice. Quelle réunion de sujets incohérents, quelle suite d'anomalies!
Si nous passons aux parties supérieures, nous rencontrons une frise moderne formée d'une suite de panneaux dans lesquels se voient des palmettes, des pavots, des chouettes et autres emblèmes soporifiques. Il existe dans la hauteur de la façade un certain nombre d'arceaux aveugles, dont les baies étaient lisses ; on a fait graver sur tous les fonds, soit des inscriptions, soit des traits qui décrivent des figures géométriques. Les archivoltes, qui étaient unies, ont été chargées d'ornements, et surmontées de mauvaises statues. On a rehaussé en même temps de moulures et de colonnes les contre-forts qui , dans le prin-
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cipe, n'avaient reçu aucun ornement. De leur côté, les attributs des évangé- Hstes sont venus prendre une place qu'ils n'occupent nulle autre part, dans les angles du grand espace carré au centre duquel s'ouvre la rose. L'architecte du moins aurait dû veiller à ce qu'ils fussent rangés dans l'ordre fixé par les règles de l'iconographie religieuse ; il n'aurait pas fallu laisser prendre par Taîgle la première place de droite, laquelle est toujours réservée à l'ange. Enfin, et pour couronner l'œuvre, on a incrusté de la pierre au sommet de la façade, et on a pratiqué huit niches à plein cintre, imitées de l'arcature du portail de Notre- Dame, à Poitiers. Ces niches abritent huit statues de rois dignes à peine de figurer dans r« Histoire de France» de M. le Ragois, mais bien capables de tenir leur rang dans le « Panthéon charivarique ». Nous verrons plus loin que Notre- Dame de Poitiers a singulièrement préoccupé le restaurateur de Saint-Denis et lui a porté malheur. Quel motif a donc pu décider l'architecte à jucher ces effigies royales là où elles n'avaient que faire? La raison qu'on en donne est assez pauvre. Il fallait, dit-on, qu'à tout prix le portail de Saint-Denis fût décoré de figures de rois. Autrefois il y en avait une longue série dans les ébrasures des trois portes. Les replacer en cet endroit, c'était les exposer aux outrages des prolétaires ; pour les préserver, il était donc nécessaire de les nicher à cent pieds du sol. Notis espérons bien cependant que leur haute position ne les garantira pas d'une chute prochaine. Ces statues n'ont d'ailleurs aucune espèce d' intérêt. Destinées à représenter Clovis, Dagobert, Pépin , Chariemagne, Hugues Capet, Robert, Louis VI et Louis VII, elles n'offrent même pas la plus légère ressemblance avec les figures des mêmes rois conservées dans Tintérieur de l'église. On aurait dû cependant les mettre d'accord. A ce propos, nous ajouterons que Dagobert, représenté deux fois en statue, une fois en buste, quatre ou cinq fois en bas-relief, cinq ou six fois en vitrail , semble une manière de Protée dont il n'est pas possible de saisir la forme réelle ; ce prince possède autant de visages de rechange qu'il a d'effigies sculptées ou peintes à Saint-Denis. Il en est de même de Hugues Capet, du roi Robert et d'une foule d'autres. A défaut de mérite plus essentiel, nous trouvons ici du moins celui de la variété ; il n'y a que l'embarras du choix.
Les tours n'ont pas échappé à l'embellissement général. Les archivoltes de leurs ouvertures sont maintenant revêtues d'ornements empruntés à des églises de Normandie, dont la fomïe et la disposition appartiennent à un style tout à fait particulier à cette province. Au sommet de la tour du nord, des médaillons circulaires encadrent des croix ; les fonds de ces médaillons, qui étaient lisses, viennent d'être chargés de hachures et de gravures en creux. La tour da midi, complètement différente de celle du nord, ne présentait aucune trace de mé-