CHRIST LION VEAU
<( In circuitu sedis quatuor animalia, animal primum simile leoni et secundum animal simile vitulo et tertium animal habens faciem quasi hominis et (quartum) animal simile aquil» volanti. »
Malgré raffirmation si catégorique du prévôt d'Aix, je ne puis taire à la fois le silence de Ciampini et la forme insolite de la représentation. Je passerais encore assez facilement sur l'omission du prélat romain, mais il me paraît singulier que, dans aucune mosaïque, — dans les manuscrits c'est autre chose, — je ne rencontre les quatre évangélistes ni groupés deux par deux et sur deux lignes, ni avec une tête d'animal sur un corps humain. A commencer par Sainte-Pudentienne et Saint-Paul-hors-les-murs, en poursuivant par Saint-Apollinaire et Saint-Marc, en plein ix* siècle, les quatre évangélistes sont toujours rangés, à droite et à gauche du Sauveur, sur une seule ligne horizontale. Et cet ordre est tellement hiératique et immuable que, même à la fin du xiii' siècle, à la façade de Sainte-Marie-Majeure, le mosaïste Ruseruti n'en observe pas d'autre. Cet argument ne manque pas de force, quoiqu'il ne soit pas absolu, parce que la mosaïque d'Aix est, idée et style, (c sui generis. »
Les évangélistes, dans les anciennes mosaïques, sont toujours représentés sous la forme de l'animal symbolique vu par Ézéchiel et saint Jean. Dès le x* siècle, au moins en Italie, au baptistère d'Aquilée, on rencontre saint Jean et saint Luc sous la forme d'hommes, vêtus d'une tunique, drapés dans un manteau, pieds nus, nimbés et ailés. Chacun d'eux a, au lieu d'une figure humaine, la tête de l'animal qui le symbolise; aigle pour saint Jean, bœuf pour saint Luc. Tous les deux gesticulent et montrent Celui qui, après les avoir inspirés, les envoie dans le monde. Saint Luc tient un rouleau et sur le phylactère déployé que porte saint Jean se lit Fon nom abrégé en majuscules : lOHS. Ce type étrange a son analogue à l'époque de notre mosaïque, dans une miniature du sacramentaîre de Gellone, qui date du vin* siècle et appartient à la bibliothèque impériale de Paris *. Mais ce n'est qu'un siècle ou deux plus tard qu'il fait son apparition régulière. Au Moyen-Age, passé le XI' siècle, il n'est rare ni en Italie ni en Allemagne : pour cette dernière contrée, il suffit d'indiquer les deux curieux bénitiers de Hildesheim. Tout cela ne prouve pas positivement qu'il en fut ainsi à Aix-la-Chapelle; mais, puisque la présence des évangélistes est incontestable, une hardiesse archéologique sera toujours préférable à un non-sens. D'ailleurs l'endroit était obscur, la mosaïque détériorée ; pourquoi le dessinateur du xvii* siècle n'aurait-il pas arrangé à sa façon ce qu'il voyait mal et ne comprenait pas? Il était facile, à la hauteur où se trouvaient ces mosaïques, de confondre une tête d'animal nimbée avec une figure d'homme, surtout quand l'artiste rele-
1. Voir F. Seré, « Moyen-Age et Renaissance », vol. 2«. Miniatures, pi. IIF.
vait la première par une apparence plus noble. Il nous faut de bonnes lunettes pour ne pas tomber parfois dans des méprises aussi singulières et se rendre compte parfaitement de Tinlention de l'artiste. En tout cas, l'effet produit n'était ni laid ni ridicule : tout au plus cette composition, complètement tombée en désuétude, conservait-elle un caractère de rudesse et d'étrangeté parfaitement en harmonie avec le goût et les mœurs de l'époque. Qu'on ne croie pas à une innovation ou à un fait isolé. L'assemblage hybride d'une tête d'animal soudée à un corps d'homme ou d'une tête d'homme superposée à un corps d'animal se constate, dès le vu'' siècle, dans un manuscrit du British Muséum pour saint Marc et, pour un motif iconographique analogue à celui qui nous occupe, les évangélistes eux-mêmes, dans la bible de Charles-le-Chauve, que conserve avec un pieux respect le monastère de Saint-Paul-hors-les-murs, à Rome.
D'ailleurs, lors même que cette représentation symbolique serait peu agréable à nos yeux, qui n'y sont plus accoutumés, nous ne pourrions, par boutade ou par caprice, la désapprouver et la rejeter systématiquement.
