A AIX-LA-CHAPELLE
a Illic invenies veterutn vestigia patrum. j>
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L*ecciésiologie est essentiellement une science d'observation et de comparaison. On étudie maintenant les monuments, comme il convient, sur place et non d'après les descriptions, même les plus exactes, ou les dessins les plus soignés. C'était déjà, il y a bien des siècles, l'avis de Sénèque : « In studiis puto, mehercule, melius esse res ipsas intueri et harum causa loqui. » {De Tranq.y c. I.) La photographie seule pourrait, à la rigueur, se substituer au monument lui-même, si elle n'avait l'inconvénient de ne pas répondre à toutes les questions de détail que l'archéologue a besoin de lui poser. Etudier dans son cabinet, exclusivement avec des livres, quel que soit d'ailleurs leur mérite, c'est risquer de faire fausse route, de propager involontairement des erreurs et de ne pas comprendre pleinement le sujet que Ton traite. Je n'en citerai qu'un exemple, parce qu'il est contemporain et frappant. Il a été publié à Paris un ouvrage sur les antiquités chj-étiennes, compilation précieuse à plus d'un point de vue, parce qu'elle suppose des recherches immenses et condense des lectures incalculables. Mais, comme ce livre a été fait à peu près exclusivement avec d'autres livres, il s'ensuit que c'est l'œuvre d'un érudit patient, laborieux, infatigable; on n*y reconnaît
pas l'archéologue qui conlrôlc les assertions hasardées, discute les dates et xzvi. 38
subordonne les appréciations à Texamen direct des monuments. Aussi ce vaste et important répertoire, utile incontestablement à ceux qui savent déjà quelque chose, peut-il devenir nuisible, dangereux même pour les commençants, à cause des principes faux qu'il leur inculque, des observations inexactes sur lesquelles il se base et des corollaires non motivés qu'il en déduit. On dirait qu'il a été écrit autrefois par un bénédictin de la congrégation de Saint-Maur.
L'ecclésiologie observe, ce qui lui permet d'affirmer. Aussi là est sa force et son utilité pratique, surtout lorsqu'il s'agit d'imiter, de reproduire ce qu'elle connaît, admire et propose comme modèle.
Un monument demeure rarement isolé et seul de son espèce. Il a des analogues qui lui ressemblent, des antécédents qui ont préparé et ébauché ' son style, enfin des descendants qui n'en ont conservé que le type dégénéré. Toutes ces œuvres identiques ou similaires doivent être consultées pour fi\er l'âge vrai, l'origine certaine du monument que l'on étudie spécialement, ou encore pour en dégager l'idée, le principe qui resteront comme règles dans le code de la science si longuement et péniblement élaboré. Il ne faut pas se le dissimuler, l'archéologie date encore de trop peu d'années pour avoir même son vocabulaire parfaitement arrêté et invariable. Chaque jour, une découverte nouvelle vient contrarier, sinon bouleverser, les systèmes établis et les notions admises. 11 se passera encore bien du temps peut-être avant que l'ecclésiologie ait définitivement conquis sa place parmi les sciences positives. En attendant, elle observe avec soin et compare entre eux les monuments, pour plus tard les classer méthodiquement et tracer à grands traits, d'une façon indélébile, l'histoire de l'art, dans tous les pays, à toutes les époques et pour chacune de ses ramifications, si diverses et pourtant si aptes à former un seul faisceau.
Le rapprochement de deux ou plusieurs monuments du même âge, du même style, est tellement indispensable que, sans lui, les études ecclésiologiques deviennent impossibles. Le chevet de la cathédrale de Cologne ne procède-t-il pas en droite ligne de la cathédrale d'Amiens, comme le dôme d'Aix de Saint-Vital de Ravenne et Saint-Marc de Venise de Sainte-Sophie de Constantinople?
