‹ Annales archéologiquesChapitre 172 sur 184 · CATHÉDRALE DE MILAN · texte numérisé non relu

CATHÉDRALE DE MILAN

Le dôme de Milan est le seul édifice gothique de Tlialie où j*aie pu reconnaître, non pas une imitation plus ou moins directe de nos monuments, mais la main même d'un artiste français. Encore s*en faut-il que l'édifice soit une cathédrale comme les nôtres ou comme celles de PAIiemagne; il est d'une nature mixte et italien à plusieurs égards. Bien que des architectes français aient été appelés dès le principe à Milan pour l'œuvre de la cathédrale, bien que l'un d'eux, Ph. Bonaventure, de Paris, ait obtenu vers 1386 et gardé pendant huit ans la suprême direction des travaux, à un moment où la construction sortait de terre et engageait l'avenir, l'édifice se montre plus français par le dessin que par le principe de la construction. Il faut considérer que le dôme de Milan avait à peu près, comme la nouvelle église de Lille, été mis au concours et que ses premiers architectes furent choisis dans une nombreuse réunion d'artistes de tous les pays. Ainsi qu'il arrive en pareil cas, certains projets, qui n'obtinrent pas la préférence, semblèrent cependant meilleurs par quelque côté que le plan du vainqueur, et ils eurent leur part d'influence sur la construction.

Soit que Philippe Bonaventure n'eût pas jeté lui-même les fondements de la cathédrale de Milan, et fût ainsi entravé par les plans de cet architecte italien dont les écrivains milanais voudraient faire le principal auteur du dôme, soit qu'il se fût inspiré lui-même des autres monuments gothiques de l'Italie, soit enfin qu'on lui eût imposé une largeur de nef incompatible avec le pur style ogival de France et d'Allemagne, toujours est-il que la cathédrale de Florence a fortement influencé celle de Milan. Enhardi par l'exemple du temple de la Paix, Arnolfe de Lapo avait, comme nous l'avons vu, notablement étendu la portée des voûtes gothiques. Soixante pieds de largeur d'axe en axe pour la nef principale et quarante pieds de vide de colonne à colonne, sans arcs-boutants et presque sans contre-forts, il y avait bien là de quoi séduire; à la vérité, le résultat était acheté chèrement au prix de tirants de fer qui traversent les nefs au droit des ai*cs-doubleaux et maintiennent en même temps les nervures diagonales, sans doute au moyen de chaînages longitudinaux dissimulés dans Tépaisseur du mur. En France et en Allemagne, jamais les architectes gothiques n'ont usé de cette licence, si ce n'est d'une manière provisoire; mais Bonaventure n'a pas essayé de s'y soustraire.

Selon toute apparence, il n*a vu fonder ni les voûtes de Fabside ni celles du bas côté qui Tentoure; il a seulement dessiné et bâti les trois immenses fenêtres qui remplissent le périmètre du rond-point. Mais avec des murs de clôture prodigieusement hauts et médiocrement épais, il lui aurait fallu, à défaut de chapelles rayonnantes, de robustes contre-forts pour épauler les voûtes ; il n'a donc pu songer un seul moment à se passer de tirants en fer.

A cela près, les premiers architectes du dôme de Milan se sont rapprochés, beaucoup plus que leurs confrères du reste de l'Italie, du type ordinaire des cathédrales françaises, mais ils avaient l'idée évidente de le surpasser en grandiose et de le perfectionner en même temps. Aussi ont-ils créé un édifice profondément original.

