Donec eriâ felix multos numerabis amicos
Tempora si fiierint nubile, solus eris.
heureux en ce monde , c'est surtout quand on tient le sommet de la vie etjle complet développement de ses facultés, quand on est en pleine possession de sa force physique et de sa puissance morale. Voilà comment l'art chrétien, l'art du moyen âge, qu'on qualifie de barbare, entend l'allégorie.
MM. Jourdain et Duval, ecclésiastiques d'Amiens, ont proposé, dans un récent ouvrage sur cette partie de la cathédrale d'Amiens, l'explication de cette sculpture. Nous croyons utile de la transcrire ici pour apporter toute la lumière possible sur ce sujet. MM. Jourdain et Duval s'expriment ainsi ' :
t La rose est renommée pour la beauté de ses flammes projetées, en mille formes et en mille couleurs, du centre à la circonférence. Ce qui n'est pas moins remarquable, et ce dont nous avons à nous occuper exclusivement, puisqu'il ne s'agit ici que de l'extérieur de la rose, c'est l'ornement qui forme la bordure et comme les cils de cet œil étincelant de l'édifice. Il consiste en une série de dix-sept personnages sculptés en relief, dont les huit premiers gravissent avec ardeur la rampe de l'orbite à droite, tandis que les huit derniers descendent rapidement, la tête en bas, du côté gauche.
« Le caractère général de ceux qui montent est facile à saisir. Tous sont convenablement vêtus, bien chaussés, de visage agréable et sans barbe, les cheveux abondants et dûment agencés : ils atteignent à peine le milieu de la vie. Pleins d'espérance et de joie, ils s'accrochent avec bonheur aux fleurons du segment de cercle dans lequel ils sont encadrés , et qui les aide à suivre le mouvement de la zone. Le huitième, c'est-à-dire le plus voisin du sommet, porte seul une robe flottante à capuchon , et sur la tête un bonnet en forme de calotte. Il ne reste malheureusement que quelques vestiges méconnaissables de l'objet qu'il tenait des deux mains.
« Au versant de la roue , les personnages qui tombent offrent un tout autre aspect. Une figure vieillie, des cheveux négligés, une barbe sordide au menton , des vêtements en désordre et en partie perdus , les pieds dépouillés de chaussures, ne permettraient pas de douter de leur misère, lors même qu'elle serait moins visiblement accusée par la position d'hommes précipités la tête en bas, et par la manière dont ils tournent la tête en arrière, avec un air de souvenir, de tristesse et de regret. Les trois premiers principalement ont toute la partie inférieure du corps dénudée, la robe, qui est leur unique habit, retombant des reins sur le dos et presque jusque sur la tête, par le fait même de leur chute. Si on a donné une chaussure au quatrième, ce n'est sans doute que pour le faire paraître plus misérable en montrant les doigts de ses deux
1. « Le portail Saint-Honoré », dit a de la Vierge-Dorée ». In-8*, Amiens, 4844.
pieds qui crèvent le bout de ses souliers usés. La petite calotte étoffée, qui coiffe le cinquième , et le visage inoberbe et plus jeune du sixième , ne rachètent qu'imparfaitement l'apparence de misère qu'ils partagent avec leurs compagnons. Une mutilation a fait totalement disparaître le septième.