Je n'ai compris l'usage de plusieurs feuilles détachées d'un polyptique d'ivoire du musée chrétien du Vatican qu'au musée archéologique de Milan et au trésor du dôme de Monza, parce que là j'ai eu la chance de pouvoir contempler ce petit meuble de dévotion, intact, complet et nullement altéré dans sa forme première.
Les chemins de fer sont l'auxiliaire indispensable de rarchéologîe. Grâce aux facilités de transport qu'ils fournissent, on peut aller soi-même étudier l'objet, le monument qui doit mettre le sceau à une série d'observations, expliquer ce qui ailleurs n'avait qu'un sens confus et indéterminé. C'est un service immense, réel, dont on aurait tout à fait tort de ne pas profiter. Pour ma part, j'en use largement et je m'en trouve très-bien.
Depuis quinze ans que je vais passer presque régulièrement mes hivers en Italie, je n'ai cessé, concurremment avec l'exploration de la liturgie et du droit canonique, indispensables à tout ecclésiastique, de réunir des matériaux sur deux branches également intéressantes de Tecclésiologie : l'ameublement des églises et les mosaïques à personnages. Â la veille de publier les c( Inventaires d'Anastase le bibliothécaire » et 1' u Histoire des mosaïques en cubes d'émail », je ne devais négliger aucun des monuments, encore subsistants, de nature à élucider les textes anciens ou à grossir le nombre déjà fort considérable de mes recherches sur le mode de décoration murale le plus éclatant et le plus durable.
Je n'ai donc pas hésité un instant, au mois de novembre dernier, malgré les rigueurs de la mauvaise saison, à partir pour Aix-la-Chapelle, où je savais, par les savantes publications de Monseigneur le chanoine Bock, qu'étaient accumulées d'anciennes étoffes et de magnifiques pièces d'orfèvrerie, et où Ciampini m'attirait par l'espoir d'une mosaïque de la période carlovingienne.
Je n'ai pas été entièrement déçu dans mon attente, car, si la mosaïque de Charlemagne a disparu totalement, j'ai pu, dans des conversations nourries avec le docle chanoine du dôme et un examen attentif des précieux objets qu'il possède, enrichir mon édition d'Anastase de documents nouveaux.
Je ne regrette pas davantage ma peine à l'endroit de la mosaïque, car, pendant mon séjour assez prolongé à Aix, à deux époques différentes, il m'a été donné d'écrire, pièces en main, et de refaire à nouveau un des chapitres de l'ouvrage, médiocre mais unique en son genre, du prélat romain Ciampini.
Par un hasard « providentiel », comme Ta dit beaucoup trop élogieusement le journal d'Aix-la-Chapelle, mon voyage s'est trouvé coïncider avec un projet grandiose, qui m'a vivement intéressé et pour lequel, avec une bienveillance extrême, on s'est plu à m'écouter et même à me demander quelques conseils.
Le dôme, bâti par Charlemagne pour servir de chapelle à son palais, est en ce moment entre les mains de l'architecte du gouvernement, qui l'a
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encombré d'échafaudages et s'apprête à le restaurer de fond en comble, dans le plus pur style carlovingien, ainsi que le désirent le roi et le prince héréditaire, protecteurs éclairés des beaux-arts, et le chapitre, propriétaire de rédifice. Ce n'est pas tout de consolider, restaurer et remettre dans l'état primitif. Une difficulté sérieuse commence, si Ton tient à décorer et meubler cet octogone aux vastes proportions dans le style qui lui est propre et qu'il avait jadis.
