ESCALIER
Toute la cage de Tescalier est tendue en tapisseries de haute lice, tissues de laine, d'or et de soie. Il y en a une qui date du xvir siècle et que nous pouvons passer sous silence. Les trois autres accusent la première période de la renaissance ; elles méritent qu'on s'arrête à les étudier.
l* Trois jeunes seigneurs viennent de sortir d'un château muni de fortes tours. Us sont à cheval et partent pour la chasse. Le personnage qui paraît au preaiier plan porte un costume tout pareil à celui d'un valet de cartes ; il monte un cheval blanc qu'un page mène par la bride. Deux de ces chasseurs tiennent leur faucon au poing , tandis que le troisième a déjà donné le vol au sien. Ce sujet faisait sans doute partie d'une de ces compositions morales que le moyen âge aimait à reproduire dans les châteaux comme dans les églises, pour avertir le seigneur, aussi bien que le vilain , de la brièveté de la vie. Je veux parier de l'allégorie des trois vifs et des trois morts, rare aujourd'hui dans les monuments, mais encore assez coomuine dans les manuscrits. Jean, duc de Berry, avait fait sculpter cette moralité, en 1408, au portail maintenant détruit de l'église des Saints-Innocents, à Paris; de longues légendes en rimes françaises en expliquaient toutes les circonstances ; elles disaient comme quoi trois jouvenceaux allant à la chasse firent rencontre, dans un bois, de trois squelettes qui leur adressèrent de très^octes sentences sur la vanité de ce monde périssable.
2* La tapisserie, qui représente la délivrance de sdnt Pierre, provient.de la cathédrale de Beauvais, dédiée au prince des Apôtres. Les armoiries du chapitre de cette église, d'or à la croix de gueules cantonnée de quatre dés de
môme, sont blasonnées sur cette tenture, dont elles attestent l'origine ; le mot PAIX , qui s'y trouve répété un grand nombre de fois, pourrait indiquer que ce tapis entrait dans la décoration de la chapelle de Notre-Dame-de-la-Paix, fondée par le roi Louis XI, à Saint-Pierre de Beauvais. Le titre suivant, inscrit sur la bordure supérieure, indique nettement le sujet : — « Comment langle mena saint Pierre hors de la prison Hérode. »
La prison d'Hérode est un édifice gothique flanqué de tourelles que couronnent des créneaux et des flèches. Dans le vestibule, dorment des gardes vêtus d'armures richement ciselées; près d'eux, se dressent contre la muraille leurs longues pertuisanes. Un ange, vêtu d'une robe blanche, emmène par la main saint Pierre, qui reconnaît enfin, en quittant son cachot, que le Seigneur lui a envoyé un libérateur : « Nunc scio vere quia misit Dominas angelum suum. »
3* Une tapisserie immense, dont nous ne possédons plus qu'une portion, et qui décorait peut-être jadis, aux jours des fêtes solennelles, le chœur de quelque somptueuse cathédrale, met en action ce verset du Psalmiste : « In te. Domine, speravi, non confundar in aetemum. » Le Père éternel , portant une étole rouge croisée, vêtu d'une cTiape et coiffé d'une couronne impériale, paraît à mi-corps, au milieu d'une nuée qu'environnent des anges. Il ouvre les bras avec bonté pour recevoir dans son sein ceux qui ont mis en lui leur espérance. Vers Dieu, comme vers le terme de toutes choses, se dirigent les yeux, les mains et les esprits d'une longue suite de personnages les plus illustres de l'Ancien Testament. C'est d'abord Moïse, qui vit Dieu dans le buisson ardent et sur le Sinaï; il tient les bras élevés, comme il le fit tandis qu'Israël combattait contre Amalec. Aaron , en costume de pontife, prie auprès de son frère. Puis viennent Gédéon , couvert d'une splendide armure ; une femme liée avec des cordes, qui est peut-être la mère des Machabées; Esther, en habits de reine; Judith, tenant à la main droite la tête sanglante d'Holofeme, et de la gauche une large épée sur laquelle est gravé son nom ; Deborah , dont les traits doux et gracieux n'annoncent point l'énergie que lui donne le Livre des Juges; Mardochée, la tête enveloppée du sac de la pénitence; David, revêtu de son costume royal; enfin les trois hébreux, Ananias, Misaël et Azarias, qui, du sein de l'ardente founiaise, chantent le sublime cantique des Bénédictions. Chacun de ces personnages a son nom tracé près de lui, ou inscrit sur quelque partie de ses vêtements. Au-dessous d' Aaron se trouvait Daniel dans la fosse aux lions. Mais, comme toute la partie inférieure de la tapisserie manque, il ne reste plus de ce dernier sujet que le haut d'une grille de fer, derrière laquelle flamboient les yeux d'un des animaux enfermés avec le prophète. Les derniers
plans réservés à l'allégorie se partagent entre TEspérance et le Désespoir. L'Espérance est assise à la poupe d'un navire qui vogue majestueusement sur des flots tranquilles. Elle tient des deux mains une faucille et, entre ses bras, une grande faux destinée à moissonner le grain mûr pour la vie étemelle. A la proue du navire, le phénix, emblème de l'immortalité, se consume sur 5on bûcher. Tandis que l'Espérance entre sans obstacle au port, les vagues soulevées menacent d'engloutir un vaisseau qui n'a plus que des mâts rompus et des voiles lacérées. Les matelots de ce navire désemparé se tordent dans les angoisses du désespoir; quelques-uns se sont précipités dans la mer, où ils se noient. Trois vents impitoyables. Borée, Aquilon et Vulturne, s'efforcent sans relâche de troubler le ciel et les flots. Mais à quelles mesquines proportions l'artiste n'a-t-il pas réduit la puissance de ces personnages mythologiques? L'air qui doit sortir de leurs bouches gonflées, ne lui paraissant pas de force suffisante, il a imaginé de leur mettre à chacun, entre les mains, un de ces soufflets de cheminées, dont la poussive haleine ferait rider à peine l'eau d'une cuvette.
Le xvr siècle avait décidément une prédilection marquée pour le type de fontaine que nous avons signalé sur un vitrail de la seconde salle du musée. Nous retrouvons ce même motif au pied de l'escalier, en un bas-relief qui représente Suzanne au bain, surprise par les vieillards. On pourrait croire que le bahut, posé au palier, près de l'entrée de la galerie des armes, fut la propriété de quelque puritain à l'âme sombre et farouche. Sur les panneaux de ce meuble, Aod tue le roi Églon, Deborah enfonce son clou dans la tête de Sisara, et Samson ébranle les colonnes du temple, dont les ruines vont écraser les Philistins.
Salle de sculptures et de moulages. — Nulle part l'alliance profane de l'Histoire sacrée et de la mythologie ne se manifeste avec plus d'évidence que dans les sculptures du portail de l'église de Saint-Michel à Dijon, élevé au commencement du xvi* siècle par l'architecte Hugues Sambin. Le savant créateur du beau musée dont se pare avec un légitime orgueil la capitale de la Bourgogne, M. de Sain1>-Memin, a donné au musée de l'hôtel Cluny un moulage très-soigneusement exécuté d'une grande console qui, ajustée au trumeau de la porte principale de Saint-Michel, servait autrefois de piédestal à une statue du patron de l'église. Cette console, sculptée avec une richesse extraordinaire, est couverte de niches, de pendentifs, de frises et de bas-reliefs. L'Hi&* toire sacrée et la mythologie ont chacune ici une part exactement égale; le sculpteur leur a divisé par moitié la place dont il pouvait disposer. A votre droite, vous rencontrez deux sujets de l'Évangile et deux de l'Ancien Testament: 1. 10
n ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
l'apparition du Christ à la Madeleine, après la résurrection ; saint Jean au désert^ dans sa chaire de feuillage; le jugenient de Salomon; Judith et sa servante emportant la tête d'Holopherne. A gauche, Méléagre tient un arc et un épieu; Vénus fait sa toilette en compagnie de Cupidon ; Apollon joue de la lyre ; la Paix met le feu à des armes amoncelées. Dans une frise charmante se sont glissés, comme de simples arabesques dissimulées par l'ornementation, Nessus et Déjanire , Léda et son cygne , Jupiter et Ganymède. La mythologie ne dépasse cependant pas les limites qui lui ont été assignées, et se tient contente du partage ; mais la partie de la même frise, qui correspond aux sujets sacrés, ne contient que des sculptures de fantaisie, des oiseaux, des quadrupèdes, des guerriers combattant des monstres. Il faut bien ajouter, à la décharge de l'artiste, que la gravité de l'Évangile ou de la Bible ne se prête pas comme la Fable aux caprices de l'ornementation. Mais ce n'était point là une raison suffisante pour installer le paganisme dans le lieu saint. Si, au xii* siècle, on admettait encore dans l'ornementation quelques motifs qui semblent des réminiscences lointaines de l'antiquité; si, plus tard, aux xiii' et xiv* siècles, on sculpta jusque sur les consoles et chapiteaux des églises des scènes empruntées aux récits des romanciers, comme le Lai d'Aristote ou celui de Virgile, on était cependant bien loin d'imaginer alors que les fictions du paganisme pussent être jamais employées dans la sculpture religieuse au même titre que les véritéschrétiennes. Qu'aurait donc dit saint Bernard, lui qui blâmait avec tant de vivacité l'admission des animaux fantastiques, des chasseurs et des combattants dans la décoration des églises et des cloîtres, s'il eût pu voir au front d'un des principaux temples de sa ville de Dijon , Vénus auprès de Judith , Apollon à côté de Jésus-Christ! — Ce serait une bien curieuse étude à faire que celle de ces licences de l'esprit irréligieux et sceptique du xvi* siècle.
La renaissance a produit peu d' œuvres aussi délicates que les trois basreliefs circulaires en marbre, qui appartenaient autrefois à une église de Château-Thierry, et qui sont maintenant déposés à côté de la console dijonnaise- Le travail en est plein de grâce et de souplesse, le dessin bien étudié et l'expression des têtes excellente. Le portement de croix, l'ensevelissement du Christ et l'Ascension y sont figurés. On doit remarquer surtout les cavaliers qui conduisent Jésus au Calvaire, et le corps du Christ mis au sépulcre. L'artiste ayant disposé les scènes sous une suite de petits portiques, s'est vu dans la nécessité de percer un des arceaux pour permettre à son Christ de monter au ciel. N'y a-t-il pas ici une bizarre inadvertance?