t A.U centre et à la tangente supérieure de la roue, un dix-septième personnage, ayant à sa droite ceux qui montent et à sa gauche ceux qui descendent, siège sur un simple banc sans dossier, la couronne au front , les mains gantées. Un bout de bâton , qui lui reste dans la main gauche , paraît bien être l'extrémité inférieure d'un sceptre. A sa droite (du côté des heureux, ou de ceux qui gravissent l'existence ) , un chien assis sur le derrière , les oreilles longues et pendantes , le regarde fixement. •
Après cette description, que nous avons cru devoir reproduire, parce que MM. Jourdain et Duval , qui habitent Amiens, ont examiné cette sculpture avec un soin minutieux, les deux jeunes archéologues déclarent, avec une grande raison , que ce tableau ne peut représenter le jugement dernier, mais le symbole de la vicissitude des choses humaines , l'action de la Providence dans tous les événements de la vie, la roue de notre existence ( « rotam nativitatis nostrœ » , comme dit saint Jacques , m , 5 ) . La demi-roue d'Amiens et la roue entière de Beauvais représentent une roue du destin , mais une roue sanctifiée par le christianisme, qui a fait du destin aveugle une providence éclairée.» C'est vraiment, dit saint Augustin ( t De civitate Dei » , lib. V, cap. i), « à la Providence divine qu'appartient l'établissement des royaumes terrestres. «Si on veut l'attribuer au destin, parce qu'on appelle de ce nom la volonté «même et la puissance de Dieu, il faut garder la pensée, mais changer le lan- « gage. » — « La Providence sage et puissante , ajoutent les deux antiquaires, ainsimise à la place de l'aveugle destin , on n'avait plus de raison de réprouver l'image qui l'exprimait d'une façon dès lors innocente. Une traduction de la t Cité de Dieu » de saint Augustin , du xiV siècle , conservée à la bibliothèque d'Amiens (ms. 216 du catalogue) , nous offre en effet une représentation enluminée de la roue de la Fortune , ainsi composée : — Sur un fond formant ciel et terre , l'un de couleur bleue et rouge semée d'un réseau d'or, l'autre d'un vert pâle et poncé , tourne une roue que paraît gouverner, de ses deux bras étendus, un personnage couronné, en manteau d'hermine sur une robe bleue, et déployant de longues ailes de même couleur. Trois individus, accrochés à la circonférence, subissent les vicissitudes de ses mouvements. Celui qu'elle élève est distingué en même temps par le bon ordre et la richesse de ses vêtements bordés d'hermine et munis de ceinture aux reins; celui qui déchoit n'a pas de ceinture, et sa tunique s'en va en désordre, tombant sur sa tête et laissant I. S5
presque nue une partie de son corps ; le troisième , au bas de la roue» est dans une détresse plus grande encore, et cherche à retenir son bonnet qui lui échappe. C'est, on le voit, la raême idée qu'à notre poiHail; mais ici le sens est clairement déterminé par la place même qu'elle occupe. Elle sert de titi'e au cinquième livre de la «Cité de Dieu», dans lequel le saint docteur établit que la Providence, et non la Fortune , a été la cause de la grandeur de l'empire romain : or on sait que le titre d'un chapitre en est toujours l'argument; le manuscrit dont nous parlons en fournirait au besoin la preuve, puisque toutes les têtes de ses livres sont en rapport avec les matières qui y sont trai* tées. Il n'est donc pas possible de méconnaître l'idée saillante du titre orné du chapitre : le texte parle de la Providence , l'image auasi. »
MM, Jourdain et Duval déclarent que définitivement, et à leurs yeux, ces tableaux , analogues à ceux d'Amiens et de Beauvais, soit sculptés, soit peinte, représentent la Providence ou la Fortune chrétienne présidant aux destinées de l'homme. Nous partageons à peu près cet avis ; mais cependant nous en étendons la portée, et nous disons que ces allégories représentent, non pas la destinée particuhère de l'homme, mais le cours général de son existence. Dans ces allégories, nous voyons, non pas une roue de Fortune , mais une échelle circulaire de la Vie. Enfin, ce sont les âges de l'homme, c'est la vie humaine que nous trouvons là, partagée dans ses principales divisions.