Un premier projet de peintures murales a été écarté; le sujet, l'esquisse présentée, ne s'harmonisaient pas avec le monument. Alors on a songé à reproduire la mosaïque qui colorait autrefois l'intérieur de ses émaux brillants, et, sur cette nouvelle donnée, un second projet a été mis en avant. Sans le rejeter positivement, on en a différé l'exéculion, car là où des sommes considérables sont engagées, il est sage de prendre son temps et ses mesures pour n'avoir pas à se repentir d'une précipitation irréfléchie et de travaux hâtés. Le gouvernement, la ville et le chapitre, qui ont voté les fonds nécessaires à cette colossale entreprise, ont tout intérêt à être bien renseignés et je suis persuadé que la vérité, clairement exposée, scientifiquement démontrée, ne fera peur ni aux uns ni aux autres. Ecrit avec la conviction d'un service rendu et sans autre attache que celle de la reconnaissance pour l'excellent accueil qui m'a été fait en pays étranger, ce mémoire n'a d'autre but que de porter, par suite d'une certaine expérience, acquise par des études spéciales, un peu de lumière dans une question obscure, où l'histoire, l'iconographie et l'archéologie sont les seuls flambeaux qui puissent nous guider. On me permettra, avec Charlemagne, de chercher à faire luire le rayon de l'érudition : « Cum possis eruditionis radium eorum sensibus infundere. » (Epist. Karol. ad Lullum, archiep. Moguntin.)
La sympathie du public est sans doute un puissant encouragement à élever la voix. Il y a plus encore : la préoccupation bien légitime où j'ai trouvé la ville, qui, comme au Moyen-Age, fait d'une question d'art une question capitale; les spécimens des mauvaises restaurations précédentes, surtout en vitraux et peintures, à Aix et à Cologne, que j'ai eus sous les yeux; le petit nombre d'archéologues compétents sur l'art de la mosaïque et disperses dans toutes les contrées de l'Europe ; tout cela m'impose l'obligation de parler. Puissé-je, en montrant les difficultés qui, dès son début, assaillent une œuvre de ce genre, empêcher de mal faire et, en indiquant la voie à suivre, engager résolument dans une restauration sérieuse, irréprochable, qui mérite l'approbation de tout archéologue à qui l'époque carlovingienne est familière ou tout au moins suffisamment connue ! La masse d'étrangers qui, chaque
été, afflue aux eaux d'Aix, exige que la restauration soit conforme aux traditions archéologiques, sous peine d'une critique sévère et d'un jugement implacable ^
La mosaïque du dôme a cessé d'exister au siècle dernier. Déjà notablement altérée par l'incendie violent de 1656, elle a été complètement détruite par la main barbare d'un artiste étranger qui, de 1720 à 1730, a préféré la remplacer par des stucs du goût le plus équivoque et n'en a conservé le souvenir que par des panneaux en cubes d'émail bleu ou doré, fixés de manière à rehausser ses décors blancs. C'était la mode du temps; le chapitre a laissé sacrifier le monument vénérable que les âges antérieurs lui avaient légué. Chose singulière! c'est un Italien que l'on a choisi pour renverser systématiquement l'œuvre magistrale qu'un autre Italien, auix' siècle, avait mis tous ses soins à établir. Sans doute, on eût pu réparer cette mosaïque et la compléter dans les parties qui lui manquaient. A la même époque, Benoit XIY faisait restaurer les mosaïques de Sainle-Marie-Majeure et du Triclinium. Nous ne pouvons assurément approuver le travail du mosaïste l'omain, car la restauration pèche gravement par le défaut d'unité et d'harmonie, mais au moins les pièces ajoutées ont préservé ce qui existait déjà et empêché les ravages du temps de s'étendre davantage. Une telle bonne volonté mérite incontestablement nos éloges; elle a sauvé de l'oubli des œuvres intéressantes, dont il ne resterait probablement plus sans cela qu'une mention insignifiante dans l'histoire de la mosaïque.
Et si l'on prenait la précaution de faire venir d'Italie un architecte, pourquoi, hélas ! n'a-t-on pas songé à demander au Vatican un de ses mosaïstes pour restaurer une composition fort détériorée, mais réparable? Je ne puis croire que le mal fut sans remède, à en juger par les nombreux cubes d'émail qui ont survécu à cette lamentable dévastation. Alieux vaut certainement une mosaïque, quoique restaurée, que la destruction totale d'une œuvre antique, qui ne revit même pas dans un dessin exact et bien fait, capable au moins de calmer nos regrets*.