La Belgique, si riche en sculptures des xv* et xvr siècles, a envoyé son contingent au Musée de Cluny. C'est une voussure en pierre, sculptée avec une
finesse extrême et datée de 1555. Elle présente quatre figures de Vertus, entre lesquelles trois cartouches entourés de guirlandes et de mascarons contiennent des bas-reliefs. Les vertus sont la Foi, la Charité, l'Espérance et la Tenopérance. Au lieu de tenir le frein qui la caractérise presque toujours, cette dernière a les mains retenues par un lien, en signe d'abstinence et de modération. Les autres Vertus se montrent avec leurs attributs ordinaires. Seulement, par une distinction spéciale, une couronne est suspendue sur la tête de la Charité, déclarée, par l'apôtre saint Paul, la première des vertus et la plus essentielle. Des trois bas-reliefs, deux sont aussi consacrés à la Charité : sur l'un, le pélican nourrit ses petits de sa propre substance; sur l'autre, une poule cherche de la nourriture pour ses poussins. J'ignore quel peut être le fleuve belge sculpté au basrelief; il ressemble à tous, ses confrères de France et d'ailleurs, avec son urne et ses roseaux, il fait une assez bonne figure.
Passage sous la chapelle. — Là se trouvent rassemblés quelques débris des figures de la famille d'Amboise, qui se voyaient avant la révolution sur les consoles de la chapelle. Aucune de ces sculptures n'est demeurée entière. Réduites en morceaux par un club de jacobins, qui tenait ses séances dans la chapelle de l'abbé de Cluny, elles avaient été employées comme moellons dans la construction d'un mur où elles ont été découvertes, quand on s'CwSt occupé, il y a quelques mois, de rétablir l'escalier à jour de l'oratoire abbatial. 11 ne reste que deux têtes, des fragments de draperies et des mains ; les têtes appartenaient à des jeunes gens ; les draperies portent des traces de coloration. A côté de ces débris, on a placé quelques bahuts du xv* siècle, des écussons blasonnés qui datent du xvi*, et un très-curieux chapiteau en marbre, qui provient de l'ancienne collégiale du château de Dreux. Cette dernière sculpture, dont le travail remonte pour le moins au xi* siècle, offre sur trois faces des bustes de saints, et, sur la quatrième, une croix à branches égales encadrée d'un rinceau circulaire.
Galerie des armes. — Cette galerie renferme ce que le public appelait la ferraille de M. Du Sommerard, c'est-à-dire une très-intéressante série d'objets en fer ou en cuivre, qui commence par les vieilles cottes de mailles pour finir aux brillantes épées du règne de Louis XIIL Des trophées d'armes couvrent les murs. La France, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, l'Orient même ont apporté ici leur tribut. Nos romanciers peuvent venir contempler à l'aise, au milieu des cuirasses et des masses d'armes, quelques-unes de ces bonnes lames de Tolède, dont ils ont tant abusé sur le papier. Les chemises de mailles des chevaliers du moyen âge, les casques, les haches, les olifans, les lourdes armures de fer, les chanfreins et les museroles, les écus damasquinés de la renaissance, les
somptueuses épées, les dagues ciselées, les poires à poudre sculptées, les fusite à mèche et à rouet incrustés de métal ou d'ivoire, se réunissent pour présenter l'assemblage des ingénieux moyens de destruction ou de défense imaginés par l'esprit inventif de quatre siècles qui ne compteront pas sans doute entre le» plus pacifiques de l'histoire du monde. Un des olifans étonne par ses propor-» tions vraiment gigantesques. Auprès est appendue une de ces énormes épées à double tranchant , qui , dans certaines cérémonies , se portaient devant les magistrats en signe de puissance suprême sur la vie des citoyens. Une paire de larges étriers en cuivre doré est désignée comme ayant servi à François 1"» le jour de la fatale bataille de Pavie. La beauté du style et des ciselures en fixe nettement la date, et les rendrait dignes de la royale origine qui leur a été donnée. Ils portent bien d'ailleurs les salamandres couronnées que François I"' avait prises pour emblèmes avec la devise si connue « Nvtresco Estingo » (sic) ^ et le monogramme « F, Rex » . Mais ce ne sont peut-être pas encore des preuves assez évidentes pour que nous devions admettre, comme certain, que ces étriers aient appartenu au roi lui-même, ni surtout que ce prince en ait fait nécessairement usage le jour où il se vit réduit à rendre son épée. On se sent toujours disposé à se tenir en garde contre de pareilles attributions, dont les auteurs de collections, entraînés par un excès de tendresse paternelle, se montrent, il faut l'avouer, par trop prodigues.
La salle à manger de M. Du Sommerard, peinte et décorée dans le goût de la renaissance, était une des curiosités les plus renonunées de l'hôtel Cluny. Le couvert se trouvait mis comme pour un jour de gala. Sur une table enrichie de splendides faïences et de grands verres de Bohême, les couteaux historiés, les cuillers et les fourchettes à manches ouvragés, composaient un service dont la disposition pittoresque et coquette attirait de préférence les nombreux visiteurs» Aujourd'hui chacun se demande ce que sont devenus ces précieux ustensiles ^ témoins de tant de joyeusetés, et personne ne les veut reconnaître dans les tristes montres où ils ont été relégués sans aucun goût.
Nos serruriers modernes, plus mécaniciens qu'artistes, ne perdraient pas leur temps à venir étudier, dans la galerie que nous parcourons, les œuvres de leurs devanciers, les peintures gothiques, les marteaux de porte à personnages, les ferrures du xv* siècle, rehaussées de statuettes, les magnifiques serrures d'Écouen et d^Anet, les coffrets de fer sur lesquels des bas-reliefs ciselés représentent ici la Passion, ailleurs la victoire de saint Michel sur les anges rebelles, et ce beau chenet de style italien que surmonte un Neptune fièrement appuyé sur un trident. Les «Annales Archéologiques» auront peut-être,, dans leur course , la bonne fortune de rencontrer des lectrices; aux dames qui les voudront feuilleter, je
signalerai un fer à repasser du xvr siècle, dont le revers offre un gracieux portrait de femme, et dont le manche est enveloppé d'ivoire sculpté.
Aux fenêtres, nous retrouvons ces éternels vitraux suisses qui nous poursuivent de salle en salle. Les plus anciens remontent à 1556, et les plus modernes descendent jusqu'au milieu du xvir siècle. Il y en a un daté de 1559, qui représente l'intérieur d'une boutique de barbier. Sur un autre , qui appartient au xvr siècle, le triomphe du Christ a été peint d'une façon curieuse par son excessive vulgarité.
Salle des Éu/œx. — Ces illustres émail leurs de Limoges, qui, du xr au xvii* siècle, ont meublé la France de leurs productions admirables, et soutenu avec tant de gloire, chez les peuples étrangers, la prééminence de notre art national, méritaient une place d'honneur dans le musée de l'hôtel Cluny, ils l'ont obtenue; leurs œuvres remplissent presque une salle entière. Les travaux de M. l'abbé Texier et de M. Louis Dussieux ont mis en lumière l'histoire des maîtres limousins. Nous savons maintenant quelles phases a traversées cette magnifique industrie des émaux, et par quelle progression successive elle en est venue à lutter de couleur et de vérité avec la peinture la plus parfaite. Quant à nous, en présence même des merveilles produites en ce genre par le xvi* siècle, nous ne pouvons nous empêcher de regretter l'époque où l'émail, conservant sa spécialité, se contentait de s'allier aux monuments de l'orfèvrerie, pour leur communiquer un éclat supérieur à celui des plus brillantes pierreries. Les perles, les rubis et les émeraudes pâlissent auprès des fonds et des bordures dont les émailleurs savaient rehausser les châsses et les retables.
Comme toutes les autres branches de l'art gothique, l'art de l'émailleur nous semble avoir atteint vers le xiir siècle son plus parfait développement. Avant cette époque, il se trouvait resserré dans des limites trop restreintes ; après, il s'enhardit au point d'envahir la place réservée à la sculpture et à la peinture proprement dites. Les émaux les plus modernes de la collection Du Sommerard ont été suspendus comme des tableaux aux murs de la salle. Presque tous se rapportent aux scènes de la Passion. Ils sont signés des noms fameux de Courtois, de Raymond et de Léonard. Des grisailles du style le plus élevé, qui retracent toutes les circonstances de l'histoire d'Adam et d'Eve, recouvrent entièrement le pourtour et les couvercles de deux larges coupes.
Les montres vitrées qui contiennent les émaux les plus anciens peuvent donner une idée de ces trésors de cathédrales et d'abbayes, qui furent les véritables musées du moyen âge. Nous ne finirions pas de signaler toutes les raretés qui sont venues y chercher asile. Il suffira de dire qu'il y a là des modèles pour le plus grand nombre des objets nécessaires au service du culte catholique. Ce sont
des chandeliers ciselés aux xii* et xiii' siècles, des crosses à sujets sacrés, des custodes, des navettes, des reliquaires de formes diverses, des couvertures destinées à des textes d'évangiles. Deux grandes croix processionnelles du xnr siècle portent chacune un Christ dont la tête est ceinte, non pas de la couronne d'épines, mais d'un diadème royal ; une autre croix, qui date du siècle suivant, est rehaussée de pierreries montées en filigrane d'or et d'argent, dont chacune recouvrait autrefois une relique ; au nombre de ces pierres, on remarque quelques agates antiques gravées. Sur une importante châsse romane, revêtue d'un azur brillant, des arcs en plein cintre abritent des figures d'apôtres, au milieu desquelles se montre le Christ assis dans une gloire elliptique, accompagné de r « alpha » et de V « oméga » , et entouré des quatre animaux symboliques. Cet exemple et plusieurs autres de même genre, qui se rencontrent dans cette salle même, indiquaient d'une façon assez claire la position constamment donnée aux quatre animaux quand ils environnent le Christ; cependant, on a trouvé le moyen de les ranger dans l'ordre inverse de celui qu'il fallait suivre, en rétablissant , autour d'un Christ en cuivre repoussé, les emblèmes qui en avaient été séparés. L'aigle et le bœuf ont été placés à la droite du Sauveur; range et le lion à sa gauche : les textes et les monuments disent absolument le contraire.
La parabole des vierges sages et des vierges folles, si fréquemment sculptée aux portes de nos grandes églises, occupe ici deux plaques émaillées qui proviennent d'un reliquaire du xiir siècle. Le Christ, assis sur un trône, tourne le dos aux vierges folles dont les lampes sont éteintes; mais il bénit les sages qui s'avancent sous la protection de Marie, la Vierge sage par excellence, et dont les têtes sont entourées du nimbe.