A Troyes, dans l'église Saint-Nizier, on voit un vitrail de 1498 ou 1510, sur lequel une femme, sept fois représentée et habillée d'une robe bleue, rouge, violette ou verte, présente un objet qui varie suivant l'âge de l'homme auquel elle parle. A un enfant galopant sur un cheval de bois, c'est un petit modèle d'église ; à un adolescent amoureux et qui tient une rose, un objet qui est 0ialheureusement cassé ; à un troisième, qui a disparu, un vaisseau; à un jeune homme qui tient un faucon au poing et va monter à cheval , un objet cassé encore; à un homme mûr, un savant, un docteur qui tient un livre, elle ûilre un ostensoir où brille une hostie ; à un homme âgé, impotent et qui marche appuyé sur deux béquilles, une horloge^ pour lui rappeler l'heure dernière qui eist prochaine; à un vieillard, étendu mourant sur un grabat et pour qui l'heure de la justice va sonner, la femme mystérieuse tend la main gauche , tandis qu'elle tient à la droite une épée nue. En face de cette Justice-Espérance (elle est habillée en vert), est debout la Mort, squelette tout blanc, qui porte une faux sur l'épaule gauche , tient un aviron à la main droite et vient récla-* mer le moribond. Ce vitrail est fort endommagé, horriblement bouleversé et troué ; les légendes qui expliquaient les sujets ont presque toutes disparu. Cepwâant, près de l'enfant au cheval de bois, j'ai lu : « Enfance « ; près de
TadoleBcent à la rose, j'ai déchiffré : t dénote et signifie l'âge de puérilité K On le voit, ce sont les sept âges de la vie humaine. A chaque période de son existence, l'homme est emporté par des affections humaines ou par des passions mauvaises; mais la Religion, femme sévère, vient le rappeler sans cesse à l'idée de Dieu et au souvenir de son salut.
Dans la cathédrale de Cantorbéry, sur un vitrail de la nef, on voit également les âges de la vie humaine. Il y en a six, et non pas sept comme à Troyeg* Ils sent représentés par six figure» ou personnages , au-^lessus desquels on lisait ces inscriptions détruites ou très-mutilées aujourd'hui : « Infantia. — Pueritia. — Adolescentia. — Juventus. — Virilitas. — Senectus. » Une inscription générale encadrait ces six tableaux; elle a été détruite également par un nettoyage maladroit. Toutefois on lit encore ce titre : sex hominis (^ktates). Mais un fait nouveau et qui, on le verra, va acquérir une certaine importance, c*est qu'en face de ces âges de l'homme sont figurés les six âges de l'Église , représentés également par six personnes, mais six personnes historiques. En tête, on lit encore : ( mundi ) sex ^tates. En allant de haut en bas, on voit, avec leur nom ainsi écrit, les six personnages suivants : «Adam. — Noé. — Abrah. - David. — lechonias. » Le nom de Jésus, qui est la sixième per» sonne, n'est pas donné; mais on reconnaît le Christ à son nimbe crucifère, dont le champ est rouge et les croisillons blancs.
LMnscription qui régnait autour de ces six personnages a beaucoup souffert ; mais on lit encore :
Hydria metretas capiena est quœlibet »U& : Lympha dat historiam, vinum notai allegoriam.
Effectivement, ces six âges de l'homme et ces six âges du monde sont à droite et à gauche des noces de Cana , où Ton voit six flacons , six hydres, qui figurent les six âges humains et historiques. Les hydres remplies d'eau, ce sont les âges du monde antérieurs à Jésus-Christ ; mafe l'eau changée en vin et remplissant les mêmes vases, c'est l'homme sanctifié par Jésus , c'est la réalité vulgaire transformée en idéal poétique, en savoureuse allégorie. Je remercie M. le baron de Guilhermy de m'avoir donné obligeamment connaissance de ce renseignement important. Il est important , en effet ; car, sur ce même portail d'Amiens, à la rose duquel se voit cette demi-circonférence où nous nous sommes étendus complaisamment, se trouvent, dans fa voussure de ta porte, les six âges du monde se réunissant autour de Jésus-Christ, qui es* Tobjet de leur attente.
Cest d'abord Adam, qui représente le premier âge, Tenfance, et qui bêche
la terre. Puis Noé, qui construit l'arche, et avec qui vint la« puéritie». Puis Melchisedech, Abraham, Isaac, Jacob et Job, types du troisième âge, de l'adolescence. Moïse, Aaron et David figurent le quatrième âge, la jeunesse. Salomon et Judith composent le cinquième âge, ou la virilité. Judas Machabée ouvre le sixième, la vieillesse, que ferme saint Jean-Baptiste. Alors arrive le septième âge, ou plutôt le renouvellement du monde , dans la personne de Jésus-Christ.
