THÉORIE ET SYMBOLISME
Dans un précédent volume des « Annales archéologiques » (tome XYII , p. 103) , à l'occasion d'un article remarquable sur les cloches , dû à la plume de M. le chanoine Barraud, de Beauvais, feu M. Didron aîné publiiut, avec une note, le dessin d'un curieux chapiteau de l'ancienne abbaye de Cluny, représentant deux des Tons de la musique. Des inscriptions en vers accompagnaient ces figures et ne laissaient aucun doute sur l'intention symbolique qui avait présidé au choix et à la sculpture de ces sujets. La gravure, exécutée par M. Perret , nous frappa et nous fit désirer de connaître la collection entière. C'est pourquoi nous entreprîmes spécialement un pèlerinage archéologique aux ruines de l'antique abbaye, pour essayer de recueillir, s'il en était temps encore, les épaves de cet immense naufrage. Mais déjà, depuis plusieurs années, M. de Surigny veillait et avait fait relever par M. Perret, sous sa direction, et avec l'exactitude rigoureuse d'un archéologue jaloux de la vérité dans ses moindres détails, tout ce qui méritait de fixer l'attention. Ces dessins à la main, nous avons suivi les chapiteaux les uns après les autres, et, en contrôlant jusqu'aux traits les plus légers, nous avons noté tout ce qui pouvait nous guider dans nos appréciations.
C'est à la suite de ce voyage que nous avons entrepris d'étudier les sculptures importantes que l'on a pu rassembler h Cluny, et principalement celles qui représentent les Tons de la musique grégorienne, sujet encore presque neuf, ?i cause de sa rareté, et dont nous ne connaissons jusqu'ici
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aucune autre représentation. On nous pardonnera donc de nous étendre sur la théorie de ces Tons et sur leur constitution intime. De là nous déduirons le caractère propre et spécial à chacun de ces Modes , ce qui nous permettra d'en aborder sûrement le symbolisme. Or ce symbolisme est essentiellement lié avec celui des autres motifs employés dans la décoration des divers chapiteaux qui couronnaient autrefois les belles colonnes du chevet de l'abbatiale de Cluny. Les gravures de M. Perret serviront à illustrer notre texte, ou plutôt le texte élucidera ces dessins, dont nous ne saurions assez louer l'exactitude.
Mais, avant de commencer ce travail , il nous est nécessaire de jeter un coup d'œil d'ensemble sur les restes de l'abbaye, et, quoique nous paraissions nous égarer un instant dans des détails que l'on pourrait croire inopportuns , nous réclamons l'indulgence des lecteurs des « Annales » , et les prions de croire que ces détails, loin d'être superflus, s'adapteront fort bien plus tard à notre sujet.
Rien n'égale la désolation de cette célèbre abbaye , illustrée par tant de sainteté, de vertu et de science. Les papes et les rois en ont oublié le chemin ; les religieux n'en sont plus tirés pour s'asseoir évéques sur les plus beaux sièges de France ; on n'y voit plus de saints abbés y expliquer la règle à d'humbles moines. Du couvent si renommé, théâtre des austérités et des études des anciens religieux clunistes, il ne reste pas pierre sur pierre. Les moines eux-mêmes, dans les derniers siècles, s'étaient hâtés de raser ces témoins d'un autre âge et d'une autre observance, et les grands bâtiments qu'ils élevèrent alors ont pu s'adapter à merveille à d'autres exigences que celles de la règle de Saint-Benoît. Aujourd'hui, c'est une école normale d'études spéciales. Seule, la façade occidentale présente encore un reste de l'hôtellerie. Le palais de l'abbé s'élève désert, près de cette porte double si connue qui clôturait le parvis ou la première cour d'entrée du monastère : c'est maintenant le musée et la bibliothèque de la petite ville de Cluny. Plus loin , quelques traces de porte , les soubassements des premières tours du porche , une colonnette demeurée juste à point pour montrer le style et les proportions des galeries de ce porche unique, sont là qui mesurent l'étendue de la basilique. II n'y a plus rien de la grande porte ni de l'immense église, jusqu'à la hauteur du premier transept dont il ne reste que le bras droit avec un des six clochers et l'horloge ; au delà, plus rien, si nous en exceptons la chapelle de Bourbon , jadis accolée au côté sud du deuxième transept.