Un cuivre gravé, dont le travail accuse la fin du xii" siècle, présente un de ces sujets mystiques, qui étaient familiers aux premiers chrétiens, mais auxquels le moyen âge substitue peu à peu des types nouveaux. Une croix s'y voit inscrite dans un encadrement carré, dont les angles sont remplis par les figures des quatre fleuves du paradis, le Gyon, le Phison, le Tigre et l'Euphrate. Ces fleuves sont de jeunes hommes aux formes vigoureuses, qui tiennent, au lieu d'urnes, des vases à long col d'où sortent d'assez maigres filets d'eau. Le cadre porte ces deux vers :
Fons paradisiacus per flumina quatuor exit Hic quadriga levis te Christe per omnia vexit.
Au centre de la croix, un cercle renferme l'agneau divin, caractérisé par le nimbe et l'étendard crucifère. On lit sur la circonférence : « Carnales actus tulit
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agnus hic hostia factus » . Nous ne pouvons non plus passer sous silence deux plats de cuivre émaillé sur lesquels sont figurés des musiciens et des guerriers, ni deux plaques très-intéressantes en raison de la variété de couleurs de leurs émaux. Bien que ces dernières datent pour le moins du commencement du XIII* siècle, rémail y affecte tous les caractères de la peinture; sa tendance envahissante s'y fait complètement pressentir. Les têtes et les mains, que les émailleurs des siècles antérieurs se contentaient d'indiquer au trait ou de ciseler en relief sur le cuivre, y sont teintées de leurs couleurs naturelles, ce qui dénote un progrès marqué dans la fabrication. L'une de ces plaques représente l'adoration des Mages. L'origine limousine de l'autre se trouve attestée à la fois par une inscription en langue du pays, et par le sujet qui appartient à la légende toute locale de saint Etienne de Muret.
Des bijoux en or émaillé garnissent une étagère fermée d'un vitrage. Un des plus singuliers et des plus jolis est un petit reliquaire de la fin du xv* siècle, rempli de parcelles de pierre provenant des lieux saints. — Des manuscrits, des calendriers, des chartes, des livres imprimés, fournis par les xv* et xvi* siècles, sont exposés sur une table , au milieu de la salle. Les vignettes et le texte d'un volumineux manuscrit, revêtu des armoiries de Charlotte de Savoie, femme de Louis XI, retracent cette grande bataille des Vertus contre les Vices, tant de fois peinte ou sculptée dans nos monuments religieux comme dans nos cmh structions civiles. Les Vertus portent des robes blanches; le nimbe entoure leurs têtes. Des animaux symboliques leur servent de monture. Quelques-unes, armées de lances, renversent leurs ennemis ; d'autres triomphent sans armes et par l'autorité seule de leur présence. Sachons gré à l'auteur de ces peintures d'avoir réhabilité l'âne, sur le dos duquel il a fait asseoir la Sobriété.
Les quatre tapisseries qui drapent les murailles, proviennent, dit-on, de la partie de l'arsenal dans laquelle habitait le grand-maître de l'artillerie de France. Leurs encadrements ne se composent que de la représentation de projectiles incendiaires ou meurtriers. Entre ces bordures belliqueuses, au milieu de rinceaux en feuillages et d'animaux empruntés à toutes les parties du globe, chaque tapisserie offre, pour sujet principal, une grande figure de divinité mythologique : c'est d'abord Junon avec son paon ; ailleurs, Apollon qui joue de la lyre; sur une troisième, Vénus accompagnée de l'Amour; sur la dernière, Saturne dévorant ses enfants. La manie du portrait historique, poussée à ses extrêmes limites, veut reconnaître dans ces dieux païens le bon Henri, sa femme Marie de Médicis, sa mère Jeanne d'Albret, son père Antoine de Bourbon. Je doute fort que le Béarnais, peu classique de sa nature, ait jamais songé à sie faire ainsi travestir, comme Louis XIV en donna plus tard l'exemple. Mais* *
coup sûr, il serait malaisé de le découvrir sous les traits d'un joueur de lyre. Quant à ce pauvre Antoine de Bourbon, qui mourut d'une si piteuse blessure reçue au siège de Rouen , je ne soupçonne nul rapport entre sa débonnaire allure et l'acte anthropophage du vieux Saturne. D'ailleurs, ni les armoiries, ni les devises que chacun peut relever sur les tapisseries, ne justifient l'intention attribuée gratuitement aux artistes qui exécutèrent ces tentures.
De grands sièges à dossiers sculptés, quelques bahuts, un magnifique meuble tiré de la maison abbatiale de Clairvaux , un très-beau lit décoré de colonnes et de cariatides, complètent l'ameublement de la salle. Vendu à la suite du pillage du Garde-Meuble de la couronne, ce lit, remarquable par ses nombreuses sculptures, était devenu la propriété d'un évêque de Savoie. Ce devait être pour les fidèles un singulier spectacle de voir le sommeil de leur pasteur confié à la garde de Mars et de Bellone qui se tiennent debout sur le chevet.
Salle Du Sommerard. — L'* administration ne pouvait moins faire que de donner le nom de M. Du Sommerard à cette salle, l'une des plus importantes du musée de Cluny. Mais le savant antiquaire a quelque droit sans doute à un monument plus durable que le buste en plâtre bronzé qui est ici consacré à sa mémoire.
Tout autour de la salle s'élèvent des tables et des cabinets en ébène couverts de bas-reliefs, dont les sujets ont été pris dans les romans de chevalerie du moyen âge. On pourrait suivre, sur les ivoires rangés au-dessus des meubles, toutes les phases de l'art, depuis les derniers temps de l'empire romain jusqu'au XVII* siècle. 11 existe en ce genre peu de collections aussi riches. Ces précieuses sculptures sont réunies en tel nombre, qu'en voulant les désigner avec détail nous tomberions dans une longue et fatigante nomenclature. Nous devrons donc nous restreindre à l'indication des types les plus saillants.
Aux derniers temps de l'art païen appartient une figure de femme, haute d'environ 40 centimètres, qui passe pour un des ivoires les plus considérables que l'antiquité nous ait laissés. Elle fut découverte, il y a très-peu d'années, en Allemagne, aux environs de Nuremberg. Sa main droite tient un long sceptre terminé par un feuillage ; de la gauche, elle élève une coupe ; deux génies ailés lui posent sur la tête une couronne. A ses pieds sont un satyre, et un petit personnage qui fait sonner des clochettes. Si la déesse n'avait soin de voiler chastement son corps d'une longue tunique, on serait tenté de voir en elle une des compagnes de Bacchus. Mais il y a plutôt lieu de penser qu'elle n'est autre chose qu'une de ces personnifications de ville ou de nation assez communes sur les diptyques consulaires, dont elle se rapproche d'ailleurs par une grande analogie de style. Cette figure se trouve accompagnée de deux têtes de lion
également antiques, sculptées en cristal de roche, qui furent découvertes dans la même fouille, et qui paraissent avoir formé les pommeaux d'un siège d'apparat Elles ont été complètement évidées à l'intérieur, de manière à pouvoir s'ajuster avec facilité sur des montants. Il serait supçrflu d'insister sur la rareté de pareils objets.
Des custodes d'ivoire rappellent, par la manière dont les miracles évangéliques sont traités sur leurs sculptures, les bas-reliefs de ces sarcophages des premiers siècles du christianisme, qui font la richesse des musées de nos villes méridionales.
Les amateurs d'archéologie, qui invoquent à tout propos l'art de Byzance, sans en avoir jamais peut-être rencontré le moindre échantillon, trouveraient à l'hôtel Cluny des ivoires d'un travail réellement byzantin. La noblesse du style, la gravité un peu raide des poses, le luxe des galons et des pierreries répandues sur les costumes , et plus encore certaines réminiscences de l'allégorie antique, ne permettent point de doute sur l'origine de ces sculptures. Mais il en est une dont la date et l'authenticité sont mieux établies encore par des inscriptions en caractères grecs; elle représente le Christ qui bénit l'empereur Othon II et l'impératrice Théophanie.
Deux tablettes d'ivoire, semblables aux couvertures des diptyques, contiennent une énigme de difficile solution. Elles sont sculptées chacune sur les deux faces. D'un côté des vendangeurs entièrement nus et des chasseurs, combattant des lions, se voient engeances dans des rinceaux d'un magnifique dessin entremêlés d'oiseaux, de griffons et de masques antiques. Le revers de chaque tablette reçut en outre, à une époque très-reculée, des sculptures chrétiennes, qui ensuite furent rabotées, afin sans doute que les plaques d'ivoire pussent être employées plus aisément à la reliure de quelque manuscrit profane. On distingue encore, à la silhouette des sujets restés sur l'ivoire, une Annonciation, un Crucifiement et le sacrifice d'Isaac, symbole de celui de Jésus-Christ. Ce qu'on parvient à reconstituer, par la pensée , atteste une haute antiquité. Le Christ sur la croix était complètement habillé d'une longue robe, et l'on sait aujourd'hui que les artistes, qui commencèrent à représenter le Sauveur mourant, évitèrent longtemps de le montrer en état de nudité. Auxquelles de ces sculptures attribuer l'antériorité? Des raisons d'art et de convenance me disposent à penser que l'exécution des sujets profanes a précédé celle des sujets religieux, et touche aux temps antiques. Je ne me dissimule point cependant toutes les objections que pourrait soulever cette opinion ; mais une discussion pareille nous entraînerait trop loin en ce moment
De toutes les œuvres en ivoire, qui portent le cachet du xiir siècle, les plus 1. 11
distinguées sont une madone dont l'enfant est adniirable d'intelligente dignité, et une boîte à miroir, véritable chef-d'œuvre de finesse, dont le revers présente un roi et une reine entourés de leurs enfants. Rien ne surpasse le charme de ces petites figures d'enfants, ainsi rangés aux pieds de leurs parents. Le roi porte un faucon au poing. M. Du Sommerard voyait là saint Louis et sa famille. Un ingénieux rapprochement a mis en présence deux images de sainte Catherine, sculptées l'une en ivoire au xiv* siècle, l'autre en bois à la renaissance. Ces statuettes rivalisent de grâce et de délicatesse. 11 y a aussi de nombreux bas-reliefs religieux du xv* siècle, et des bacchanales du xvr ; l'immense révolution intellectuelle accomplie dans l'intervalle de ces deux époques se manifeste ainsi dans toutes les œuvres qu'elles nous ont transmises, écrites ou sculptées, peintes ou bâties.
