‹ Annales archéologiquesChapitre 137 sur 184 · LA SOCIÉTÉ D'ARUNDEL · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ D'ARUNDEL

inclusivement, la Société a publié pour ses souscripteurs trois, quatre et quelquefois cinq planches, plus ou moins importantes, dont une au moins capitale en chromolithographie- Ces planches, coloriées ou gravées, sont accompagnées de notices imprimées avec luxe et de bois gravés ; ces notices sont rédigées par MM. Layard, Weale, Ruskin, etc. Un même nombre, à peu près, de planches supplémentaires ont été éditées pour tout le monde et données avec réduction de prix à ses membres. Les efforts de la Société ne se sont pas bornés là. Elle a fait exécuter à grands frais des photographies et des moulages, soit en Angleterre, soit à l'étranger, et a patronné toutes les bonnes publications dans le Royaume-Uni. J'ajouterai qu'à les prendre en masse il y a un progrès considérable entre les premières et les dernières planches données au public.

fc Voilà, certes, un magnifique résultat. Aussi bien, le nombre des membres s'est-il accru avec rapidité. Limité dès le principe à 1500, il atteignit bien vite ce chiffre. La Société avait alors ouvert des listes où les postulants étaient inscrits par ordre de date et devenaient souscripteurs lorsque des vacances se produisaient. Mais les vacances étaient rares et la liste des Associés (c'est ainsi qu'on les appelait) s'allongeait et dépassait de plusieurs centaines, le nombre des membres, de telle sorte que les derniers venus pouvaient perdre tout espoir de devenir souscripteurs. C'est alors que la Société se résolut, en 1867, à fonder, pour ces membres associés, une nouvelle série de publications annuelles au même prix, en invitant les premiers sociétaires à souscrire également à cette nouvelle série et en respectant leurs droits acquis pour la première. Elle doubla ainsi ses publications. En France, nous aurions fait ce qu'on appelle une fusion. Cette seconde série a eu un tel succès que, cette année, la Société n'a plus que 200 membres à recevoir pour être obligée de fermer sa liste des seconds souscripteurs, dont elle a aussi limité le nombre à 1,500.

a Avant 1867, il n'y avait guère qu'une planche capitale par chaque livraison, les autres se composaient de détails ou de gravures. Actuellement, il y â par livraison au moins deux chromolithographies importantes, aussi bien dans la série des premiers souscripteurs que dans celle des seconds.

« La Société d'Arundel poursuit donc la première série de ses publications qui en est à sa vingt et unième année, et, depuis 1867, elle a fondé une deuxième série de publications indépendante de la première, et d'une importance actuellement presque semblable pour le nombre de ses adhérents, comme pour le mérite des planches publiées.

« La perfection est-elle atteinte ? Pas encore ; mais la Société d'Arundel n'a

pas dit son dernier mot. La perfection du reste n'est pas dans le lot de Thumanité, et nous pouvons toujours dire : « quo non ascendam. » Je n*ai l'honneur de connaître aucun des directeurs de la Société, et pourtant je me hasarderai à leur soumettre quelques réflexions; ils y reconnaîtront certainement la voix d'un ami. Je dirai donc librement que je crois voir, à côté d'efforts constants du côté de l'art sérieux, une certaine tendance au luxe et à la satisfaction des yeux; tendance sensible dans les grandes et belles planches qui nous arrivent ces deux dernières années. Il y a là quelque danger, car le luxe est souvent l'ennemi du beau. Je conviens volontiers que l'effet de ces planches est complètement satisfaisant, s'il s'agit de les placer sur les tables princières de l'aristocratie anglaise. Elles sont magnifiques et doivent contenter tout le monde. On ne peut pas demander à un lord qui sort d'une discussion sur l'Église d'Irlande, d'être bien sévère sur l'exactitude du dessin, d'être pointilleux sur la tranquillité de l'effet, sur la sobriété des couleurs, sur toutes ces questions de délicatesse raffinée qui sont la vie de l'art. Aussi ne demandé-je pas à la Société d'Arundel de nous donner des dessins d'une savante rugosité comme ceux de Marc-Antoine.

« La lithochromie que l'on a employée est en somme une heureuse invention, sur laquelle je fais mes réserves, il est vrai, mais dont je concède l'usage. Ceci me rappelle une amicale conversation que j'avais, peu de temps avant sa mort, avec l'éminent fondateur des « Annales archéologiques. » Il me témoignait son regret d'être pauvre et de ne pouvoir donner à ses abonnés quelques chromolithographies qui, pour être bonnes, sont, comme on sait, d'un prix très-élevé. «Je voudrais de tout mon cœur», lui répondis-je, « vous voir cent mille livres de rente ; mais, dans la question présenta, vos « Annales » n'y gagneraient pas. Vous auriez de la peine à les retenir sur la pente glissante de l'imagerie : laissez-leur le caractère sérieux que vous avez si bien su leur donner. »

u Avec les directeurs d'Arundel je n'irai pas si loin. Leur publication s'adresse à un public étendu et varié. Je reconnais que la couleur est un auxiliaire excellent pour donner, à ceux qui ne les ont pas vues, une idée de ces fresques immortelles, aussi bien que pour en rappeler la mémoire à leurs heureux visiteurs. Cette coloration, il faudrait néanmoins savoir s'en contenter dans ces termes et ne pas tenter Timpossible.

c( La chromolithographie, par sa nature, ne peut être une reproduction; elle ne saurait être qu'une interprétation, une traduction. Il en est d'elle comme de la gravure. L'idée fausse qui a égaré tant de gens de talent, que la gravure pouvait rendre la coloration d'un tableau, est maintenant abandon-

