‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 77 sur 82 · LA CITÉ DE CARCASSONNE. W · texte numérisé non relu

LA CITÉ DE CARCASSONNE. W

rées d'une très-riche ornementation en style du xiv* siècle; les crochets, les petites gargouilles et les fleurons en sont taillés par une main très-habile. Le soubassement est occupé par une suite de figurines placées dans des ogives couronnées de pignons, du travail le plus fin. C'est donc là un monument complet , d'un style charmant , et qui n'a d'autre défaut que d'être badigeonné et peint à l'huile en gris et en jaune clair. Peut-être, en enlevant cette affreuse croûte, trouverons-nous des traces de peinture ancienne; car j'ai peine à croire que ce tombeau n'ait pas été colorié. L'inscription qui entourait la pierre tumulaire de Pierre de Rochefort est complètement effacée; c'est à peine si l'on distingue aujourd'hui une portion de l'écusson sur lequel sont gravées les armes des Rochefort. Cette jolie chapelle , dédiée par l'évêque fondateur à saint Pierre et saint Paul , était ornée de beaux vitraux , détruits depuis longtemps. Les deux statues des apôtres sont placées à droite et à gauche de l'autel. Celle de saint Paul est surtout fort remarquable ; on voit entre ses mains une épée dans un fourreau , qui est décoré avec goût et entouré d'un baudrier gauffré, garni d'agrafes et de fermoirs.

Une fois entré dans cette chapelle, on n'en sort qu'avec regret, et en se retournant bien des fois vers le tombeau de Pierre de Rochefort. Cependant ce n'est là qu'un des bijoux de Saint-Nazaire. Un autre tombeau en marbre, placé à l'entrée du chœur, transformé en armoire et très-mutilé, n'est pas sans intérêt : c'est celui de Simon Vigorre, archevêque de Narbonne, qui, en revenant du concile de Trente et prêchant à Carcassonne contre la nouvelle réforme, mourut subitement et fut enterré derrière le premier pilier du chœur. Ce tombeau, quoique sculpté à l'époque de la renaissance, est encore empreint d'un caractère gothique bien prononcé. L'archevêque est représenté couché ; sur sa tête est placé un dais d'un travail exquis. Des traces de peintures se voient sur le dais et sur la petite voûte qui recouvre toute la statue.

Le tombeau de l'évêque Radulphe, si admirablement conservé dans la chapelle qu'il fit bâtir à l'extrémité sud du transept, est un monument qui, à lui seul , mériterait que les archéologues fissent le pèlerinage de Carcassonne.

Vous savez comment M. Cros, correspondant de votre Comité, découvrit ce tombeau en 1839. Vous connaissez la notice curieuse et pleine de savantes recherches qu'alors il publia dans la « Revue archéologique du Midi ». Que vous dirais-je après cela, sur ce monument, que vous ne sachiez? Vous n'ignorez pas combien le petit bas-relief, représentant la mort de l'évêque Radulphe entouré de son chapitre , est parfaitement conservé ; combien ces costumes, faits avec un soin minutieux, sont intéressants ; combien la statue de l'évêque, sculptée en bas-relief et de grandeur naturelle , est riche en broderies. Vous I. 58

connaissez enfin cette belle inscription qui donne la date précise de la chapelle et du tonobeau, et qui est si bien placée au-dessus du petit bas-relief. Laissezmoi vous la transcrire ici pour vos lecteurs ; la voici :

'\' TITLLl'S MONUMENTI YENERABILIS PATRIS GUILLELMI RAOULPHI DEI GRATIA CARCASSONESIS EPISCOPI QUI PRESENTES! CAPELLAM CONSTRCXIT ET IN EA SAGERDOTEM INSTITUIT SEDIT AUTBM IN EPISGOPATU J^NNIS X\ DIEBUS XXV ET DEPICIENS OBIIT IN SENECTUTE BONA BT MISERIGORDIA UBERI ANNO DOMINl MCCLXVI VI FERIA KAL. OCTOB. HORA VESPBRTINA

Cet éyêque vivait donc à Carcassonne pendant que saint Louis permettait la construction de la ville neuve; il dut nécessairement prendre une part active à la fondation de la nouvelle ville. Guillaume Radulphe est représenté debout et bénissant; il tient de la main gauche la crosse ornée du «sudarium». Le bout inférieur de cette crosse repose sur la tête d'une sorte d'animal fantastique. Sa mitre est basse et fort riche ; la chasuble, Tétole et le manipule sont remplis de dessins variés et très-délicatement faits. Les sandales et les gants mêmes sont d'une grande richesse. Une main divine et bénissante sort audessus de la tête de l'évêque, au côté droit de l'arcature qui encadre la statue. De chaque côté de la tête sont placées deux rosaces feuillées, ornées dans le milieu d'un agneau portant la croix.

Au milieu du petit bas-relief placé sous l'inscription que je viens de transcrire, on voit l'âme de Radulphe, ayant la figure d'un enfant, enlevée et encensée par quatre anges. Les visages de tous les personnages assistants à cette sainte mort sont empreints d'une expression de joie douce, qile l'artiste n'a pas cherchée sans intention et qu'il a parfaitement rendue. Je ne désespère pas de voir un jour ce bas-relief moulé et apporté à Paris; c'est tout un petit poëme sculpté avec une naïveté charmante.

Voici une longue lettre, et cependant bien des détails curieux me restent à vous donner ; je vous les réserve , car Saint-Nazaire est une mine inépuisable, et vous me permettrez de vous en parler encore. On peut faire, dans ce monument, un cours complet de l'architecture et de l'ornementation du xiv* siècle. M. Gros a déjà sauvé bien des parties de cette ancienne cathédrale, et, grâce à son zèle et à sa persévérance, il est à croire que Saint-Nazaire sera garanti de la ruine qui le menace. Gette jolie église est extérieurement dans un état de délabrement qui fait peine à voir; ses belles verrières si complètes se détachent chaque jour de leurs réseaux de fer. Il est temps de penser à la conservation de tout ce qui en reste encore, et nous espérons que le gouvernement viendra en aide. — Veuillez agréer, etc.

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