L'histoire archéologique des jeux au moyen âge est encore à faire. S'il en existait une, elle nous fournirait peut-être les renseignements nécessaires pour assigner une date certaine à cet échiquier de l'hôtel Cluny qui ne serait, dit-on, rien moins qu'un présent diplomatique envoyé par le Vieux de la montagne à saint Louis. Mais en l'absence de cette histoire à venir, et quelle que puisse avoir été à l'égard de ce monument l'opinion des conservateurs du Garde- Meuble de la couronne ou même celle du roi Louis XVII 1, nous nous permettrons, après examen de ces échecs de cristal montés en vermeil, d'en avancer la date au moins jusqu'au milieu du xiv* siècle, vers le règne de Charles V. Quant à la table de l'échiquier, elle a été restaurée sous Louis XIV.
Entre les nombreux tableaux des anciennes écoles de France, d'Italie, de Flandre et d'Allemagne, appendus aux murailles, je n'en veux choisir qu'un seul qui intéresse notre pays à plus d'un titre. 11 consiste en deux volets que M, Du Sommerard eut le bonheur d'arracher d'un grenier de la ville d'Amiens où ils pourrissaient ignorés. Le sacre de David y est peint à côté de celui de Louis XII. Je ne connais pas de tableau des premiers temps de la renaissance où la magnificence des ajustements, l'expression simple et belle des têtes, la finesse des détails, la fraîcheur du coloris soient portées à un degré plus éminent. Un cortège des plus somptueux environne David ; Samuel répand l'huile sur la tête du nouveau roi; les trompettes sonnent; les hallebardiers, qui gardent le temple, portent des casaques rouges timbrées de harpes d'or. C'est dans une brillante église ogivale, que Louis XII attend à genoux l'onction sainte ; autour de lui se rangent les douze pairs, distingués par les blasons de leur pairie, et portant les insignes qui leur sont attribués par le cérémonial du sacre. Au-dessus du roi se déploie un pavillon d'or sur lequel on lit la devise : vng DiEv. VNG ROI. VNE FOI. Lcs chifTres et les emblèmes du prince, des L et des
porcs épies couronnés, sont brodés en or sur les bannières des trompettes. Les vêtements des six pairs ecclésiastiques et la décoration de l'autel peuvent fournir aux artistes d'utiles détails.
Cbambre PEiNTB. — La chambre peinte doit son nom à une frise traitée dans le système des peintures d'Herculanum et de Pompéi. On assure que des vestiges de la peinture primitive existaient encore au moment de la restauration, et qu'il a été possible de les faire revivre avec une scrupuleuse exactitude. Je ne voudrais pas le nier; mais j'ai bien peine à croire qu'une frise semblable puisse appartenir au xvi* siècle : ce serait donc chez nous un exemple unique.
Des grisailles de 1544, provenant du château d'Écouen où les avait fait placer le connétable Anne de Montmorenci , remplissent le champ de la croisée. Une crédence, datée de 1524, supporte plusieurs ostensoirs d'un travail gothique, ainsi qu'une crosse en ivoire exécutée vers la fin du xiir siècle, et décorée d'une madone que prient deux anges agenouillés. Des cabinets à sujets mythologiques et guerriers meublent le reste de la salle. Nous engagerons les curieux à se méfier d'un certain retable en ivoire, d'origine italienne, qui a été composé avec des bustes de saints et des fragments profanes de quelques-uns de ces coffrets, dont les sculptures reproduisent des scènes romanesques. — Le Hon de Saint-Marc, Neptune, la ville de Venise et la cérémonie des épousailles son figurés sur un grand et riche coffre de mariage, que M. Du Sommerard a rapporté de son voyage en Italie.
Chapelle. — L'ancien oratoire de l'abbé de Cluny forme un carré dont les côtés n'ont guère plus de vingt pieds. Au centre s'élève un pilier octogone d'environ dix pouces de diamètre, qui se couronne, comme un palmier, de seize rameaux dont l'épanouissement couvre toute la superficie des voûtes. Douze niches aujourd'hui vides, superbement décorées de consoles et de pinacles , contenaient autrefois des effigies de personnages de la maison d*Amboise assistés de leurs saints patrons. Les croix de consécration, peintes au-dessous de ces niches, ont été retrouvées dernièrement sous le badigeon. L'abside qui s'arrondit en hors-d' œuvre, vers l'orient, a vu briser son autel et son Christ au tombeau sculpté en marbre. Mais elle conserve des vestiges bien précieux de son ancienne ornementation. A la voûte, le Père éternel, entouré d'une nuée, vêtu en pape, et tenant le globe crucifère, bénit son fils expirant. Un ange recueille dans un calice le sang qui jaillit du côté de Jésus; treize autres anges portent les instruments de la Passion et des banderoles sur lesquelles se lisent des sentences bibliques. Toutes ces figures, sculptées en ronde bosse, sont rehaussées d'or et de couleur. Des peintures de grand style, exécutées sur les parois d(^ cette abside, représentent deux saintes femmes pleurant sur la mort du Christ.
Des antiquaires, peu familiarisés avec Tarchéologie chrétienne, se sont imaginé que l'inscription, M. Jacobi, tracée au pied d'une de ces figures, devait être la signature de l'artiste, et qu'ainsi c'était un maître italien appelé Jacobi qui avait exécuté les peintures de la chapelle de Cluny. Mais , au-dessus de l'autre figure, on lit Salomé. Pour être logique, il aurait donc fallu ajouter que maître Salomé avait aidé son confrère Jacobi. Malheureusement pour les auteurs de la découverte, ces noms furent tout simplement destinés à désigner les saintes femmes, Marie, mère de Jacques, et Salomé, qui ont accompagné le corps de Jésus au sépulcre. Trois fenêtres à meneaux éclairent l'abside ; au nombre des vitraux dont elles ont été garnies, il s'est retrouvé un portement de croix qui occupait autrefois la même place, et dont le style annonce que lea anciennes verrières étaient dignes en tout de la chapelle. Un escalier tournant» disposé ^ l'angle sud-ouest et renfermé dans une cage de pierre tout à jour, descend dans une salle basse que nous avons déjà décrite. M. Du Sommerard s'était plu à réunir dans cet élégant oratoire tout ce qu'il possédait d'objets religieux ; là figuraient les crédences et les dressoirs chargés de vases sacrés et d'attributs sacerdotaux. Mais la nécessité de ménager au public, dans toutes les parties du musée, une circulation facile, n'a pas permis le maintien de cet heureux arrangement. L'ameublement actuel se compose d'un grand lutrin, d'un chandelier pascal en fer, de plusieurs sièges sculptés avec leurs dossiers et leurs prie-dieu , de quelques stalles, et d'un retable du xv* siècle tiré d'une abbaye des environs de Liège. Ce dernier meuble , d'une dimension considérable , s'élève en forme de chapelle. Trois sujets en haut-relief le décorent : à gauche, Abraham vainqueur reçoit de Melchisedech l'oblation du pain et du vin ; à droite, Jésus fait la Cène avec ses apôtres. Le symbole est ainsi en présence de la réalité. Au centre, nous retrouvons cette manifestation du Christ dans l'eucharistie, dont nous avons eu occasion de parler en décrivant un tableau de la même école que le retable , placé dans la troisième salle du rez-de-chaussée. Au-Kiessous de la messe miraculeuse, deux anges tiennent un ostensoir qui, par son élégance, mériterait de servir de modèle.
Un petit autel dressé dans l'abside a reçu pour parement de jolies étoffes du XVI* siècle, sur lesquelles sont brodées des figures de saints et un arbre de Jessé. La table porte des encensoirs anciens, et un couronnement de tabernacle sculpté au XV* siècle. Autour sont rangés des bâtons de procession datés de i6/i5, qui paraissent avoir appartenu à quelque confrérie de mariniers; chacun de ces insignes est marqué du nom de son propriétaire et se termine par un crucifix, à double face, au-dessous duquel on voit, d'un côté, la fuite en Egypte ; de l'autre, des ouvriers occupés à construire des bateaux.
Sall£ des Thermes. — Après avoir traversé une cour, sur laquelle s'élèvera bientôt une galerie d'architecture romane, on arrive de l'hôtel Cluny à cette salle des Thermes, fabrique immense, imposante d'aspect, merveilleuse de solidité, empreinte, comme toutes les constructions des Romains, d'une majesté mâle et sévère. De semblables monuments se mesurent plutôt qu'ils ne se décrivent; ils tirent toute leur beauté du grandiose des proportions, de la régularité de leur appareil, et de l'importance de leurs dimensions. Quelque nue et dépouillée qu'elle puisse être, la salle des Thermes, sur laquelle ont passé quinze siècles, commande l'admiration et le respect. On contemple avec étonnement les hautes voûtes et les voussures hardies qui retombent sur des proues de navire. L'œil suit curieusement les archivoltes des arcades et des niches , dont la brique et la pierre composent alternativement les claveaux. Pour les détails, nous renverrons nos lecteurs à la monographie que M. Albert Lenoir a faite de ces magnifiques débris de la puissance romaine. Les planches jointes au travail du savant architecte reproduisent avec l'exactitude la plus rigoureuse tout ce qui subsiste encore de l'antique palais. Disons seulement qu'au premier abord nous avons peine à croire que, sous un climat humide et froid comme le nôtre, les Romains n'aient pas senti la nécessité de réduire les dimensions qu'ils étaient dans l'usage de donner aux constructions thermales érigées en Italie; la salle qui nous occupe est longue de 20 mètres, large de 11, haute de 18. Une aussi vaste étendue devait présenter assurément aux baigneurs, pendant nos longs hivers, plus d'inconvénients que d'avantages. Au reste, toutes les questions qui se rapportent à Tart antique demandent à être aujourd'hui étudiées de nouveau; trop longtemps les antiquaires ont admis sans examen des traditions que rien ne justifiait.
Depuis la création du musée, la salle dite des Thermes est devenue l'asile de tous les fragments de sculpture qu'on a pu recueillir sur le sol de Paris ; ces monuments forment, par leur réunion, les titres de noblesse de la cité. Déjà les autels, érigés du temps de Tibère aux dieux de l'empire et aux divinités gauloises par les Nautes parisiens, y ont pris place auprès des bas-reliefs antiques exhumés des fouilles de Saint-Landry. L'époque chrétienne a fourni des chapiteaux du xr siècle, extraits de Saint-Germain-des-Prés ; des cercueils de pierre trouvés devant le portail de Saint-Germain-l'Auxerrois; des tronçons décapités de statues qui ont orné des églises et qui, depuis la révolution , servaient de bornes dans la rue de la Santé, au faubourg Saint-Jacques. Toutes ces sculptures sont par malheur dans un état de dégradation tellement déplorable, que nul n'en appréciera la réelle valeur s'il n'est un de ces archéologues triplement cuirassés, qui ne se laissent point rebuter par une apparente rudesse. La plupart des visiteurs ne voudront voir là que des moellons écornés, et la prudence exi-
geait qu'on ménageât plus adroitement la susceptibilité d'un public quMl s'agit de gagner à notre cause. Les conversions opérées sans brusquerie sont toujours les plus solides. Je pense donc qu'au lieu de disséminer ces vénérables fragments dans tout« l'étendue des Thermes,, et d'en former une sorte de décoration par trop austère, on eût fait sagement de réserver cette place à des monuments de conservation meilleure, et de réunir les débris dans un retrait qui semble avoir été préparé tout exprès sur le côté septentrional de la salle. Les vides se seraient facilement comblés au moyen des sculptures de toutes les époques du moyen âge, entassées dans les collections et dans les magasins de l'État.