4. Le chapitre d'Aix-la-Chapelle m*a, celte année, fait l'honneur de me deoianderce mémoire, pour servir de base aux opérations du jury et éclairer le public sur les projets de restauration. Les gravures sur bois nous ont été très-obligeamment prêtées par M*' Bock, que l*on trouve toujours diï&posé à aider ses collègues en archéologie.
2. Les mosaïques contemporaines de celles du dôme sont : à Rome, dans Téglise des SS. Néréo
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De cette mosaïque, dite carlovingienne et par conséquent respectable à plus d'un titre, il ne nous reste que trois documents d'une mince valeur et que cependant il importe de collalionner entre eux pour tâcher de nous faire une idée de la peinture en émail qui couvrait intérieurement la voûte et les parois de l'octogone. Ces documents, antérieurs de beaucoup à la destruction de la mosaïque , sont : une description sommaire insérée par le prévôt Pierre A Beeck dans son histoire d'Aix-la-Chapelle « Aquisgranum », publiée en 1620; un dessin envoyé d'Aix à Ciampini* et gravé par celui-ci dans son grand ouvrage sur les églises et les mosaïques'; enfin quelques renseignements fournis par le doyen du chapitre Vanderlingen au prélat romain, qui se décharge sur lui de la responsabilité de la description : « Non solum musivi operis exemplar, verum etiam nonnuUas ejusdem ecclesiae notitias. » Ces notes, assez complètes au point de vue historique, parlent en somme beaucoup de l'église et assez peu de la mosaïque'.
Tâchons cependant de faire dire à ces trois éléments combinés tout ce qu'ils contiennent, afin de poser les bases d'un projet iconographique qui s'écarte le moins possible des données primitives.
Ciampini est très-aflîrmatîf sur l'emplacement occupé par la mosaïque. II nomme expressément la calotte intérieure de la coupole, qui s'élève au-dessus
des voûtes latérales : « Tholum sive trullum depressior illi conca-
meratio contigit. » Son dessin ne représente, en effet, que cette partie de Tédifice. Mais le prévôt A Beeck, plus explicite, quoiqu'il ne les ait pas vues, avance que les parois elles-mêmes étaient autrefois revêtues de mosaïques, représentant partout en cubes de diverses couleurs les faits de l'Ancien et du
el Achilléc (796?), au Triclinium*de Latran (797), à Sainte-Marie-in-Domnica (815), à Sainte- Praxède (818), à la chapelle Saint-Zénon (819), à Sainte-Cécile (820), et à Saint-Marc (828). Le père Garrucci me disait avec raison que la mosaïque d'Aix était la plus mauvaise et la plus mal composée do toutes les mosaïques des via* et ix* siècles. En effet, son immense surface n'est pas suffisamment historiée et remplie. Les personnages rangés en cercle autour de la coupole font d'autant mieux ressortir le vide choquant qui existe à la partie supérieure. 4 . Le chevalier de Rossi Ta inutilement cherché au Vatican.
2. tt Vetera monimenta in quibus praecipue musiva opéra ». Rome, 4699, t. II, p. 129.
3. Seroux d'Âgincourt a reproduit en petit la gravure de Ciampini dans son « Histoire des Arts », allas, peinture, pi. XVII, n° 12. — Voir aussi le Baron de Quast, « Sammlung von denkmalern des architeclur, sculplurund malerei », in-folio, t. II, pi. 47.
LA mosaïque du DOMË, A AlX-LA-GHAPELLE. 291
Nouveau Testament : « Quondam undequaque obvestitum incrustatumque fuisse... picturis in musivo seu musiaco opère diversis lypicis coloribus variegato, représentante veteris ac novae legis acta. » Que ces mosaïques, plus complètes que celles signalées par Ciampini, aient existé, je ne m'en étonne nullement : Saint-Vital de Ravenne n'offre-t-il pas la même disposition symbolique?