Nous devons, en effet, nous tenir à l'interprétation stricte du dessin de Ciampini, qui montre des personnages ailés, que la science affirme être non des tt anges » , mais des « évangélistes. » Or mettre ici simplement les animaux qui représentent les propagateurs de la science nouvelle, c'est fausser la tradition et la faire dévier. Je n'admets pour excuse ni la pusilla^ nimité qu'influence l'opinion publique peu éclairée , ni le goût plus épuré qui s'abrite derrière un faux-fuyant. L'archéologie a des sévérités de style qu'elle a parfaitement le droit d'imposer. On ne s'y soustrait volontairement que par un acte de faiblesse et d'irréflexion, car, les prémisses étant posées, rien de plus naturel que d'en accepter franchement les conclusions **
Le paganisme et le christianisme ont suivi à peu près la même voie dans la posture qu'ils ont assignée à leurs divinités respectives. Les païens aimaient à représenter leurs dieux dans l'action, le mouvement et la marche, coutume que Virgile précisait dans ce double hémistiche, en parlant de Junon, reine
I Mon opinion étant, pratiquement parlant, un peu hardie, je crois devoir Tétayer du sentiment de quelques archéologues qui pensent, comme moi, qu'on peut sans inconvénient tenter cette restauration. Je citerai entre autres le baron Visconti, M. de Surigny et les Pères Staub et Garucci.
de rOIympe : « Incedo regina divum. » — « Incessu patuit Dea. » Mais quand il s'agissait du maître des dieux, ils le traitaient en roi et le faisaient monter et siéger sur un trône.
Les chrétiens, appuyés sur les livres saints, se plaisaient à asseoir leur Dieu dans l'immobilité du repos éternel : « Qui sedes super cherubim. » En effet, daos presque toutes les mosaïques, le Christ est assis en triomphateur, ou sur le globe du monde qu'il a créé et qu'il conserve, ou sur un trône d'or, étincelant de pierres précieuses. Ces deux types sont très-accentués et communs à Rome et à Ravenne.
Au ix* siècle, cependant, il se manifeste une dérogation à cette règle générale, et le Christ est momentanément debout dans les mosaïques absidales du Triclinium, de Sainte-Praxède, de Sainte-Cécile et de Saint-Marc, à Rome. Il n'en pouvait être ainsi au dôme d'Aix-la-Chapelle, car le texte apocalyptique exigeait un trône richement orné. Ce trône occupe, en effet, une place importante dans la composition du mosaïste carlovingien.
L'abside, qui terminait à l'orient la chapelle palatine, s'effaça pour faire place , au xiv* siècle , à un chœur de plus vaste dimension. Toutefois , en raison des souvenirs qui s'y rattachaient, on maintint, au milieu de ce chœur nouveau et agrandi, un édicule dont les analogues se retrouvent à Sainte- Marie-des-Anges , à Assise, dans l'ancienne église de la Portioncule, et à Lorette, dans la « Santa-Casa. » L'abside primitive fut-elle également décorée de mosaïques? Nous l'ignorons, mais le doute cesse, si l'on juge Aix par les autres pays, et l'analogie permet de supposer que, comme au Triclinium, le Christ enseignait à ses apôtres la doctrine évangélique et en même temps leur conférait la mission de la propager par le monde entier.
Deux monuments frappaient & première vue le fidèle qui entrait dans une des églises de Rome : la conque de l'abside et l'arc triomphal. A Aix, cet arc, qu'Anastase nomme « majeur » ou « principal », en raison de son développement et de son importance relative, fut largement remplacé parla voûte de la coupole, affectée à la même destination et à une décoration identique. C'est à l'orient que Dieu s'est manifesté, qu'il est monté aux cieux, et qu'il apparaîtra une dernière fois pour juger les vivants et les morts. Il était donc juste que le Christ apocalyptique se montrât à Torient, dans tout l'éclat de sa majesté, car c'est ainsi que le Moyen-Age a qualifié cette représentation iconographique, où Dieu est assis sur un trône enlre les quatre animaux, symboles des évangélistes, « Majestas Domini. » Ciampini le dit en termes très-clairs : « Sedes posita est ad orientem solem, » et le prévôt A Beeck est du même avis : « pro chori conspectu.»