La Bibliothèque Royale devrait restituer au musée de Cluny les autels, les bas-reliefs, les marbres et les bronzes découverts au Palais-de-Justice, à Montmartre, dans la rue Vivienne et près de Saint-Eustache. Au palais des Beaux- Arts, on pourrait reprendre des épitaphes tirées du cimetière des Innocents, plusieurs sculptures provenant de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et les précieux débris de la chapelle élevée sur la sépulture de Comines aux Grands- Augustins. Il serait facile de composer un musée avec les seuls monuments qui se trouvent dans les ateliers de Saint-Denis, et qui ne pourront être utilisés dans les travaux de restauration de l'église. Ce dépôt renferme, entre autres objets, une très-nombreuse suite de chapiteaux, une porte admirable construite par Pierre de Montereau, des figures tumulaires qui n'appartiennent à aucune dynastie royale, une série d'inscriptions, dont les plus anciennes remontent au temps de Charles le Chauve, et la tombe récemment découverte d'un architecte du XTii* siècle. Quelle ne sera pas l'importance du musée de Cluny, le jour où il sera devenu le centre de tant de richesses !
Ferdinand de GUILHERMY.
Arc romain de Saintes. — Beffroi de Valenciennes. — Cloître des Cordeliers d'Auch. — Château de Chambord. — Murailles de Carpentras. — Porte forteresse de SaintrRiquier. — Tours de Poissy. — Monuments militaires de Beaune et de la C6teKl*0r. — Trésorerie de Villeroylès-Conty. — Maison gothique de Saint-Yrieix. — Sainte-Marie-aux-Anglais. — Notre-Dame de Mantes. — Commanderie de Puiseux, à Laon. - Les Annonciades, à Saint-Denis. — Pavillons de l'Institut. — Palais de TAbbaye Saint^ermain-des-Prés. — Palais du Luxembourg. — Hôtel de Cluny. — Église de Saintes. - Tonïbeau de Charlemagne. — Encore le beffroi de Valenciennes. — Cloître de Saint-André de Bordeaux. — Les Dominicains de Toulouse. — Tour de Pey-Berland. — Tour de Saint-Aubin. — Cloître d*Arles-sur-Tech. — Église d'Ëlne. — Châsse de saint Calmine. — Achèvement de monuments historiques.
Les nouvelles suivantes ont déjà, du moins pour quelques-unes, deux, trois ou quatre mois de date; mais nous tenons à solder l'arriéré pour ouvrir de nouveaux comptes. Au prochain numéro, les nouvelles toutes fraîches et les actes récents de vandalisme ; à celui-ci, les actes anciens , mais qui n'en sont pas moins honteux pour cela. Nous commençons par le plus incroyable.
-^ Une destruction inqualifiable, et telle qu'on devait espérer ne plus en revoir de notre temps, s'est achevée en novembre dernier à Saintes. Cette ville possédait un ancien pont au milieu duquel s'élevait un arc antique , un arc de triomphe, qui avait servi autrefois de porte monumentale à la ville. Le pont gênait la navigation et la circulation ; la municipalité de Saintes en demanda et en obtint la démolition. Mais M. le ministre de l'intérieur, tout en accordant l'autorisation de détruire la partie moderne du pont, exigea la conservation de l'arcade romaine qui portait l'arc romain. On dit même que le ministre avait ajouté une somme de 20,000 francs à celle que la ville de Saintes pouvait voter, pour consolider l'arc antique et le contrebuter par un fort éperon. Tout en regrettant de voir démolir un pont, dont l'effet pittoresque était vanté à bon droit, les amis de nos antiquités nationales s'étaient résignés, en songeant que la porte et l'arche romaines seraient conservées et même consolidées. Mais cette espérance même est détruite, car on a fait sauter par la poudre à canon
le monument romain tout entier. On veut, à ce qu'on dit, rebâtir l'arc triomphal sur la route de Rochefort ; mais c'est impossible , et il en sera de cette promesse comme de toutes les autres du même genre. On avait également promis de rebâtir la tourelle Saint-Victor et celle de l'hôtel de la Trémouille ; les débris de la tourelle de la Trémouille pourrissent à l'école des Beaux-Arts, en plein air, sur une terre humide, sur de la paille, sur du fumier, tandis qu'avec les matériaux de la tourelle Saint -Victor on a bâti un hôtel garni. Nous nous sommes donc empressés de porter à la connaissance de M. le ministre de l'intérieur l'article suivant de 1' « Écho Rochelois » , qui signalait l'inconcevable destruction de l'arc de Saintes. Nous ne doutons pas que le gouvernement n'ait donné satisfaction à nos trop justes plaintes.
« Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise. Un arc de triomphe, placé au confluent de la Seugue et de la Charente, laissait encore lire sur ses frises qu'il avait été élevé en l'honneur de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dévastateur, tout croulait autour de cet édifice romain, seul il resta debout dans un état de conservation presque complet; les Huns, les Vandales, les Goths et les autres barbares, qui tour à tour se ruèrent sur la Saintonge, le respectèrent. Aux ingénieurs du xix' siècle était réservé l'honneur de le faire démolir : depuis un mois on procède à cet acte inqualifiable. Un architecte envoyé de Paris, et qui n'avait pas le temps de rester à Saintes, confia la surveillance des travaux à un salarié du gouvernement ; celui-ci , qui avait des occupations personnelles, recommanda à l'entrepreneur d'y faire attention. Cet entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin à son contre-maître, qui, ayant lui-même des travaux à surveiller sur différents points de la ville, s'en rapporta à un Limousin. Les pierres ont donc été mises, sans soin et sans précaution , sur un chariot et transportées dans un pré voisin. Là , on les faisait basculer, et, en roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les autres. Pas une n'est restée intacte, et le peu de sculptures qui subsistaient sont mutilées, méconnaissables ^ La base de l'édifice, qui oppose trop de résistance, est ouverte à l'aide de la poudre à canon : qu'on juge
(4) M. Victor Hugo, qui passait à Saintes au moment où s'opérait cette démolition, vient de nous con6rmer de vive voix la réalité des détails qui précèdent. L'illustre défenseur de nos antiquités nationales a senti la rougeur lui venir au front à la vue de cette barbare et inutile destruction. Comme membre du Comité historique des arts et monuments, M. Victor Hugo avait demandé, dans le sein même du Comité, et avait cru obtenir la conservation de Tare de Saintes ; il semble qu'il ait été amené tout exprès dans cette ville poi^r voir Testime qu'on porte aux plus raisonnables réclamations. (^Note de M. IHdrtm.)
maintenant Tétat dans lequel se trouvent ces blocs après l'explosion I Ce n'est pas tout : le conseil municipal a décidé que cet arc de triomphe serait réédifié sur la route de Rochefort, à plus de 500 mètres du lieu où il demeura planté pendant dix-sept siècles I Une députation a été, dit-on, envoyée pour cet objet à Mirambeau, près de M. le ministre de l'intérieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En attendant, les blocs de granit sont là gisants dans un pré et dans les rues voisines. M. l'architecte de Paris, de retour à Saintes, a paru peu satisfait de la manière dont ces pierres ont été transportées. Il a l'intention de les faire empiler et recouvrir d'un hangar pour les protéger contre les injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hâte donc, car, dans un mois probablement, deux mètres d'eau les couvriront. Si des pierres étaient susceptibles de pourrir promptement, nous pourrions les voir tomber en décomposition avant qu'on eût songé à les remettre à leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient d'acheter, à raison de 5 francs pièce, des tronçons de colonnes romaines provenant de la reconstruction d'un mur de l'hôpital, pour remplacer les morceaux cassés ou détruits dans la démolition. »
A ces plaintes dont 1' « ÉchoRochelois » s'était fait l'organe, on ajouta celles-ci qui nous furent adressées à nous-môme au mois de décembre dernier : « L'arc romain, qui donnait une si grande illustration à notre ville, et qu'un architecte de Paris vient de faire sauter par la poudre à canon, avait été consolidé en 1666 aux frais de M. de Bassompierre, évêque de Saintes. On voyait, sculptées sur les nouvelles arches du pont, les armoiries de ce prélat, qui avait fait rempiéter et maintenir par un vigoureux contrefort la porte triomphale dédiée à Germanicus. En ce moment, où l'on attaque avec aigreur le clergé français, il est bon de signaler ce zèle d'un évêque pour un des plus nobles monuments de la civilisation romaine. Nous regrettons que M. Dufaure , député de Saintes et ancien ministre des travaux publics, et que M. Duchâtel, ministre actuel de l'intérieur, tous deux membres du conseil général de la Charente-Inférieure, n'aient pu conserver, ni à notre ville, ni à notre département, une antiquité dont nous étions si fiers. » Ce qu'il y a d'étrange ici, c'est que l'arc de Saintes n'ait pas trouvé un seul défenseur parmi ses amis naturels, ceux qui s'occupent infatigablement d'archéologie romaine. Ni les membres de l'Académie des Inscriptions, ni les conservateurs de la Bibliothèque Royale, ni les membres de la Société royale des Antiquaires de France, n'ont dit une phrase, n'ont écrit une ligne afin de sauver ce monument précieux pour tout le monde et surtout pour ces messieurs. Il a fallu que des gens qui se contentent de défendre les monuments chrétiens, et ils ont déjà beaucoup à faire pour remplir cette lourde tâche, se fissent les avocats officieux de l'arc de Saintes, Un I. 12
fait plus étrange encore, c'est qu'on fasse venir d'Afrique, et à grands frais, un arc roniain qu'on veut dresser sur une place de Paris, pendant qu'oD démolit un autre arc romain, debout sur le sol national. Si nous avions Thon*neur d'être député, nous demanderions compte de cette anomalie, loars de la prochaine discussion du budget. Ce ne doit pas être pour détruire des monu^ ments qu'on accorde un crédit affecté à leur conservation.