Voilà ce que l'on reconnaît dans la cathédrale d'Amiens , sous la roue symbolique. L'histoire est sous l'allégorie; la réalité est « inférieure » à l'idéal, comme l'eau est inférieure au vin :
Lympha dat historiam, vinum notât allegoriam.
Nous ne pouvons nous empêcher de voir une singulière concordance entre la sculpture d'Amiens et la peinture de Cantorbéry, et nous pensons être autorisé de nouveau à dire que la demi-roue d'Amiens, la roue entière de'Beauvais, les échelles allégoriques de nos manuscrits, les perrons gradués des images grossières d'Épinal, sont des roues, des échelles, des perrons de la vie humaine en général et non de la fortune en particulier.
Ce sujet, rare en France, n'est pas fréquent non plus hors de chez nous. En Grèce même, où il est comme indigène, je ne l'ai rencontré que deux fois. Je crois l'avoir reconnu sculpté à Bâie, au portail septentrional de la cathédrale, autour de la rosace et à l'extérieur, comme au portail septentrional de Saint- Étienne de Beauvais. Ainsi qu'à Beauvais, la sculpture de Bâle est romane, du XI* ou xir siècle. Au-dessus de la porte , qui est couverte de fort curieuses figures, on voit autour de la rose des individus qui s'étagent à gauche et à droite. Ceux de droite, relativement aux spectateurs, tombent, tandis que ceux de gauche montent. Celui qui est en bas et qu'un tombeau engloutit à Beauvais,* tient, à Bâle, une truelle de la main droite ; il semble porter comme une pierre sur son épaule avec la main gauche. Serait-ce l'architecte de l'église qui aurait été surpris par la mort au milieu de son travail? Il n'y aurait là rien d'impossible, car cette cathédrale est demi-romane et demi-gothique, et les architectes semblent avoir été fiers de ce monument, qui n'est cependant pas remarquable, surtout quand on le compare aux nôtres. L'architecte roman, plein d'orgueil pour l'édifice qu'il commençait à bâtir, aura été interrompu par la mort, et sera, lui aussi, descendu tout au bas de l'échelle de la vie. Dans l'intérieur de l'église, contre le mur du portail occidental, on voit, assis dans une niche géminée, les deux architectes successeurs de l'artiste roman; ils
confèrent entre eux sur l'œuvre qui leur est confiée. Sous cette belle sculpture, qui est du xir au xiir siècle, on lit :
Avla celesti lapdes i Hi dvo templi hvjvs qvia
Vivi titvlantvr | Strvctvre famvlantvr.
Enfin, pour donner tout ce qui est arrivé à notre connaissance sur cette allégorie de la vie humaine, nous transcrirons ce passage de la légende dorée tde sanctis Barlaam et Josaphat», qui a bien une certaine analogie avec la peinture de Sophadès, avec le génie blanc du Jour et le génie noir de la Nuit, qui tirent à eux, alternativement, le Temps, la Vie, le Monde. Le moine Barlaam habitait les déserts de Sennaar, où il avait puisé cet amour de Tallégorie, cette affection de l'apologue qui distinguent les Orientaux. Il vint à la cour d'Avennir, parla contre la vanité et les joies menteuses du monde, et dit : « Ceux qui désirent les plaisirs du corps et laissent leur âme mourir de faim ressemblent à un homme qui, fuyant rapidement devant une licorne, pour ne pas en être dévoré, tomba dans un profond précipice. Mais, dans sa chute, il se retint par les mains à un arbuste et fixa ses pieds sur un appui glissant et peu stable. En regardant, il vit deux rats, l'un blanc, l'autre noir, rongeant sans interruption la racine du petit arbre qu'il avait saisi, et déjà ces deux animaux étaient sur le point de la couper. Puis, au fond du gouffre, il vit un dragon terrible, vomissant du feu, et qui, la gueule ouverte, aspirait à le dévorer. En outre, il vit sortir de l'appui où il posait ses pieds quatre têtes d'aspics. Mais, en levant les yeux, il aperçut un peu de miel découlant des branches de son petit arbre; alors, oubliant le péril où il était de toute part, il se livra en entier à la douceur de ce petit rayon de miel. Quant à la licorne, c'est l'image de la mort' qui poursuit constanjment l'homme et cherche à l'atteindre. Le gouffre, c'est le monde rempli de tous les maux. L'arbuste, c'est la vie de chacun, laquelle est rongée sans cesse par les heures du jour et de la nuit, comme par le rat blanc et par le rat noir, et qui est bien près d'être tranchée. L'appui d'où sortent les quatre aspics, c'est notre corps dont l'économie est détruite par les désordres des quatre éléments qui le composent. L'horrible dragon, c'est la gueule de l'Enfer qui veut vous dévorer tous. La douceur du miel qui découle du rameau, c'est le faux agrément du monde, qui séduit les hommes et les empêche complètement de voir le danger qu'ils courent. •
11 est inutile de faire remarquer le curieux rapport qui unit cet apologue de saint Barlaam avec la description donnée par le « Guide de la peinture », avec les peintures d'Iviron et de Sophadès, et même avec les sculptures de Beauvais et de Bàle.