Je ne m'arrêterai pas ici à scruter quels pouvaient être ces faits de l'ancienne et de la nouvelle Loi, car, en cette matière, il n'est loisible de procéder que péniblement et par analogie. Saint-Vital est du vi' siècle, et je ne connais aucun monument du ix® où ce thème iconographique ait été adopté et réalisé dans son ensemble. Les manuscrits seuls ou des œuvres postérieures jetteront quelque lueur sur ces incertitudes.
Le prévôt ajoute ensuite que la voûte sans lumière du vestibule de l'édifice assombrissait la* mosaïque du dôme : « Quod quidem obscurius ex concameratione vestibuli templi. » Évidemment, il s'ensuivait que la mosaïque étant obscure et en mauvais état, il eût été difficile et coûteux de l'éclairer et de la réparer; on a trouvé plus simple de la supprimer et de la remplacer par des stucs blancs. C'est d'une logique désespérante, mais qui peint parfaitement les tendances d'une époque où personne n'avait pour le passé ni respect ni estime.
Avec Ciampini, je limiterai d'abord cette étude à la seule coupole, pour accompagner ensuite plus loin le prévôt A Beeck.
Toute coupole se décompose en deux parties : la calotte proprement dite et les courbes qui vont rejoindre le tambour. La gravure du xvu* siècle, que nous reproduisons ici fidèlement, est si imparfaite que le tambour paraît se confondre avec les courbes qui continuent la calotte. Bâti sur un plan octogone, Tédifice monte et se termine également à huit pans, dont les angles aboutissent au centre, où ils se confondent ensemble.
La décoration se modèle sur l'architecture et, comme elle, pour la partie supérieure, se partage en quatre zones concentriques et d'inégale hauteur. En bas, une frise étroite, où n'apparaît que le monogramme du Christ; au-dessus, la plus large des zones, occupée par les vingt-quatre vieillards; au troisième rang, la majesté de Dieu, qui pénètre jusque dans la zone supérieure, et enfin la partie supérieure du ciel ou empyrée qui, plus tard, se transforme en riche « velarium. »
Le dessin envoyé à Ciampini fut fait au trait, avec quelques ombres légères. Je ne suppose pas qu'il ait été colorié, car Ciampini n'eût pas manqué, comme dans ses autres dessins, d'indiquer les couleurs par les lettres de l'alphabet. Cependant le doyen avec lequel il correspondait n'a pas négligé de lui indiquer
les teinles de rémail, au moins pour ce qui élaît de l'ensemble de la composition et de l'impression qui saisissait à première vue le spectateur.
Sur le fond d'or, qui représente les splendeurs du ciel , « cœlum aureuni repr^Rsentans , » scintillent des étoiles rouges à huit rais et irrégulière nent espacées : « rubris siderum imaginibus interpunctum. » Cependant, à bien observer, ces étoiles rares et clair-scmées pourraient, h la rigueur, suivre des lignes obliques, comme les mailles d'un filet. Et, en effet, le prévôt A Beeck dit qu'elles décrivent des cercles, mais, contrairement au doyen Vanderlingen, il les a vues d'or, ce qui cadre mieux avec l'idée que nous avons de la lumière céleste : a stellœ aureœ in orbem radiant. » Voici une première fois nos auteurs en contradiction flagrante. Si les étoiles sont rouges, il est tout naturel que le fond soit d'or; si, au contraire, elles sont d'or, le fond ne peut être de la même couleur, et nécessairement il le faut bleu.