LA mosaïque du DOME, A AIX-LA-CHAPELLE. 301
D'après le mauvais dessin de Ciampini, on dirait que le siège est en niarbre simplement équarri ; ses montants sont terminés en trèfles à lobos arrondis et décorés d'un gros cabochon. En avant est placé un escabeau carré, que supportent quatre petits pieds. Ce siège, ainsi façonné et trop modeste, pèche par les détails. Est-il possible qu'il soit sans dossier et dépouillé de ces gemmes nombreuses, serties dans le métal, dont il est ordinairement composé? Comment se fait-il que la tablette où l'on s'asseyait ne paraisse pas et que le Christ soit comme emprisonné dans les deux montants, qu'il serait plus logique de reculer jusqu'au dossier?
Je ne conteste pas l'amortissement de ces montants qui se découpent en trèfle, mais j'ai de graves motifs de supposer que leurs lobes n'étaient pas arrondis, quand je vois des trèfles à pétales lancéolés sur les côtés et à tige courte et arrondie au milieu, presque la fleur de lis héraldique, dans l'évangéliaire de Saint-Martin de Tours et la bible de Charles-le-Chauve , qui fait partie du musée des Souverains. Si ces trèfles n'étaient pas une fantaisie du dessinateur, peut-être pourrait-on croire aussi que les montants du trône sont amortis en pommes rondes, comme l'attestent l'évangéliaire de Saint-Martin de Tours, reproduit dans les « Arts somptuaires », et la mosaïque de la Navicella, à Rome. Je ne sais si l'on pourrait trouver ailleurs un trône semblable, sans ce coussin long et cylindrique, qui permettait au souverain de s'asseoir mollement, ni avec ces montants, qui semblent posés là pour former accoudoir.
Saint Jean vit le trône entouré de l'arc-en-ciel aux couleurs variées. Le mosaïste a traduit littéralement le mot latin « iris » , en teintant le globe ou plutôt l'auréole, qui est l'irradiation du trône, des cinq couleurs typiques de l'arc-en-ciel. Cette auréole, de forme circulaire, et qui entoure seulement le siège et non le Christ, qui la dépasse de toute la hauteur des épaules et de la tête, cette auréole, au dire du chanoine Vanderlingen, se composait de cinq couches concentriques qui, de dedans en dehors, se succédaient ainsi : blanc, bleu, vert, violacé et violet rouge. « Circa thronum locatur sphaera seu globus, coloribus quinque distinctus; quorum primus throno proximior albiculus, secundus venetus, tertius thalassinus, quartus violaceus, quintus ianthinus. »
Le Christ, roi des rois et seigneur des seigneurs, « rex regura et dominus dominantium » , est assis majestueusement sur ce trône, emblème de sa puis- XXVI. 40
sance et de sa royauté : « supra sedem in majestate sedeus » (Ciarapini) ; — « solio insidentem » (A Beeck) .
Le nimbe d'or qui entoure sa tôte indique sa divinité, et pour cela, comme dans les monuments d'un âge reculé, il est timbré d'une croix pattée, légèrement surhaussée. Quoique Ciampini ne le dise pas, les monuments contemporains prouvent que, sinon le contour, du moins la croix de ce nimbe devait être accusée par un semis de perles. « Effigies Christum Dominum exhîbet, aureo diademate (cui etiam augustum crucis ornamentum intexitur) coronatum. »
Le Sauveur est représenté dans la force de l'âge, avec la barbe au menton, comme dans toutes les mosaïques du même temps, et des cheveux flottant sur les épaules , à la manière des Nazaréens. Le prévôt A Beeck dit que sa figure traditionnelle ressemble à celle que lui donnent les anciennes mosaïques de Rome : « Salvator ac.servator Christus Domînus
ad eam faciem quaî in principe urbium Roma in Divorum Joannis Lateranensis, Sabœ, aliorumque pervetustis ecclesiis visitur. » Si le prévôt a visité Rome et cite de mémoire, ses souvenirs sont inexacts, car l'église de Saint-Saba n'avait pas de mosaïques et celle de Sainte-Sabine n'existait plus depuis la fin du xvi*" siècle; mais celte erreur matérielle ne nuit en rien à nos recherches.