Cette église, Saint- Pierre de la France, recevait aisément la multitude des
moines et l'afïluence extraordinaire de peuple qui accourait à ses solennités XXVI. 50
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«ans rivales au monde. Aujourd'hui, le transept conservé suffit à peine aux élèves de l'école, troupe légère dont la dissipation fait contraste au recueillement et à la gravité des pères de Cluny , des Hugues , des Mayeul , des Odilon ; et Ton n'y entend plus ces mélodies suaves , si bien réglées et dirigées par l'illustre abbé Odon, ce savant dont les écrits sur la musique ont encore aujourd'hui tant d'autorité. Quant à la chapelle de Bourbon, elle n'est plus qu'une sorte de musée lapidaire, dont la visite doit être nécessairement complétée par celle du musée municipal, à peu près ignoré, et qui est établi dans la galerie basse du palais abbatial.
Ce n'est pas, toutefois, que cette chapelle ne soit assez curieuse par ellemême: elle est du xv*' siècle et, comme toutes les chapelles seigneuriales, elle possède son oratoire latéral avec cheminée, et l'on n'y a pas omis la piscine près de l'autel. Mais, ce qui la rend tout à fait remarquable, c'est sa collection de grands personnages portés, dans des niches à riches dais, sur d'autres figures en consoles. Ces images ont, toutes, leur nom gravé dans la pierre à côté de chacune d'elles, ce qui enlève la plus petite difficulté d'attribution, et permet à l'archéologue de désigner à coup sûr celles des figures qui ont disparu , comme aussi les inscriptions qui ont pu les accompagner. Toutes les grandes statues ont quitté leurs niches, mais les supports sont demeurés intacts, ou peu s'en faut. Pour expliquer l'absence de ces statues, les guides prétendent qu'elles étaient d'argent ; mais je crains que ce ne soit là une nouvelle édition de ces douze apôtres d'argent cachés invariablement dans les profondeurs d'un puits inconnu, à l'approche de la tourmente révolutionnaire ou de n'importe quelle invasion barbare : tradition que l'on retrouve identique auprès de la plupart de nos cathédrales dépouillées , et qui n'a abouti jusqu'ici qu'à enfouir à coup sûr l'argent dépensé à la recherche de ces trésors plus que douteux. Quoi qu'il en soit, bien que ces statues se soient trouvées trop grandes pour être d'argent, car elles sont de grandeur d'homme, elles n'en étaient pas moins les statues des douze apôtres, auxquelles il faut adjoindre celles de saint Paul , de saint Jean-Baptiste et de la Vierge, celle-ci occupant la place d'honneur au fond de l'abside. Comme de juste , suivant un usage commun à cette époque, les figures des prophètes leur servaient de supports, et elles étaient distribuées tant sur les piliers engagés que sur les murs qui les relient entre eux : en tout quinze statues principales portées sur autant de grandes figures accroupies.