— Fin de décembre, le 28, parut dans divers journaux, et notamment dans r « Univers » , la note suivante qui est fort dure , mais qui , par malheur, semble trop bien justifiée : « Le système de destruction des monuments se poursuit dans notre pays avec un zèle digne d'une meilleure cause. L'administration vient de commettre un acte inqualifiable, qui excite l'indignation des savants de l'Europe entière, ce qui nous fait regarder comme un peuple d'ignorants et de barbares : nous voulons parler du renversement de Tare de triomphe romain élevé sur le pont de Saintes. De tels faits déshonorent une nation aux yeux de tout ce qu'il y a d'hommes éclairés. Aujourd'hui Chambord , la merveille du xvr siècle, est menacé à son tour : la bande noire plane sur ce chef-d'œuvre comme une nuée de corbeaux sur un cimetière. A Yalenciennes, on renverse les dernières ogives du beffroi , qu'il était facile de conserver; les journaux nous annoncent que, pour donner aux habitants leurs étrennes, l'administration municipale fait paver l'emplacement de ce vieil édifice, et veut que tout soit prêt dans les premiers jours de janvier. Enfin , on vient de démolir à Auch, dans l'ancien couvent des Cordeliers, transformé en caserne de gendarmerie, un cloître magnifique du xrv* siècle, dont les ogives polylobées reposaient sur des chapiteaux à feuillages et sur des colonnettes de marbre. Le monastère se trouvait entre les mains du gouvernement, et c'est le gouvernement qui a toléré la destruction d'un aussi précieux édifice. » Nous savons qu'on ne peut pas tout conserver, mais nous savons aussi que l'on pourrait fort bien ne pas tant démolir.
— Le château de Ghambord , qui vient d'être nommé, est toujours en périL Cet admirable édifice n'a pas été bâti par un Italien quekonque, Kosso, Pri«* matice, Palladio ou Yignole, comme cm va disant et répétant partout, mais bien par un Français, < Pierre Neveu , dit Trinqeau » , maître de l'œuvre de Ghambord, et sans doute né à Amboise, où il demeurait en 15â6. G'est M. de la Saussaye, correspondant de l'Institut et membre <ki Gomité historique des arts et monuments, qui a découv^t ce^ faits authentiques 4ans ub ancien tef* rier de la baronnie d' Amboise , eomaervé aujourd'hui dans les archivas de «ette ville. En ruinant Ghambord, on perdra un monunaent qui n'a pas de rival en
Itafie, et qcti place Pierre Neveu certainement à la hautear de BnrneHeschi, de Bramante et, disons-le, de Mîcbel-Ange. On assure que Chambord ne sera pas détruit? mais, après la destruction de Thôtel la Trémouille et de Tare de Saintes, on peut tout craindre et s'attendre à tout.
— On vient d'entamer et d'abattre une partie des murailles crénelées de €arpentras« Cette ville, qui n'avait au-dessus d'elle que les fortifications d'Aigues-Mortes, et qui pouvait rivaliser avec Carcassonne, peut-être même avec Avignon, est ravalée aujourd'hui au rang de petite ville fort plate et de bourg insignifiant. Les conseils municipaux devraient bien savoir qu'il leur est imposé de soutenir l'honneur des localités qu'ils administrent, et que c'est déshonorer une ville que d'en supprimer les titres de gloire. Les ancêtres des conseillers municipaux de Carpentras s'étaient battus vaillamment sur les murs de cette ville ; leurs petit-fils, en mutilant ces fortifications héroïques, sans une véritable nécessité , ont diffamé les plus belles pièces de leur blason.
— - Tandis que dans le Midi une ville oublie sa gloire ancienne, dans le Nord, un faible bourg. Saint- Riquier^ réclame la conservation d'une vieille porte,, seul débris d*un système de fortifications. Luttant contre leur c(Hiscil municipal, les habitants de Saint^Riquier ont adressé à M. le ministre de l'int^eur une réclaofeatioR énergique pour demander la conservation de leur ancienne porte. Ils ont rappelé, dans cette remarquable pétition, qu'on nous a (ait lire et dont nous rendrons bon compte, que leurs ancêtres s'étaient défendus du haut de cette porte, et y avaient arrêté une invasion de Bourguignons. Ils demandaient, en conséquence, la conservation de ce petit fort, comme on réclame le drapeau qui vous a mené au combat. La demande a été prise en considération, et le ministre de l'intérieur donnera tort, nous n'en doutons pas, au ccMiseil municipal qui voudrait raser la porte pour élargir une route de petite conmiunication, route suffisamment large déjà et où ne passent guère que des laboureurs. Cette pcMrte attestera donc longtemps encore le courage des anciens habitants qui ont tenu tête à l'ennemi en cet endroit même.
-— Le conseil mfonicipal de Poissy, un peu plus intelligent que celui de Saint-Riquier, a rendu, en novembre IS&â, alors que M. le docteur Dan vers était k sa tête , la délibération suivante qu'il est bon de faire connaître : « M. le maire propose au conseil d'apporter au plan de ta ville de Poissy une légère modification, qui a pour objet la conservation de deux tours d'une ancienne maison située vis-à-vis la rue de la Geôle , et qui servait autrefois d^entrée à l'antique abbaye royale de Poissy. Ces deux tours, marquées en jaune sur le plan d'alignement, sont les seuls vestiges qui, après l'église, restent à la ville
9i ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
de Tancienne splendeur de ses monuments historiques. Comme leur conservation ne peut gêner en rien la libre circulation des voitures, et que personne ne peut avoir intérêt à s'y opposer, le conseil, s' associant à cette pensée, est unanimement d'avis d'adopter cette proposition ; il émet le vœu de voir M. le préfet y donner son approbation avant l'adoption définitive du plan de la ville. » On ne paraît pas avoir donné suite à cette délibération qui honore la ville de Poissy et l'administration de M. Danvers. Cependant on ne peut démolir ces deux tours pour cause d'alignement, car elles ne font qu'une saillie de cinquante centimètres sur l'alignement projeté , et elles sont placées de manière à ne gêner en rien la circulation.
— M. Foisset, juge au tribunal de Beaune et correspondant du Comité historique des arts et monuments, nous écrivait il y a peu de temps : t J'ai lu avec le plus vif intérêt les instructions du Comité sur l'architecture militaire au moyen âge. 11 était bien temps que l'attention publique fût éveillée à cet égard; car rien n'est plus négligé que la conservation du peu qui nous reste de» monuments historiques de la valeur française. J'en ai pu juger, il y a quatre ou cinq ans, par une délibération du corps municipal de la ville de Seurre, située dans cet arrondissement, l'un des boulevards de la Bourgogne avant la conquête de la Franche-Comté. Seurre n'a d'autre illustration que dans ses sièges auxquels sont mêlés le nom de Tavannes et celui du maréchal de Luxembourg. Il ne restait des anciennes fortifications de Seurre qu'une porte, laquelle ne gênait en quoi que ce fût la circulation. Le conseil municipal en avait voté la démolition, sans autre motif que l'inutilité présente de cette porte. J'ai fait à l'administration supérieure, conjointement avec M. Pautet, inspecteur des monuments de l'arrondissement, un rapport en sens contraire, à l'immense étonnement des membres du conseil. — Beaune, que j'habite, a conservé sa ceinture de murailles qui fait toute la physionomie de la ville. Le conseil municipal est dans l'heureuse impuissance de les détruire , parce que les anciens fossés creusés au pied des murs sont devenus des propriétés privées, et que la démolition des murailles laisserait le terre-plein des remparts ensabler les jardins et enterrer les maisonnettes établies dans ces anciens fossés. Néanmoins^ rien ne serait plus populaire à Beaune que la destruction des murailles et des remparts, bien que ces remparts soient aujourd'hui de fort agréables promenades. La contagion de l'exemple, les destructions analogues accomplies dans la plupart des villes murées de la Bourgogne, sont pour nous les victoires de Miltiade qui empêchaient Thémistocle de dormir. L'autorité municipale n'a déjà que trop prouvé le peu de cas qu'elle fait de notre architecture militaire
du moyen âge; aucune des portes anciennes de la ville n'a été respectée. Celle de Tancien château, élevée en 1502 par le père de Louis de la Trémoille, « le chevalier sans reproche », a été abattue en 1829 et remplacée par une ignoble barrière en bois. M. de Montalembert a signalé au Comité la destruction récente d'une dernière porte, celle de la Madeleine, théâtre d'un fait d'armes admirable, mentionné par de Thou et singulièrement honorable pour les bourgeois de Beaune du xvT siècle. En ce moment même, on a mis à l'étude un projet qui détruirait sans motif sérieux un ancien boulevard, pour y percer une porte à cinquante mètres de la porte Saint-Martin , qui serait supprimée. Je ne parle pas de toutes les constructions qui ont été successivement autorisées pour briser la ligne architecturale de notre enceinte murale, telle que le moyen âge nous l'avait léguée. Beaune a cependant de fort beaux restes d'architecture militaire. L'enceinte dont je viens de parler remonte à la fin du xi* siècle ; elle a été restaurée à la fin du xiv* par les soins du duc Philippe le Hardi. Mais nous avons encore deux tours du xir siècle; elles sont rondes, percées de meurtrières fort étroites , et surmontées d'un toit conique en pierres, dont la pointe est couronnée par une pierre sculptée et taillée en forme de créneau, II nous reste, en outre, deux grosses tours , également rondes, cinq bastions pentagones et six boulevards de forme sphérique, bâtis par ordre de Louis XII et par les soins de la Trémoille, en très-beiles et très-grosses pierres, taillées chacune entièrement en bossage comme des diamants. Toutes les courtines de l'ancien château sont en pierres enchatonnées de la sorte. On ne sait pas assez combien nos vieux ingénieurs attachaient de prix à décorer leurs ouvrages avec un goût dont la sévérité n'excluait pas la grâce. Celui qui avait bâti le château de Beaune sur le modèle du château de Milan (la Trémoille venait de conquérir le Milanais) avait orné la porte de contre-forts où se voyait en grand relief une roue, la roue de la Trémoille, dont la devise était : t Sans sortir de l'ornière » . Au-dessus, on avait sculpté un porc-épic couronné, emblème du roi, puis l'écusson de France. Plus haut, la lettre A (monogramme d'Anne de Bretagne) , entre deux mouchetures d'hermine, et une L couronnée (monogramme du roi), et par-dessus encore l'écusson de France. Au-dessus de la grande porte, on avait pratiqué une niche gothique pour recevoir la statue de la Sainte Vierge, patronne de la ville. En dehors, du côté de la campagne, on avait distribué trois cordons superposés. Celui du bas, élevé de dix- huit pieds audessus du fossé, portait cinquante-six roues en l'honneur de la Trémoille. Celui du milieu , à trois pieds au-dessus du premier, était orné de vingt-neuf porcsépics couronnés. Le troisième cordon était décoré de vingt-cinq L pareillement couronnées. Un quatrième cordon, à six pieds au-dessus du précédent, avait
pour ornement des cheneaux représentant divers animaux saillants à mi-corps. Huit pieds plus haut commençait un parapet incliné, coupé à distances égales par des embrasures. Au milieu du mur extérieur dés deux boulevards du château, on voit encore une niche ogivale, intérieurement ornée de deux colonnettes et d-une figure grossièrement sculptée. Je dois mentionner aussi deux demi-lunes, restes de deux tours de l'ancien château, lesquelles étaient liées au mur d'enceinte de la ville; elles ont été démoîîes, de nos jours, jusqu'au niveau de la plate-bande du rempart. Je désire vivement que le Comité des monuments veuille bien user de son influence pour empêcher que ces précieux restes de notre architecture militaire soient abandonnés par le gouvernement au vandalisme des uns et à l'incurie des autres, »
— M. l'abbé Roze, prêtre à Tilloy-lès-Conty (Somme), écrivait également: « Je signale la future destruction d'une pièce nommée la Trésorerie, accolée au pignon servant de portail à l'église de Conty ; on va l'abattre, sans qu'aucune commission ait été consultée. Cette pièce n'a pas une grande valeur sous le rapport de l'art, mais elle sert à soutenir le pignon, et sa destruction peut, sinon entraîner la chute d'une partie de la nef, au moins compromettre la solidité de l'église, qui est un monument remarquable du xv" siècle. Un architecte aurait suggéré les moyens de parer aux inconvénients; on n'en a appelé aucun. C'est le conseil municipal qui en a décidé souverainement pour agrandir d'un peu un chemin de grande communication ; il ne paraît pas juste cependant que l'église cède aux voitures. *
— On voudrait démolir à Saint-Yrieix (Haute-Vienne) une maison gothique du XIII' siècle, pour faire passer la route départementale de Tulle à Chabannais. Cette belle maison, à peu pw^ès contemporaine de Notre-Dame d' Amiens , monte de trois étages percés chacun de quatre baies en ogive. Les fenêtres du second et du troisième étage sont d'une richesse que les constructions civitea ont assez rarement atteinte et que les seules églises ont connue. 11 serait trèafacile de sauver ce monument en détournant légèrement la route ; mais tm n'ose pas espérer que l'admiistration des ponts et chaussées, presque aussi barbare que celle de la guerre en fait d'archéologie, acquiesce aux vœux des antiquaires et aux raisons de la commune. Le gouvernement est saisi de cette affaire, et il reconnaîtra sans peine , comme la municipalité de Saint-Yrieix , que le bel édifice gothique ferait une noble maison commune ou une magni^ fique école.
