EXPOSITION DE L'INDUSTRIE. «P
peinture sur verre , à savoir, cet effet général et saisissant qui résulte toujours^ de rharmonie de Tensemble.
Il est véritablement curieux de suivre la lutte engagée dès l'origine entre la couleur et ce cpi'on appelle le dessin : on ne peut nier, par exemple, l'amoindrissement successif des couleurs en proportion des prétendus perfectionnements apportés^âr- la forme et au modelé. C'est que la peinture sur verre ne doit pas être vue à la loupe ; c'est qu'il faut, pour rester dans le vrai , la considérer comme un art de décoration; Le style des figures, la connaissance des rapports résultant du contact et du choix des couleurs , tels sont les éléments de succès. Mais à quoi bon , s'il vous plaît, surtout dans de petits sujets, cette perfection de modelé qui, ne pouvant être appréciée, devient tout au moins inutile et trèssouvent nuisible ?
Au xiii* siècle, l'armature prend un énorme développement : comme à Char^ tres^, comme à là Sainte-Chapelle, le fer se tord en dessins riches et variés à rinfini. A cette époque, la disposition des armatures forme presque un art à part; cet art meurt avec ce même siècle, qui l'avait vu naître. Mais, jusqu'au xv* siècle, on est frappé de l'intelligence remarquable déployée dans la disposition des" couleurs*: dans tous les vitraux, le jaune, cette couleur si brillante et qui fait presque toujours trou, est employée avec la plus grande discrétion ; il en est de même du vert, et le bleu et le rouge dominent toujours. Regardez, au xni* siècîe, comme le blanc est toujours employé avec adresse, soit pour faire valoir les sujets, soit pour dessiner certaines formes à l'aide de filets fins et déliés» Toujours le vitrail est isolé de la pièce par un de ces filets blancs : copiez exactement une de ces magnifiques pages de verre, et si, après avoir énergiquement déterminé le dessin, vous appliquez successivement chacune des couleurs, vous resterez convaincu de l'art avec lequel chacune d'elles se trouve symétriquement répartie dans l'ensemble; vous verrez comment, près de chaque couleur, vient se placer la. couleur complémentaire qui doit en augmenter l'éclat. Aussi nous sommes convaincu que c'est seulement en observant attentivement touK ces faits, et en revenant, comme nousFavons dit dansun article précédent, aux premiers procédés de fabrication, qu'il sera possible d'arariv^r à une régénération, complète de la. peinture sur veme.
Diaprés les observations que nous venons de faire,, on comprendra facilement que-, tout en applaudissant aux efforts tentés par les différentes fabriques^ dont les^ppoduits se trouvent à l'exposition dé l'industrie, cependant nous sommes loin d'approuver complètement les résultats obtenus. D'abord, tous ces vitraux pèebent par im défaut coimnun, et qui justifie pleinement tout ce que nous avong déjii dit sur Timpossibiltté deréussir avec les verres^actuela. La ooloration
de tous ces vitraux manque de puissance et d'éclat ; ils sont incapables d'opposer la moindre résistance à l'action des rayons lumineux qui les traversent d'outre en outre, sans éprouver le moindre obstacle. Tout cela est si clair, si transparent, si limpide, qu'il devient impossible de soupçonner même le moindre accident de lumière, la moindre variété d'effet. Dans les anciens vitraux, au contraire, la lumière ne peut pas traverser directement les surfaces courbes,, inégales et raboteuses du verre ; forcée de se briser, de se réfracter, elle s'accroche en points brillants à toutes les saillies, elle projette des demi-teintes sur toutes les cavités. De là, cet effet chatoyant des vitfaux, cet éclat et ce scintillement si remarquables des couleurs.
Si nous ne craignions d'être trop sévère, nous dirions, des vitraux modernes» qu'en général ils ont à peu près tous les défauts des stores, sans en avoir lesqualités : les vitraux fatiguent la vue, et les stores la reposent. Qu'on y prenne garde, déjà, dans plus d'un monument, des stores occupent la place des vitraux!
Nous le savons , ce défaut ne doit pas être entièrement attribué au peintre verrier ; il dépend en grande partie de la confection même de la matière. Mais alors, si l'on refusait l'emploi de semblables verres, il faudrait bien que la fabrication se modifiât. Dans tous les cas, le défaut est capital , et l'on ne saurait trop se hâter d'y porter un prompt remède. .