Il y a sans doute en Occident des églises gothiques aussi longues que la cathédrale de Milan, mais il faut tenir compte de l'absence au rond-point de chapelle de la Vierge plus allongée que les autres et de toute chapelle rayonnante, ce qui augmente de dix ou quinze mètres l'étendue réelle du vaisseau principal. La nef, si large par elle-même, a en outre des bas côtés doubles, sans chapelles, il est vrai, mais très-longs aussi. Le transept est très-développé. Il n'y a pas de tours ni de porches au portail occidental. Il y a beaucoup d'unité dans l'édifice, et l'œil l'embrasse presque tout entier d'un seul regard. Enfin les voûtes de la nef, et surtout celles des premiers bas côtés, sont démesurément hautes. Il résulte de toutes ces modifications du plan normal des cathédrales gothiques un notable accroissement de grandeur que l'on déterminerait exactement en cubant le vide de l'intérieur de l'édifice. L'aspect du dôme de Milan a vraiment quelque chose de gigantesque, même pour ceux qui connaissent les cathédrales de Chartres et d'Amiens, et qui se figurent ce que seraient, après leur achèvement, celles de Narbonne et de Cologne.

Pour tracer le plan du dôme de Milan on parait s'être aidé particulièrement de la célèbre abbaye de Saint-Ouen. Dans ce dernier édifice, le nombre des chapelles du rond-point est réduit à trois dont Tune, celle de la Vierge, a toute la largeur de la nef et dont les deux autres s'adaptent obliquement à chaque bas côté. A Milan, on a encore renchéri sur cette simplification du tracé habituel des absides : au lieu de trois larges chapelles, on a trois fenêtres de même ouverture, dont la dimension est colossale et l'elTet admirable.

Ces fenêtres, qui ont heureusement conservé des vitraux, remplacent avantageusement la perspective toujours un peu confuse et assez sombre, que présentent ordinairement les piliers de séparation des chapelles et le flanc

des contre-forts. Elles terminent et éclairent parfaitement les bas côtés. Elles ont dix mètres de large en cinq jours, et vingt-cinq mètres de haut. Aussi a-t-on imaginé de partager, par des pinacles k jour, non toutes les fenêtres, mais seulement les ajours latéraux, ce qui donne à Tensemble de la grâce et du mouvement. Ces croisées sont d*un dessin à demi flamboyant, déjà très-recherché et parfaitement pur. Le maître de l'œuvre a mis tous ses soins à ces fenestrages dont il comprenait la haute importance. Il y a épuisé les ressources de son art et appliqué la dernière mode du style gothique.

En rapprochant le plan de Saint-Ouen de celui du dôme, nous donnerons le moyen de juger à quel point ils sont analogues, et nous justifierons notre prétention d'établir entre eux une parenté directe. Philippe Bonaventure, à qui M. Dusommerard attribuait déjà les trois magnifiques fenêtres de Milan, était de Paris et familier, par conséquent, avec les principaux édifices du voisinage immédiat de cette capitale, surtout avec l'église Sainl- Ouen, qui, venue la dernière après toutes nos cathédrales, en reproduit encore les vastes proportions et offrait la plus haute expression de l'art français au xiv* siècle. D'ailleurs, immédiatement après Philippe Bonaventure et en même temps que Jean Mignot, aussi de Paris, on cite parmi ces maîtres de Milan un certain Componoser, que Ton dit précisément originaire de Normandie.

Les bas côtés du dôme de Milan ne sont doubles que dans la nef, mais ils ont toujours fait partie du projet primitif. Dans les parties droites du chœur, le second collatéral existe, partagé en sacristies et autres dépendances. Ce n'est qu'au rond-point que le bas côté est simple; la hauteur de ce bas côté est tout à fait inusitée, tandis qu'à Amiens et à Cologne il s'en faut de beaucoup quMl atteigne la moitié de l'élévation totale de la nef. Il monte jusqu'aux retombées des grandes voûtes et diminue beaucoup l'importance des arcs-boutants. C'est un peu comme à Florence, ou plutôt comme au Mans et à Bourges. Mais ce qui est décidément italien, c'est que la haute œuvre, déjà si réduite, si écrasée, n'a ni galerie ni claire- voie. Les formerets, au lieu d'être évidés entièrement et éclairés autant que possible, sont fermés par un mur plein, oii se perd une toute petite fenêtre.

C'est là le défaut capital de la cathédrale de Milan.

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