DOME DE FLORENCE
Jusqu'au dôme de Florence, l'art ogival d'Italie s'était traîné sur les traces des monuments allemands et français en reproduisant de préférence ceux dont le plan était le plus simple et l'architecture la plus pauvre ; mais le moment est venu où le genre italien va briser avec des traditions étrangères. Encouragé par ce noble décret de la république qui demande pour la cathédrale de Florence « une si haute et si somptueuse magnificence que rien de plus beau ne soit au pouvoir de l'homme », Arnolfe de Lapo s'inspira à la fois des traditions byzantines conservées en Toscane, et surtout de l'étude des monuments de Rome, pour ouvrir à l'architecture ogivale une voie nouvelle digne de Florence et de l'Italie.
Arnolfe était d'origine allemande, cela paraît authentique; mais, depuis l'année 1228, où son père Jacques de Lapo vint au concours d'Assise, assez de temps s'était écoulé pour qu'il naquit et vieillit en Italie. En 129/i., il était déjà, depuis environ dix ans, l'architecte en titre de la république, car on lui attribue, en 128/ii, la première construction des halles d'Or-san-Michele, et ensuite l'église de Santa-Groce. S'il ne reste rien d'Or-san-Michele, on voit parfaitement à Santa- Croce que la manière d' Arnolfe de Lapo ne fut pas toujours la même. Il semble s'être proposé cette fois de faire, à aussi peu de frais que possible, une immense église qui pût s'achever en peu d'années. Santa-Croce se termine donc, comme Santa-Maria-Novella et les autres églises de la même famille, par un transept bordé d'une ligne nombreuse de chapelles au milieu desquelles le chœur s'offre sous la forme d'une autre chapelle un peu plus grande. Mais ce qui montre déjà un esprit inventif, c'est que l'espacement des piliers est énorme dans tous les sens et que les voûtes sont remplacées par des plafonds. Ne faut-il pas voir là une première imitation des monuments de Rome, une grande basilique latine comme Saint- Paul-hors-les-Murs, sans colonnes antiques?
Arnolfe de Lapo, je le répète, avait certainement fait, comme son successeur Brunelleschi , le pèlerinage artistique de Rome, et peut-être pourrai- je
LE STYLE OGIVAL EN ITALIE. 39t
indiquer dans cette église même de Saint-Paul, que je citais tout à Theure, une œuvre importante signée d'Arnolfe et datée de 1285. Il s'agit du beau tabernacle qui couronnait Tautel principal et qui a si heureusement survécu au dernier incendie. L'architecture de ce tabernacle de Saint-Paul est remarquablement pure de style pour Tltalie. Les chapiteaux des quatre grandes colonnes seraient dignes de la Sainte-Chapelle de Paris. Un seul, par une concession aux exemples antiques, prend des volutes ioniques, mais ses feuillages sont d'ailleurs purement gothiques. L'inscription est ainsi conçue : « Hoc opus fecit Arnolfus cum suo socio Petro * .» Puis elle donne l'année 1285 et le nom de l'abbé Barthélémy, qui commanda le travail. Ce nom d'Arnolfe, qui n'est pas connu au delà des monts, pourrait bien être la signature de l'illustre architecte du dôme, car le texte qui constate sa présence à Florence, dès l'an 128/i, n'empêcherait pas qu'on eût achevé sous sa direction, l'année suivante, un édicule dont la riche sculpture exigeait beaucoup de temps. Arnolfe était l'architecte et le dessinateur, son compagnon Pierre serait le sculpteur. Comment le même homme a-t-il pu, à quelques années d'intervalle, faire une œuvre ogivale de style français et le dôme tout italien de Florence? — Exactement comme Michel Colomb a sculpté dans le goût de la plus pure Renaissance le tombeau de François II à Nantes, après avoir passé les trois quarts de son existence à faire des sculptures gothiques. — Comme Cambiche, le prétendu Italien qui devait être, après Pierre Lescot, le plus célèbre des architectes du Louvre, a bâti la galerie du bord de l'eau, après avoir fait son apprentissage à la cathédrale de Beauvais. La vie d'un homme est longue et permet de profondes transformations. Raphaël n'est pas le seul artiste qui ait eu deux « manières » . Arnolfe, ne l'oublions pas, était né Al lemand ; il n'est devenu Italien qu'avec l'âge. Peut-être avait-il employé ses premières années k voyager dans l'Occident, quoiqu'il en reste, en fait de gothique, au style primitif, qui finit chez nous vers 1270. Il pouvait donc pratiquer encore en 1285 l'art tel que le lui avait enseigné son père, et créer dix ans plus tard, sous l'influence des monuments anciens et modernes de Rome et de la Toscane, le style gothique italien.