Les vêtements qui habillent le Sauveur sont d'abord une tunique longue à manches étroites et couvrant ses pieds qu'elle cache : « Universum corpus talaris obtegit tunica » (Ciampini); — « sacro pallio seu talari chlamyde amictus » (A Beeck) , puis un manteau rouge, ramené en avant sur les genoux, garni d'un double orfroi gemmé et agrafé sur la poitrine avec un fermail en orfèvrerie, découpé en quatre feuilles, ce qui lui donne, au témoignage du prévôt, l'apparence d'un pluvial d'église, « pluviali ». Ciampini se contente de le décrire ainsi : « Paludamentum rubei coloris superimponilur, gemmea fibula apte connexum. » Ce manteau est tout à fait insolite dans l'art de la mosaïque : il rompt complètement avec les traditions romaines qui ne l'admettent même pas aux xiii® et xiv* siècles, et s'en tiennent toujours & la draperie antique jetée sur l'épaule. Aurions-nous là une restauration d'un âge de beaucoup postérieur à l'époque même de la mosaïque? Je serais tenté de le croire, car cette singularité fait seule tache dans l'ensemble du tableau, où je ne saisis pas d'autre disparate archéologique.
Le Christ bénit de la droite, à la manière latine, c'est-à-dire les trois premiers doigts levés et les deux autres repliés sur la paume de la main ; sa gauche s'appuie sur le livre de vie, fermé à double agrafe, la tranche tournée
LA MOSAi'OUE DU DOME, A AIX-LA-CHAPELLE. 303
en dedans et posé droit sur son genou : « Dextera compositis more benedicentium digitis elevatur ; sînistra Christi manus librum tencl. * »
L*auréole du siège occupe toute la zone étoilée et déborde sur la zone inférieure.
Le Christ plonge dans la zone supérieure de toute la hauteur de son buste et de sa tête nimbée. Au Moyen-Age, ces grandes proportions rappellent sa grandeur morale et rapetissent d'autant les personnages qui forment son cortège.
La troisième zone est occupée par les vingt-quatre vieillards, vêtus de blanc, qui, après avoir quitté leurs sièges, s'inclinent respectueusement et offrent à Dieu leurs couronnes.
Précisons d'abord leur nombre. Ciampini n'en compte que douze, et aussitôt, malgré le texte formel de saint Jean, il n'y voit qu'une allégorie
des douze apôtres : « Subtus Christi pedes in zophoro circa trullum tan-
tum duodecim et non viginti quatuor senes Pro certo habeo seniores in
hoc zophoro constitutos duodecim apostolos demonstrare allegorice. »
Sa gravure, qui ne représente que trois des côtés de l'octogone, assigne au côté du milieu trois personnages et deux pour chacun des deux autres, ce qui fait sept en tout. Comme il reste encore cinq autres côtés, Ciampini suppose, pour compléter la série, qu'il n'y a qu'un personnage à chacun des autres pans, et il arrive ainsi au chiffre de douze.
Je suis fâché d'avoir à le contredire de nouveau; mais l'Apocalypse n'exige pas moins de vingt-quatre vieillards, et le prévôt A Beeck dit positivement les avoir vus : « Adhuc circulariter contemplari est quatuor et viginti seniores qui, assurgentes de sedilibus, procidunt ante sedentem in throno, mittentes coronas suas. » Le calcul est pourtant bien simple. Que l'on mette trois vieillards à chacun des huit côtés de l'octogone et l'on arrive ainsi au chiffre rationnel de vingt-quatre, tout en garnissant d'une manière satisfaisante pour l'œil des surfaces qui demeureraient vides avec un seul peraonnage. L'iconographie condamne elle-même Ciampini, car les vieillards ne sont jamais nimbés, tandis que les apôtres le sont toujours, comme on peut s'en convaincre par l'inspection des mosaïques de Sainte-Marie-in- Cosmedinà Ra venue, du Triclinium, de la Navicellaet de Sainte-Praxède, à Rome.
Il y a dans cette mosaïque d'Aix-la-Chapelle des singularités iconogra-
4. a Divina Majestas dopingitur quandoque cum libro clauso in manibus, quia nemo inventus est dignusaperire ilium nisi leo de tribu Juda. d G^ Durand. « Ration, div. ofTic. », liv. I, c. iii;
phiques qui en font une œuvre à pari. Ainsi, à Saint-Paul-hors-les-murs, aux Sainfs-Côme et Damien, à Sainte-Praxède et autrefois à Sainte-Cécile, les vieillards sont figurés en deux groupes opposés, serrés les uns contre les autres et étages sur trois rangs. L'espace dont il pouvait disposer a fait changer de méthode à l'artiste; on ne le blâmera pas de s'être mis plus à Taise. A Rome, ils portent un double vêtement, tunique et manteau, tandis qu'à Aix, outre leur tunique ceinte à la taille et galonnée par le bas, ils n'ont sur un des bras qu'un pan d'étoffe qui, dans le dessin de Ciampini, est bien peu de chose pour signifier un manteau tout entier. A Rome encore, leur couronne est faite de feuillages d'or, réunis aux extrémités par un fermait gemmé, au lieu qu'à Aix ils offrent le « regnum, » tel que le décrit Anastase-le- Bibliothécaire, c'est-à-dire, un bandeau d'or, plein et uni, dont une moulure en relief accuse les contours. En voilà assez, ce semble, sur les dissemblances qu'il importait à l'archéologie de connaître ; cependant il me faut insister sur deux points.