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née, et très-justement. J'ose dire qu'il en arrivera autant à la chromolithographie. Comme reproduction identique de la peinture, on y renoncera, et cela, parce qu'une coloration sans épaisseur ne saurait reproduire identiquement une peinture qui est exécutée dans la pâte. La chromolithographie, en effet, s'exécute au moyen de plusieurs pierres qui superpQsent les teintes et les nuancent aussi bien que possible» mais sans jamais présenter à l'œil autre chose qu'une surface mince. Elle n'a même pas les ressources de l'aquarelle qui mélange les couleurs; elle ne fait que les superposer. Or, jamais une. superposition ne pourra lutter avec un mélange, comme celui de la peinture à l'huile surtout, où les couleurs forment une pâte dans laquelle toutes les molécules jouent leur rôle lumineux, même celles qui semblent le plus cachées dans les profondeurs de la couche. Ceux qui se sont occupés d'optique me comprendront facilement. La fresque, quoiqu'un peu plus mince, a des jeux de lumière semblables et provenant de ses dessous. J'en citerai un exemple que tout le monde peut vérifier dans les beaux empâtements de chaux colorée qu'Andréa del Sarto a si magistralement employés. Il faut donc que la lithochromie renonce à lutter sur ce terrain, je ne vois pour elle d'avenir sérieux que dans la voie de l'interprétation, de la traduction. Elle le fera par l'emploi de teintes légères sobrement colorées, qui serviront, si je puis m'exprimer ainsi, de « mémorial » pour les teintes du tableau, et laisseront toute leur valeur aux autres qualités du dessin qui sont : la fidélité de la ligne, l'exactitude du modelé sans escamotage comme sans exagération, et, par-dessus tout, le caractère vrai et distinctif de chaque peintre. Là est le point essentiel. Je n'ai pas besoin de dire que, dans la reproduction des manuscrits, la chromolithographie rendra des services essentiels.

Cl 11 est facile d'appliquer ces observations aux planches données par la Société. Je remarque que celles qui sont exécutées d'après les fresques sont les meilleures; pourquoi? C'est que la simplicité du modèle a entraîné la simplicité de la copie; on n'a pas eu dans ce cas à lutter contre l'impossible.

n II serait fastidieux, pour ceux qui n'ont pas les dessins sous les yeux, de passer en revue tous ceux qu'a édités la Société d'Arundel. Il ne sera pas néanmoins hors de propos de parler de quelques-uns parmi les plus récents. Deux sortes d'oeuvres ont été Tobjet de ces reproductions, les tableaux et les fresques : le choix en est généralement excellent.

« Ce sont : — Deux des tapisseries du Vatican : la conversion de saint Paul et la lapidation de saint Etienne, gravées par M. Gruner, directeur d'une partie des travaux de la Société; trois ou quatre des fresques si pieuses et si simples d'Angelico, dans la chapelle de Nicolas Y au Vatican,

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gravées par Schâffer; toutes les fresques de la chapelle Brancacci dans réglise de! Carminé à Florence, admirable chapelle qui réunît les grands noms de Masaccio, Masolino et Filippino Lippi; les fresques malheureusement bien noircies de Ghirlandajo à Santa-Maria-Novella; la saisissante extase de sainte Catherine de Sienne par Razzi à Saint-Dominique de Sienne; la Poésie de Raphaël au Vatican ; deux des lumineuses fresques d*Andrea del Sarto à TAnnunziata.

« Dans la pointure à l'huile, le choix n'est pas moins heureux : — Le plus parfait, peut-être, des tableaux du rare Hemling, et le splendide rétable de Gand, le triomphe de l'Agneau, peint par Van Eyck.

« Arrêtons-nous une minute devant ces richesses, et, puisque j'ai promis de dire un mot sur leur reproduction, je commencerai par M. Gruner, un véritable artiste, qui a la direction de l'œuvre : à tout seigneur tout honneur. Il a reproduit deux des tapisseries du Vatican dont les cartons manquent à Hampton-Court. On reconnaît dans la gravure de M. Gruner la bonne école de Dusseldorf, ferme, fine et consciencieuse; mais je veux lui chercher une chicane. Comment sème-t-il çà et là, de parties noires, une gravure généralement légère dans tout le reste, ainsi qu'il convient à un dessin de Raphaël. Sans doute, M. Gruner se sera préoccupé outre mesure de l'effet donné par les tapisseries du Vatican, sans tenir assez compte de l'aspect des cartons de Raphaël, qui, n'en déplaise aux routiniers, sont aussi supérieurs aux tapisseries du Vatican, que Raphaël, leur auteur, -est au-dessus des lanceurs de navette qui ont tissé son œuvre. C'est un tort, et ce tort vient du respect exagéré pour ce mot : tapisseries du Vatican, qui nous écrase tous, et, cependant, ces dernières ne sont qu'une reproduction plus ou moins habile de l'œuvre de Raphaël. Puisque je tiens M. Gruner, je ne le lâcherai pas sans lui demander pourquoi il laisse reproduire Luini avec des tons si criards. Luini est un des éminents élèves de Léonard de Vinci; or, dans cette école, l'harmonie passait en première ligne. Il suffit : à la première occasion, les copies de ce maître seront, j'en suis sûr, plus fidèles.

« Je n'ai que des éloges à donner à l'extase de sainte Catherine, aussi bien qu'aux fresques de la chapelle des Brancacci. Cette chapelle est le point de départ de la grande peinture de la Renaissance ; elle est le but du pèlerinage de tous les vrais artistes et méritait bien le choix de la Société. Masaccio et Masolino, qui l'ont immortalisée, sont arrivés à cet heureux moment où l'ardeur de tout oser n'a pas encore répudié la tradition des grands ancêtres. Les chromolithographies d'Arundel m'ont rappelé les bonnes et longues heures que j'ai passées dans cette chapelle. Elles ont un peu trop de fraî-

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