— Il est question de démolir une église située près de Lisîeux , à huit kilomètres de Livarot et dans le voisinage de Vieux-Pont. Cette église, qui s'ap-
pelle Sainte-Marie-aux-Anglais, possède dçux grands tombeaux , des inscriptions impartantes et des chapiteaux bien conservés; sous le badigeon qui s'écaille, on voit paraître une de ces danses macabres, si célèbres et si rares en France. La Société des Antiquaires de Normandie obtiendra-t-elle la conservation de ce monument plein d'intérêt? Nous en doutons beaucoup.
•*- L'adifiioistration des tabacs veut absohHBent renverser, à Stra^ourg, ia gTMide église Saint-Étienne, qui date du xiir siècle, et où les cigares et le tabac en poudre se portaient mal, à ce qu'il parait Comme il est facile de loger ailleurs toutes les carottes possibles, il faut espérer que le gouveniement conservera à Strasbourg un des très-rares monuments qui existent encore dans cette ville. Du reste, M. Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, s'est rendu à Strasbourg exprès pour aviser à cette affaire.
— On serait tenté de croire qu'on veut désormais faire figurer la démolition des monuments au nombre des moyens de conservation. Pour mieux conserver l'arc romain de Saintes, un architecte l'a fait sauter. La tour du beffroi de ValencienBes aurait encore duré des siècles; un conservateur s'est imaginé de la consolider, et elle a croulé aussitôt sur les malheureux logés au pied de ses épaisses murailles. Aujourd'hui, c'est à une des tours de Notre-Dame de Mantes qu'en veulent les gardiens de nos antiquités. Elle est malade ; il s'agit de la tuer. Cette tour, dont l'état inspirait quelques inquiétudes, a été cerclée, l'année dernière, d'une vigoureuse armature en fer, destinée à contenir l'écartement des murs. Ne faudrait-il pas , au moins , avant de jeter bas une portion aussi importante de l'église , avoir pris le temps de constater l'insuffisance de cette précaution ? Amputée d'une de ses tours, Notre-Dame de Mantes n'offrira plus que l'aspect d'une ruine. Les dénwHsseurs promettent de la reconstruire aufisHôt; nous serions plus portés à croire que , de proche en proche , ils finiront par découvrir que le reste du monument n'est pas plus solide que la tour menacée.
«-^ L'ancienne oommanderie de Puiseux, située dans la ville de Laon, au sud-est de la cathédrale, était depuis longtemps sous le coup d'une destruction immin^iite. La chapelle octogone, qui date du xir siècle et qui passe pour anMf été con^titiite par les Templiers, avait été condamnée par tes commis- 8aire»^oyers, qui, suivant leur habitude, se disposaient à raser l'édifice pour faire plaœ à une rue. L'administration, mieux inspirée, vient de mettre la vieille oommanderie à la disposition des frères de la doctrine chrétienne. La chapeUe, curieisse par sa forme, ses sculpteires, ses tombes du xfv^ siècle et la peinture de sa voûte, qui représente l'agneau de Dieu, sera rendue au culte.
Il ne nous reste plus qu^un vœu à former, c'est qu'elle demeure pure de toute restauration. Nous avons appris avec peine qu'il s'agissait déjà de l'augmenter et de t l'embellir » .
— On démolit en ce moment, à deux lieues de Paris, dans la ville de Saintr Denis, l'église et le couvent des Annonciades, monument du xviT siècle. Le monastère existait au complet avec ses cloîtres et ses grandes salles. L'église construite par d' Avillers , architecte du roi , se faisait remarquer par la précision de son appareil , la finesse de ses sculptures et l'élégance de son dôme. C'était, après l'abbaye, le plus bel édifice de la ville. Une inscription gravée au-dessus de la porte indiquait que cette église avait été bâtie en 1684 aux frais de Philippe Delpont, docteur en théologie, et consacrée en 1712, la cinquante-neuvième année du règne de Louis le Grand, par monseigneur Ancelin , évéque de Tulle.
— A Paris, les pavillons de l'Institut sont toujours menacés. Il paraît que M. le ministre de la guerre demande, en vue d'une certaine disposition stratégique, la ruine de ces avant-corps; mais on dit aussi que l'Institut, qui loge plusieurs des siens dans ces bâtiments, en réclame énergiquement la conservation. L'Institut serait appuyé fortement par le ministère de l'intérieur.
— Le palais de l'abbaye Saint-Germain -des- Prés est toujours en projet de démolition pour continuer la rue Furstemberg, où personne ne passera jamais, et la faire tomber dans la rue Sainte-Marguerite , dont personne ne veut. La rue du Four et la rue du Colombier suffisent parfaitement à la circulation.
— On vient de badigeonner, sans aucune nécessité , l'extérieur et l'intérieur de l'hôtel Cluny, surtout le dedans des cages d'escalier. Il serait à désirer que le gouvernement obligeât ses agents à plus de respect pour nos édifices historiques. On est mal venu à blâmer le badigeon, quand on badigeonne soi-même^
— Un mot des restaurations, puisque nous y sommes. Après la destruction franche et brutale, rien n'est plus redoutable aux monuments que les restaurations , qui sont de vraies démolitions hypocrites. — On nous écrivait de Saintes, au mois de novembre dernier : « On vient de construire ici une église dans le faubourg Saint- Vivien , en remplacement de celle qui servait au culte et qu'on a fait tomber à force de vouloir y faire des réparations. » S'il s'agit de Sainte-Marie-des-Dames, la France a fait une grande et irréparable perte. Cette église, d'époque romane, était, par ses détails d'architecture, son ornementation et ses sculptures , une des plus curieuses de la Saintonge. On se rappellera que le beffroi de Valenciennes ne s'est écroulé que parce qu'on a
ACTES DE VANDALISME. Vf
«u Fimpradence d*y toucher, et nous espérons que trois ou quatre accidents de ce genre, dont nous sommes encore menacés , finiront sans doute par nous guérir de la manie des restaurations. Les architectes y perdront, mais la France y gagnera,
— A rétranger, c'est comme en France : on veut restaurer les monuments fixes et on les ébranle, on veut déplacer les monuments meubles et on les fêle. Le 13 mars dernier, on écrivait d'Aix-la-Chapelle : tLe célèbre sarcophage en marbre, représentant le rapt de Proserpine , et qui , jusque vers la fin du XII* siècle, avait été placé en guise de marchepied dans le caveau de Charlemagne , après quoi on l'avait mis à part comme un monument distingué de Part ancien dans notre vénérable cathédrale , devait être transporté aujourd'hui , de la chapelle où il était , au jubé de la même église. Déjà ce poids de passé 2,000 livres touchait presque au lieu de sa destination , quand le crochet de l'une des moufles vint à se rompre et entraîna la chute épouvantable du fardeau. C'est un grand bonheur qu'aucun ouvrier n'ait été atteint, et que le sarcophage ne se soit point brisé. Les parois latérales et de derrière ont seules souffert; mais le côté de devant, qui contient les figures, ne s'est fendu qu'à «ne place où, depuis plusieurs siècles, il y avait une fêlure. Le dommage n'est donc pas grand et sera bientôt réparé. » — Il faut vraiment qu'à notre époque on ait la main bien malheureuse, pour qu'on ne puisse toucher à une ancienne oeuvre d'art sans la compromettre. Il y a des enfants qui cassent tout ce qu'ils touchent; nos grands architectes et nos mûrs restaurateurs renversent et brisent tout ce qu'on met à leur portée. L'obélisque de Louqsor s'est fêlé dans les machines de M. l'architecte Lebas ; la tour septentrionale de la collégiale de Mantes s'abîmera sous les échafaudages des architectes surnommés historiques, comme s'est abîmée la tour de Valenciennes par les conseils de M. Visconti ou dans les engins de M. l'architecte Pétiau.