A Sainte- Praxède, les saints qui tapissent la conque de l'abside ont en main un « regnum » d'or, perlé sur les contours, gemmé au centre et articulé, comme la couronne de fer du trésor de Monza. Il conviendrait, dans la restauration, d'adopter ce parti, puisqu'il explique de la manière la plus satisfaisante et complète en même temps l'esquisse de Ciampini.
Le haut Moyen-Age — les mosaïques sont là pour l'attester — a le sentiment inné des convenances. Tout objet tenu ne repose pas directement sur la main qui le porte; mais, par respect pour l'objet lui-même, église, évangile ou couronne, il a pour support immédiat l'étoffe, ajoutée ou faisant partie du vêtement, qui recouvre les bras. Nulle attitude n'indique mieux la déférence pour celui à qui l'on offre et le soin révérencieux avec lequel on traite l'insigne reçu de Dieu même. Dieu tient, à main nue, dans les mosaïques, la couronne qu'il va décerner comme récompense, mais le héros, l'apôtre, le fidèle qu'il a ainsi orné d'un des attributs de sa gloire, reconnaissant et heureux, ose à peine toucher à l'insigne précieux et il se hâte d'interposer un pan de son vêtement. A Aix, d'après Ciampini, les vieillards présentaient à bout de bras et main nue leur couronne royale. Je n'en connais pas d'autre exemple et, il faut bien le dire, un tel oubli des traditions est fait pour choquer et provoquerait facilement un doute. Mais, comme Ciampini répète plusieurs fois le même geste, on peut à la rigueur croire qu'il est exact. Il n'en reste pas moins établi que l'artiste du ix"" siècle agissait inconsidérément, et suivre fidèlement le dessin, plutôt que la tradition , c'est tout au moins reproduire une « singularité » iconographique.
Un mot de plus avec Ciampini sur l'attitude de ces vieillards. Ils sont debout, « stanles », mais légèrement penchés en avant. Leurs vêtements sont entièrement blancs, « candidis vestibus ornatse »; d'une main, ils offrent leur couronne d'or, « coronas aureas manibus prseferunt », tandis que l'autre resiée libre gesticule \ Leurs yeux sont indifféremment tournés vers le Christ ou vers le public, et leurs pieds, qu'il est difficile de dire chaussés ou non, semblent marcher : vues de profil ou de trois quarts, leurs têtes se distinguent par de la barbe et de longs cheveux. Enfin ils se tiennent en avant de leurs sièges, « sedibus relictis », qu'ils viennent de quitter. Ces sièges, semblables à ceux que l'on remarque encore dans les catacombes et dont l'usage s'est maintenu jusqu'à nos jours aux chapelles papales, sont raides et massifs; on les dirait taillés dans des blocs de marbre. Leur haut dossier, cintré à la partie supérieure, doit être droit, quoique le dessin le creuse en forme de niche, et le banc qui sert à s'asseoir est un cube épais, sans ornements, soutenu aux angles par quatre pieds bas. Ces sièges rendent fort improbable le dessin de Ciampini, qui, contrairement à toute tradition, ne donne pas de dossier au trône du Sauveur.
11 ne reste plus qu'une observation à faire pour terminer l'analyse de la gravure de Ciampini. Au milieu de la zone inférieure paraît le chrisme, monogramme formé du nom même du Christ : « Subtus zophorum, Christi pedibus subjacet musivum monogramma. » — « Subtus autem sedentem praetacto opère divinum illud symbolum. » Le prévôt A Beeck , à qui j'emprunte cette dernière citation, donne une gravure où le monogramme est inscrit dans un cercle, absolument comme dans les anciennes mosaïques. Ce cercle circonscrit le champ sur lequel il s'étale et l'enveloppe d'une auréole lumineuse.
Un seul monogramme pour décorer la zone inférieure d'une mosaïque, c'est vraiment bien peu, quand on est habitué, par une tradition d'environ neuf siècles, à voir l'épigraphie venir en aide à l'iconographie monumentale.