Cette difficulté est inextricable, car, d'un côté, Ciampini n'est pas toujours un modèle d'exactitude, et, de l'autre, le prévôt A Beeck n'est pas h l'abri d'observations controuvées. A qui donc s'en rapporter? Peut-être pourrait-on dire que des deux zones intermédiaires, l'une en haut est à fond d'or et étoiles rouges, et l'autre en bas à fond bleu et étoiles d'or. Mais Ciampini n'indique des étoiles qu'à la zone supérieure et nullement à l'inférieure, où leur présence n'est pas molivée. Que les étoiles se groupent autour de Dieu, qui les a créées et à qui elles forment comme un trône brillant, ainsi que s'exprime la liturgie : « Rex regum stellato sedet solio », cela va de soi; tandis qu'à l'étage inférieur, qui figure la partie terrestre, et où sont représentés les vieillards, ces étoiles seraient une inconséquence et une faute. Cette distinction entre les deux zones me fait soupçonner une différence pour les fonds, qui est assez dans les habitudes du Moyen-Age. La partie occupée par Dieu serait d'or; celle assignée aux vieillards serait de couleur bleue. Je ne puis m'expliquer autrement la grande quantité de cubes colorés en gros bleu, dont le nombre égale presque celui des émaux dorés. Or je ne vois pas possibilité de placer ailleurs ces cubes azurés, car ils n'ont certes pas été employés en grande masse dans les vêtements et les sièges des personnages. Tout au plus s'en débarrasserait-on aux deux zones extrêmes , là où aurait été l'inscription; — mais cette inscription a-t-elle certainement existé? — et dans quelques-uns des cercles de l'empyrée.
J'insiste avec intention sur ce détail , parce qu'il est d'une haute importance pour la physionomie générale de l'œuvre. Le dessinateur, en partageant par quatre lignes la composition dans le sens de son élévation, a voulu indiquer quatre couleurs différentes et s'étageant successivement; sans cela,
ces lignes, purement fictives et imaginaires, n'auraient aucune signification. D'après celte déduction , je ne me croirai pas loin de la vérité en affirmant que la zone d'or a dû être élevée au-dessus d'une zone bleue.
D'ailleurs cette zone bleue est pour ainsi dire nécessilée et par les monuments analogues et par la convenance hiérarchique. Le Christ règne dans une sphère plus élevée, plus noble et plus glorieuse. Les vieillards qui sont audessous, humbles et petits, n'ont pas droit à la pleine lumière, comme celui devant la majesté de qui ils se prosternent; le fond d'azur sur lequel ils se détachent exprime parfaitement la béatitude céleste dont ils jouissent, mais en même temps leur infériorité et sujétion relativement au Christ qui les domine. Tels ils sont représentés dans la mosaïque de Sainte-Praxède et tels se voient aussi les prophètes à Sainte-Marie-in-Domnica.
Quant aux étoiles, la mosaïque de Grotta-Ferrata nous autorise à leur donner des dimensions différentes : elles diminuent de volume à mesure qu'elles montent et font ainsi fuir la coupole qui, à l'œil, se développe dans une perspective plus profonde. Puis leurs rais, quoique Ciampini ne le dise pas, ne sont pas droits , mais terminés à l'extrémité par des traverses qui donnent presque à l'ensemble l'aspect d'une roue. 11 en était ainsi, dès le vu*' siècle, à Saint-Étienne-le-Rond, et cette méthode conventionnelle se perpétue jusqu'au ix% qui nous les montre en peinture murale au portique de Saint- Ambroise, à Milan, et dans la crypte de Saint-Martin-des-Monts, à Rome.
Le fond étant déterminé, nous essayerons de préciser le sujet qui y était représenté.
Ciampini ne s*est pas trompé sur le motif iconographique de la mosaïque du dôme, qui est tout entier emprunté à 1' « Apocalypse » de saint Jean. Dieu est assis sur un trône qu'enveloppe l'arc-en-ciel et que les quatre animaux symboliques entourent; les vingt-quatre vieillards, vêtus de blanc, lui offrent en se prosternant leurs couronnes d'or. C'est dans le texte même du livre révélé qu'il faut lire le récit de cette vision, afin de mieux comprendre quel parti l'artiste en a tiré dans la décoration du monument qu'il était appelé à embellir.
a Et ecce sedes posita erat in cœlo, et supra sedem sedens.
« Et qui sedebat, similis erat aspectui lapidis jaspidis et sardinis; et iris erat in circuitu sedis, similis visioni smaragdinœ.