— Faut-il parler maintenant du cloître de Saint-André de Bordeaux, que l'intelligente municipalité de cette ville veut absolument renverser , et que Mgr l'archevêque de Bordeaux veut absolument conserver? Faut -il parler de la magnifique église des Dominicains de Toulouse, que M. le ministre de la guerre voudrait garder, malgré le texte formel des lois, et que la capitale du Languedoc s'obstine à réclamer? Faut -il raconter les efforts de Mgr l'archevêque de Bordeaux pour obtenir le rachat de la tour de Pey- Borland, vendue par le gouvernement en 1820? Cette tour, qui se dégrade de jour en jour, appartenait à la cathédrale de Bordeaux à laquelle ce monument est et a toujours été indispensable. Nous devrions noter encore la tour Saint-Aubî», à
Atigers, une des principales beautés de la ville, et qui périra prochainement si rÉtat, qui l'a vendue, ne là rachète an plus tôt 11 faudrait ajouter que Téglise d'Elue (Pyrénées-Orientales) via s'écrouler par la faute des ingénieurs officiels, qui ont déchaussé le rempart ou le terre-plein sur lequel pose le chœur» Le cloître d'Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales) va périr également, parce que l'administration s'obstine à demander des certificats de vie à des morts qui ont fait à la fabrique abandon du cloître qu'ils avaient acheté.
— Tout cela est assez lamentable, et nous ne doutons pas qu'à lire ce catalogue, fort incomplet, d'actes récents de vandalisme, nos souscripteurs n'éprouvent autant de douleur que nous-même à le dresser. Ce serait bien autre chose, si nous parlions des meubles précieux , des ornements et vases sacrés, des anciens vêtements sacerdotaux, des vitraux, des tableaux, des reliques dont il se fait partout un indigne trafic. Le retentissement donné à la vente de la châsse de La Guène a ralenti le brocantage ; mais cependant un grand nombre d'archéologues, M. H. Dusevel entre autres, nous ont signalé la vente de tableaux peints sur bois, et de pièces précieuses d'orfèvrerie dont nous parlerons une autre fois et dans un article spécial. Quant à la châsse de saint Galmine, devenue historique par les contestations dont elle a été l'objet, elle se trouvait exposée, il y a quelque temps, chez un marchand de curiosités du quai Voltaire, qui l'avait prise pour enseigne. D'un sanctuaire, elle était passée dans une arrière-boutique. Nous ne renouvellerons pas ici les douleurs du prêtre qui a vendu ce saint reliquaire, mais il ne faut pas du moins que cet exemple soit perdu. Il est nécessaire que les jeunes séminaristes, gardiens futurs de nos plus précieux monuments, fassent des études archéologiques. Si le curé de La Guène eût soupçonné la valeur de l'objet qu'il livrait à vil prix aux mains d'un brocanteur, la châsse de saint Galmine serait encore dans son église. Aujourd'hui, elle est perdue pour le Limousin et même pour la France; un Russe, le prince Soltikoff, l'a achetée pour une somme considérable, 10,000 francs. Singulière destinée de cette châsse et de beaucoup d' œuvres précieuses de notre art français! Il faudra bientôt, pour retrouver les trésors de notre vieille Église de France, aller à Londres, à Berlin, et à Saint-Pétersbourg, au cœur des États schismatiques et protestants.
— Nous ne voulons pas signaler ici les découvertes archéologiques faites récemment : d'abord, parce qu'elles ont fort peu d'importance; ensuite, parce que nous voulons constater ces découvertes par nous-même et qu'il nous répugne de copier les journaux qui signalent on ne peut plus mal ce genre de faits; enfin, parce que nous voulons en composer un article particufier pour notre
prochain numéro. Nous attendrons également un autre numéro pour parler en détail de Tachèvement de la cathédrale de Cologne, de Tachèvement de Saint- Ouen de Rouen et de Saint-Urbain de Troyes, et pour discuter les restaurations exécutées dans la plupart de nos cathédrales, comme dans un grand nombre de monuments historiques. Il nous semble qu'avant de terminer Saint-Ouen, ce qui nous paraît peu utile et môme peu pressé, on ferait bien de s'informer de ce qui s'exécute à Cologne ; il faudrait que les erreurs irréparables commises sur les bords du Rhin servissent au moins à nous empêcher d'en faire autant sur les bords de la Seine.
Du reste, les saines doctrines archéologiques se font jour partout. Dans le numéro du 23 mai, la « Revue de Paris » termine par ce remarquable paragraphe un article qu'elle a bien voulu consacrer à notre Iconographie chrétienne : t Nous en conseillons la lecture (de 1' «Iconographie » ) , non pas seulement aux érudits curieux des vieux débris, mais surtout à MM. les architectes chargés de gratter, d'étayer ou de restaurer des monuments; car on pourrait faire un volume avec l'histoire des anachronismes et des hérésies dont on a, dans ces derniers temps, illustré la plupart de nos églises. A Saint-Merry, on installe le diable dans une niche exclusivement réservée à'Dieu; à la Madeleine, on invente un saint Philippe de Valois, et on y glorifie Judas, même après son apostasie, en le plaçant au rang des apôtres avec la bourse dont on a payé sa trahison. Ici (à Saint-Denis) on canonise Origène ; ailleurs (toujours à Saint-Denis) on décore de barbe et de moustaches une statue de la Vierge, tandis que saint Jean se métamorphose en femme et se change en Madeleine. A Saint-Denis Charles V est devenu saint Louis; le Salomon et la Bethsabé de Corbeil y sont baptisés des noms de Clovis et de Clotilde. Que sais-je enfin? Le vandalisme bien intentionné de l'ignorance a laissé partout son empreinte. » — Ce paragraphe d'un spirituel et habile écrivain devait être consigné ici, pour prouver à nos amis que l'archéologie commence à entrer dans le domaine de tout le monde, et que cette science, réservée jusqu'alors à quelques adeptes pédants, plus ou moins frottés de grec et barbouillés de latin, s'empare en ce moment de toutes les intelligences. Les restaurateurs historiques, bien et dûment avertis que des yeux vigilants et éclairés sont constamment ouverts sur leurs travaux archéologiques, devront se mettre en garde contre les nombreuses fautes qu'ils ont commises jusqu'à présent.
DIDRON
Statuaire de Notre-Dame de Paris au W siècle. — M. Fabry-Rossius^ correspondant des Comités historiques, à Liège, vient de remettre en lumière un texte relatif à la cathédrale de Paris. Ce texte, qui relate quelques faits inconnus, sera d'une certaine utilité à MM. Lassus et VioUel^Leduc chargés définitivement et officiellement de réparer Notre-Dame. C'est à Liège même que M. Fabry-Rossius a bien voulu nous signaler ce curieux passage. De i&89 à 1496, sous le règne du roi Charles VIII, un évêque d'Arzendjftn (dans la Grande-Arménie) , nommé Martyr, fit un voyage en France. Il a écrit une relation de ce voyage, et l'orientaliste Saint-Martin l'a traduite en français dans le « Journal asiatique » de Tannée 1826, tome ix, p. 323. Nous avons ajouté quelques notes à cette traduction, pour confirmer ou détruire certaines observations de l'évêque Martyr. Le prélat arménien s'exprime ainsi : « Delà,
nous nous rendîmes à la très-célèbre ville de Paris, où nous arrivâmes le 19 décembre. Nous y entrâmes à midi, et le soir nous allâmes nous reposer dans une auberge. Le lendemain, assez tard, nous visitâmes la grande église. Elle est spacieuse, belle et si admirable, qu'il esi impossible à la langue d'un homme de la décrire. Elle a trois grandes portes tournées du côté du couchant. Les deux battants de la porte du milieu représentent le Christ debout ^ Au-dessus de cette porte, est le Christ, présidant au jugement dernier ; il est placé sur un trône d'or et tout garni d'ornements en or plaqué '. Deux anges sont debout, à droite et à gauche. L'ange à droite est chargé de la colonne, à laquelle on atta-
1. Saint-Martin traduit mal : au lieu de battants, il faut trumeau. C*est contre le trumeau de ia porte centrale que ce Christ était a lossé. M. Soufflet Ta fait enlever pour laisser passer le dais.
2. Si Martyr n'a pas confondu Tor plaqué avec de la simple dorure , il faut dire qu'il révèle un fait inconnu, et dont le monument actuel ne conserve aucune trace. On ne peut se douter aujourd'hui qu'on ait fixé des plaques d'or sur le trône du Chrisl. Ce fait, s'il est réel, a une importance majeure ; il prouve que les Grecs n'ont pas été les seuls à (mêler des ornements d'or ou de bronze à de la sculpture monumentale. Ce qu'on voyait sur le fronton du Parthénon , on le retrouve donc à peu près sur le tympan de Notre-Dame.
cha le Christ, et de la lance avec laquelle on lui perça le côté. L'ange qui est debout, à gauche, porte la sainte croix ■. Du côté droit, est la sainte mère de Dieu agenouillée, et du côté gauche, saint Jean et saint Etienne '. Sur la façade^ sont les anges, les archanges et tous les saints. *Un ange 4 tient une balance, avec laquelle il pèse les péchés et les bonnes actions des hommes. A la gauche ^, mais un peu plus bas, sont Satan et tous les démons qui le suivent ; ils conduisent les hommes pécheurs enchaînés et les entraînent dans Tenfer. Leurs visages sont si horribles, qu'ils font trembler et frémir les spectateurs. Devant le Christ^ sont les saints apôtres, les prophètes, les saints patriarches et tous les saints, peints de diverses couleurs et ornés d'or 7. Cette composition représente le paradis qui enchante le regard des hommes. Au-dessus sont les images des vingt-huit rois ^, représentés la couronne en tête ; ils sont debout sur toute la longueur de la façade. Plus haut encore, est la sainte Vierge, mère du Seigneur, ornée d'or et peinte de diverses couleurs; à droite et à gauche sont des archanges qui la servent^. Toutes les fenêtres de l'église sont de la forme d'une aire à battre le grain*®. Quand on entre dans l'église, on trouve à gauche une grande pierre brute qui représente saint Christophe et le Christ sur ses épaules. Au-dessous est le martyre de saint Christophe ". La circonférence du
4 . Martyr, d'après les règles de TicoDOgraphie chrétienne, prend la droite et la gauche du Christ et non les siennes propres, non pas celles du spectateur. L'ange de droite tient bien la lance et les clous, mais non la croix. Martyr se trompe donc ici.
2. Ce saint Élienne n'a jamais été et n'a jamais pu être près de saint Jean. Il n'y a pas de place, sur ce tympan, pour une personne de plus que celles qu'on y voit encore ; c'est une nouvelle erreur matérielle de l'évéque arménien.
3. Au lieu de façade^ lisez voussure; c'est Saint-Martin qui a mal traduit.
4. C'est un archange, saint Michel, et non pas un ange inférieur.