Le sujet d'ensemble était la concordance de la Foi ou du symbole dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. Seules, les statues de Notre-Dame, de saint Jean-Baptiste et de saint Paul paraissent d'abord détonner dans ce
concert ; mais rien , cependant, n'est plus facile que de les y faire rentrer. Jésus-Christ, en effet, n'est-il pas le principe et la fin de la Loi ? N'est-il pas la vérité, la lumière du monde, la pierre angulaire qui des deux Testaments ne fait qu'une loi , celui que tous les peuples ont désiré , que les prophètes ont annoncé, que les apôtres ont prêché, que Marie a produit au monde, elle, l'espérance de tous les hommes ? Et puis, saint Jean-Baptiste n'est-il pas celui qui clôt la série des prophètes et commence celle des apôtres, lui qui a indiqué aux apôtres eux-mêmes quel était le Messie ? Il appartient à la fois à l'Ancien et au Nouveau Testament ; il n'y a donc pas à s'étonner de le voir ici. Quant à saint Paul, il y est comme apôtre, et, plus spécialement, comme apôtre des Gentils. Bien qu'il n'ait pas concouru à la proclamation du «Credo », il l'a publié dans tout l'univers. Nous verrons plus bas, au reste, quelques raisons de la place qu'il occupe relativement aux autres apôtres et à saint Pierre. Voici l'ordre de chacune de ces statues , avec la correspondaiîce de leurs prophètes et les numéros qui répondent à chacun des articles du symbole qu'on leur attribue :
S. Jean-Bapliste.
S. Zacharie.
S. PauL Jacob
S. André.
David.
S. Barthélémy.
Joël.
S. Thomas.
Amos.
S. Simon.
Malachie.
Vierge-Mère.
Le vieillard Siméon.
\ S. Jude.
) Daniel.
\ S. Pierre.
I Jérémie.
^ I S. Jacques-le-Mineur.
i Isaïe.
S. Jean, évangélisle.
Zacharie.
^ ^ S. Jacqued-le-Majeur.
ji Osée.
j S. Philippe, i Michée.
jS.Mathias. ^ i S. Mathieu, évangél.
I Ézéchiel. j Sophonie^.
Au fond de l'abside, le saint vieillard Siméon, de même que tous les autres prophètes, déroule une longue banderole sur laquelle on lit assez aisément, en lettres gothiques, ces paroles : « Positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum, et tuam ipsius animam pertransibit gladius. » Ce texte est tronqué, comme le sont, du reste, la plupart des textes suivants. La raison en est l'exiguïté de l'espace réservé à l'inscription , ainsi que le
1. Cet ordre et celte attribution des articles du symbole n'ont pas été toujours et partout les mêmes. Qu'il nous suffise de donner ici, dans un tableau comparatif, Tordre indiqué par Guil-
dessein réfléchi de Tépigraphiste , de faire ressortir le sens de préférence à la lettre du texte. Des paroles citées , bien que le nom de la Vierge ne soit point gravé sur la muraille, on conclura évidemment qu'elle s*y trouvait tenant au bras Tenfant Jésus. Si nous supposons que les grandes statues portaient aussi des phylactères , on ne saurait en trouver de plus conforme au sujet général, qui est la Foi, et, en même temps, de plus concordante avec la prophétie de Siméon que celle-ci , entre les mains de Notre-Seigneur : « Ego sum resurrectio et vita , qui crédit in me etiam si mortuus fuerit vivet. » Saint Zacharie, père de saint Jean-Baptiste , lui servait de support ; il laisse lire ces mots : « Et tu puer propheta altissimi vocaberis ; praeibis enim ante faciem Domini parare vias ejus. » Au-dessus, saint Jean-Baptiste. Il se peut qu*il ait montré Notre-Seigneur, en disant: «Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccatum mundi » ; ou bien : « Yox clamantis parate viam Domini. »
Du côté opposé est Hiérémie. De son texte nous n'avons lu que : « Patrem
ad cœlos. » Après avoir longuement cherché, nous croyons qu'il y
avait : « Patrem advocabitis qui prudentia sua extendit cœlos. » Les concordances bibliques ne donnent dans tout Jérémie que les seuls textes suivants, renfermant les mots « patrem » et « cœlos » , qui puissent, de près ou de loin, se rapporter au premier article du symbole : « Patrem vocabis me » —
laume Durand, celui du baptistère de Sienne, qui n'est autre que celui de la Blesse, et enfin celui de noire chapelle.