Maintenant, occupons-nous de la peinture en elle-même. Plusieurs fabriques nouvelles ont exposé cette année au palais de l'industrie, et certaines méritent de sérieux encouragements. Nous avons particulièrement distingué celle de M. Lusson, à Sainte-Croix, près le Mans, et celle de MM. Hauder et André, à Paris. La première, surtout, a envoyé un vitrail extrêmement remarquable par le style, ainsi que par la feriTieté et la pureté de l'exécution : avec du verre convenable, le succès eût été évident et complet. Les trois verrières de MM. Hauder et André, taillées et peintes sur les cartons de M. Henri Gérente, ne sont pas, il faut le dire, d'une aussi bonne exécution : la main qui a calqué les cartons sur le verre manquait de fermeté et d'habileté. 11 en résulte un trait lourd et monotone sous lequel disparaissent les qualités du dessin de M. H. Gérente, artiste plein de patience et de zèle, et qui, après avoir dessiné et calqué nos manuscrits, étudié et analysé les vitraux de nos cathédrales, vient aujourd'hui consacrer le fruit de ses études au progrès d'un art aussi mal compris de nos fabricants que vivement apprécié du public. Aussi la disposition générale est-elle fort belle, l'oniementation riche et très-remarquable; mais il faudrait d'autres verres et une meilleure exécution pour obtenir un résultat complet.
Après avoir fait les honneurs aux nouveaux venus, dirigeons-nous vers d'anciennes connaissances. Voici la manufacture |de Choisy, qui d'abord a exposé
EXPOSITION DE LMNDUSTIllE. «9
un vitrail à grand sujet, représentant saint Jacques, dont l'exécution matérielle est poussée au dernier degré de perfection. Quant au parti pris, il est évident que Tauteur des cartons, M. Gsell, a voulu faire de l'art et de la vraie peinture; nous ne nous permettrons donc pas de juger. Mais, comme on nous assure que ce vitrail doit être placé à Saint-Vincent-de-Paul , près de ceux exécutés par M. Maréchal, nous conseillerons seulement d'attendre, pour voir à l'aise et comparer sûrement. Près du saint Jacques se trouve encore une fenêtre destinée à la nouvelle église de Bon-Secours, près Rouen, bâtie en style gothique du xnV siècle, par l'habile architecte M. Barthélémy, qui est des nôtres. Nous ferons à ce vitrail l'application de toutes les critiques qui nous ont été inspirées par la manie du perfectionnement. Les figures sont courtes et lourdes; le geste est insignifiant, et l'expression manque complètement de cet accent indispensable pour faire deviner l'intention. Les sujets ne remplissent pas suffisamment les médaillons, et l'on y cherche en vain l'équivalent du style qui caractérise les anciens vitraux. En outre, toutes ces figures contrastent d'une manière fâcheuse avec l'ornementation, fort belle du reste, et dans laquelle nous regrettons seulement l'exagération du verre jaune.
MM. Hauder et André ont également fait un essai de vitrail à dessin perfectionné. Nous adresserons à ces messieurs les observations qui précèdent. Mais ici le contraste, entre les médaillons, gracieux de forme, doux et fins de couleur, et Tencadrement, est d'autant plus choquant, que l'ornementation, exécutée sur le carton de M. Gérente, est aussi vigoureuse et énergique de dessin que franche et puissante de couleur.
La fabrique de M. Fialeix , du Mans , a encore exagéré le défaut que nous venons de reprocher à celles de Choisy-Ie-Roi et de MM. Hauder. En outre, l'exécution ne semble pas suffisamment soignée. Cependant il faut remercier M. Fialeix d'avoir cherché à reproduire exactement un vitrail ancien ; le succès est complet. Peut-être aurait-on dû choisir un plus bel exemple. Nous sommes convaincu que si cette fabrique faisait encore exécuter plusieurs fac-similés de vitraux anciens, elle serait bien vite éclairée et s'empresserait de renoncer ' à ces tentatives de perfectionnement que nous critiquons si vivement.
Il nous est impossible de terminer cet examen des tentatives faites en faveur de la peinture sur verre, sans témoigner l'étonnement que nous cause la modestie des artistes et des peintres véritables qui se consacrent à ce genre de décoration. Comment! pas le moindre signe, pas la plus petite indication relative à l'auteur des cartons! Cela peut être très-louable; mais c'est, il faut le dire, on ne peut plus incommode pour celui qui veut rendre justice à tout le monde. On se trouve dans la nécessité de faire des recherches, presque
aussi difficiles que sMI s'agissait de retrouver les noms des artistes auxquels nous devons les vitraux de nos anciennes cathédrales. La part du fabricant est vraiment assez belle pour qu'il laisse à Tartiste ce qui lui appartient à si juste titre; La composition' des cartons doit nécessairement être distinguée de Texécution sur le verre et de la cuisson des émaux ; mais tout le monde comprendra que s'il y avait un nom à effacer, ce ne pourrait être celui de l'artiste. Est-ce que les vitraux exécutés à Sèvres, sur les cartons de M. Ingres, passent sous le nom de M. Brongniart, le savant directeur de la Manufacture royale de porcelaine et de vitraux?
Nous ne dirons rien des autres vitraux ;■ ils sont trop loin, pour la plupart, d'approcher de ceux dont nous venons de parler. D'ailleurs on pourra facilement les juger en ayant égard aux observations générale» contenues dans cet' article et dans celui qui l'a précédé.
LASSUS
MUSÉE DE L'HOTEL DE CLUJSfY
DEUXlàMR ET DERNIER ARTICLE.