Quoi qu'il en soit, Arnolfe de Lapo, s'il n'a rien bâti à Rome, en a sérieusement étudié les restes antiques. Les ruines encore si importantes du temple de la Paix avaient vivement frappé son esprit. Il voulut donner la même ampleur aux nefs gothiques. La rotonde immense du Panthéon offrait
4. Voy. « Ann. arch.», T. XY, Tarticle sur les artistes du Moyen-Âge en Italie, où M. Didron dit qu'on ne doute pas que cette inscription ne se rapporte au célèbre architecte de Florence.
dans un autre genre un effet encore plus saisissant. Il entreprit, avant Miche! - Ange, de fondre les deux monuments en un seul et de les faire entrer dans l'architecture de son temps. Déjà, grâce aux Byzantins, des villes voisines lui enseignaient comment la coupole devait être placée dans une église allongée et quel effet extérieur elle pouvait produire. Il y avait non -seulement Pise, dont le dôme, inscrit dans un carré long, n'est nullement d'accord avec le plan par terre du monument, mais Téglise de San-Paolo, qui reproduit avec plus d'évidence la coupole byzantine avec ses supports évidés et ses pendentifs sphériques. Il y avait aussi Âncône, Orvieto et sans doute la cathédrale de Sienne, bien que l'ancienneté de ce monument soit douteuse. Sa forme est du moins un intermédiaire positif entre le dôme de Sainte-Marie-des-Fleurs et les modèles plus anciens. La coupole de Sienne, au lieu de s'élever sur le carré produit par l'intersection de la nef principale et du transept, interrompt les bas côtés et se développe en un hexagone de vingt mètres. Mais le dôme de Florence prend une importance bien autrement grande et forme à lui seul une moitié du monument. Il est à peu de chose près le diamètre du Panthéon, 130 pieds, et se trouve encore agrandi par trois absides formant la tête et les bras de la croix. Les piliers ont une dimension proportionnée aux masses qu'ils doivent supporter; ils tiennent quatre des côtés de l'octogone et sont seulement évidés au centre, vers l'orient, par des sacristies et, vers l'ouest, par les arcades biaises qui forment le prolongement des bas côtés de la nef.
Cette nef occidentale, qui se lie mal avec le dôme, a d'autres défauts plus graves encore, mais elle est vraiment colossale. En quatre travées, elle mesure 70 mètres de longueur, et sa largeur n'est pas moins inusitée. Ce sont bien les entre-colonnements du temple de la Paix, mais il a fallu faire de grands sacrifices à la réalisation de cette idée.
Ainsi que dans toutes les églises d'Italie, à une exception près^ les nefs latérales s'élèvent assez pour recevoir la poussée de la voûte centrale, ce qui supprime les arcs-boutants, il est vrai, mais en même temps la galerie et la claire- voie de nos vaisseaux gothiques. Mais cela ne suffit pas : tous ces arcs d'une portée excessive ont dû être contenus par des entraits en fer qui neutralisent la poussée. Chaque arcade longitudinale entre les trois nefs, chaque arc-doubleau du vaisseau central et des bas côtés se trouve composer une ferme, dont les arbalétriers sont en pierre et le tirant en fer. C'est éminemment solide, à coup sûr, mais ce n'est pas, ce me semble, de la bonne