Jusqu'à présent, dans cet article, c'est de l'archéologie pure que nous avons faite ; c'est aux anciennes représentations et aux vieux textes que nous avons eu recours. Mais ce grave sujet de la vie humaine, de la rapidité de l'existence, de la diversité des âges de l'homme a été peint et décrit jusqu'à notre époque, et l'on pourrait en faire une monographie complète depuis les premiers siècles du christianisme jusqu'au nôtre.
Nous avons tous vu, dans nos villages, appendue aux murs des maisons de nos vignerons et de nos laboureurs, une grossière image gravée et enluminée à Épinal, représentant un perron ou plutôt un escalier à double rampe. Sur chaque marche de cet escalier double, monte à droite et descend à gauche 'un couple uniformément composé d'un homme et d'une femme se tenant par le bras, comme pour s'aider mutuellement dans le cours de la vie. Tout en bas, sous une échancrure du perron, deux nouveaux-nés dorment dans un berceau ; ils ne sont pas encore éveillés à la vie extérieure ou de relation. Un tout petit garçon et une toute petite fille, s'amusant à des jeux de leur âge, touchent le premier degré de la rampe de droite. Sur le second degré, un garçon de vingt ans offre des fleurs à une jeune fille qui les reçoit en rougissant. Au troisième, un homme de trente ans regarde avec amour son premier-né que sa jeune femme tient dans ses bras. Au quatrième, on a cinquante ans. L'homme, d'officier qu'il était dix ans auparavant, est devenu général ; la femme a élevé sa famille et songe à jouir des derniers beaux jours qui lui restent. A cinquante ans, on est au sommet de la vie, au comble du bonheur et de la fortune. L'homme est debout, une main dans son gilet, comme un orateur parlementaire ; la femme revient de l'église un livre d'heures sous le bras. Ils cherchent à s'arrêter; mais ils sont emportés par le cours de la vie, et il leur faut descendre la rampe fatale, la pente de la gauche. Ils sont déjà au déclin de leurs jours. L'homme et la femme font un pas à regret en atteignant soixante ans. Dix ans plus tard, on est à l'âge de décadence, le dos voûté et la longue canne en main pour soutenir des pas déjà mal assurés. A soixante-dix ans, c'est l'âge caduc : il faut des lunettes pour y voir, un bâton pour marcher, des fourrures pour tenir Heu de la chaleur naturelle qui est partie. Enfin, à quatre-vingt-dix ans, on ne peut plus avancer qu'avec des béquilles; la houppelande et les lourds vêtements font un triste contraste avec les habits légers que la frivole jeunesse porte sur la rampe opposée. Encore un pas, et l'on atteint l'extrême vieillesse. La Mort est là, sa
4 . La gauche et la droite sont déterminées, non pas relativement aux spectateurs qui regardent la gravure , mais aux acteurs faisant face aux spectateurs. C'est la gauche et la droite du blason , c'est la gauche et la droite de la sculpture d'Amiens.
faux sur Tépaule; elle va trancher le reste de vie qui retient encore faiblement au monde ce vieux mari et sa vieille femme.
Voilà les images que les colporteurs vendent tous les jours encore dans nos campagnes, et qui renferment très-souvent de nombreux et ingénieux détails. C'est une échelle, un escalier de la vie humaine. Ce tableau sort du moyen âge; il est bien vieux déjà, et cependant on en fait encore et on en vend toujours. Hier, pour faire une description plus exacte, j'en ai acheté un dans la rue Saint-Jacques; il vient de chez Pellerin, hnprimeur-libraire à Épinal, et le marchand qui me l'a vendu quinze centimes m'a dit qu'il en faisait un débit considérable tous les ans.
Le génie de Bossuet s'est exercé sur ce sujet mélancolique, et sa redoutable éloquence en a fait la page suivante que tout le monde sait par cœur. Dans le « Sermon pour le jour de Pâques », on lit :
t La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès les premiers pas ; mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas : marche, marche. Un poids invincible , une force irrésistible nous entraîne ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore, si je pouvais éviter ce précipice affreux ! Non, non, il faut marcher, il faut courir ; telle est la rapidité de la vie. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait arrêter : MARCHE, MARCHE. Et Cependant on voit tomber, derrière soi, tout ce qu'on avait passé ; fracas effroyable, inévitable ruine. On se console, parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mams du matin au soir, quelques fruits qu'on perd en les goûtant. Enchantement ! Toujours entraîné, tu approches du gouffre. Déjà tout commence à s'effacer : les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires ; tout se ternit, tout s'efface. L'ombre de la mort se présente; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord ; encore un pas. Déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s'égarent; il faut marcher. On voudrait retourner en arrière ; plus de moyen : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé, » Massillon, cet écho bien affaibli de Bossuet, a dit aussi dans ses « Mystères •: t Qu'est-ce que la vie humaine? qu'une mer furieuse et agitée, où nous sommes sans cesse à la merci des flots, et où chaque instant change notre situation et nous donne de nouvelles alarmes. Que sont les hommes eux-mêmes? que les tristes jouets de leurs passions insensées et de la vicissitude éternelle des évé-
kkO ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
nements. Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes, ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel. Semblables à ces figures que la ROUE rapide entraîne, ils n'ont jamais de consistance assurée; chaque moment est pour eux une situation nouvelle ;... croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course ; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon, ils n'ont rien qui les fixe... » — Massillon dit encore, dans le « Sermon sur la mort» : « Tout passe avec vous et comme vous : une rapidité que rien n'arrête entraîne tout dans les abîmes de l'éternité ; vos ancêtres vous en frayèrent le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent, la figure du monde passe sans cesse, les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement; tout change, tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul demeure toujours le même : le torrent des siècles qui entraîne tous les hommes roule devant les yeux, et il voit avec indignation de faibles mortels emportés par ce cours rapide l'insulter en passant, vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber au sortir de là entre les mains de sa colère et de sa vengeance. »
Rapprochez ces pages, surtout celles de Bossuet, de la sculpture de Beauvais, où le vieillard s'engouffre dans le sépulcre, de la sculpture d'Amiens, où ceux qui montent escaladent joyeusement la vie, où ceux qui descendent cherchent à se retenir; rapprochez -les de la peinture de Sophadès, de la description du t Guide », de l'apologue de Barlaam, et voyez si le moyen âge français, si l'art latin et l'art de Byzance ne donnent pas la main à Bossuet, et ne déteignent pas, quoique légèrement, sur Massillon.
Désormais, c'est un sujet parfaitement éclairci que celui de l'allégorie de la Vie Humaine ; nous en recommandons les intéressants motifs à nos sculpteurs et à nos peintres modernes qui ne dédaignent pas les enseignements du passé. Nous espérons faire traduire prochainement sur verre, pour une de nos plus grandes cathédrales du xiir siècle, cette belle allégorie de la Vie Humaine. Elle nous appartient, comme on vient de le voir, au moins autant qu'aux Byzantins.
DIDROIV.