‹ Annales archéologiquesChapitre 173 sur 184 · SAINT-PETRONE DE BOLOGNE · texte numérisé non relu

SAINT-PETRONE DE BOLOGNE

Il est certain et on Ta souvent répété pour constater l'origine française de Tarchitecture ogivale, qu'un artiste de notre pays, maître Hardouin, dirigeait, en Tannée 1300, les travaux de Saint-Pétrone de Bologne. Mais il ne subsiste rien par malheur de cette construction, soit qu'elle fût conçue trop complètement à la française pour durer longtemps en Italie, et que, par exemple, elle n'eût pas été fondée avec tout le soin qu'exigeaient les terrains d'alluvion de Bologne, soit simplement que ses dimensions aient paru trop modestes. On se décida, moins d'un siècle après, à entreprendre sur un plan tout nouveau une autre fabrique, la plus vaste sans doute que compte aujourd'hui l'art ogival. — On était alors en 1388, au temps de la liberté bolonaise. — Ainsi que cela avait eu lieu pour le dôme de Florence, une nombreuse assemblée de citoyens, composée de six cents personnes, décréta solennellement la reconstruction de Saint-Pétrone. Cette fois, ce fut nonseulement un Italien, mais un habitant de la ville, et même un de ses principaux magistrats que l'on choisit pour architecte. C'était Antonio Vincenzi, un des seize réformateurs de la ville et ambassadeur à Venise. Il posa la première pierre du nouveau monument le 7 juillet 1390, après avoir employé deux ans à démolir huit églises secondaires, qui gênaient l'agrandissement du monument principal. A ce moment la cathédrale de Milan était déjà commencée, mais l'architecte bolonais prit surtout le dôme de Florence pour modèle ou plutôt pour base de sa composition. Seulement il se rapprocha sensiblement plus qu'Arnolfe de Lapo, des types purement ogivaux et des principes de l'art occidental. Il voulait aussi une grande coupole de quarante mètres d'ouverture (38 m.) ; mais il prétendait en évider les supports de manière à ne pas interrompre les bas côtés qui devaient tourner derrière le chœur. Cette coupole, qui n'a point été bâtie, mais dont les piliers extrêmes de la nef occidentale accusent nettement la forme, devait être octogonale. L'une des huit faces correspondait à la grande nef, une autre au chœur, deux au transept, de même largeur que le vaisseau principal et pourvu aussi de bas côtés. Les quatre autres pans de la coupole traversaient diagonalement ces bas côtés du transept. Mais au lieu d'être à peu près pleine.^ et massives comme à Florence, ces dernières faces de la coupole étaient

hardiment évidées par de hautes et larges arcades qui, de la nef au chœur et d'un croisillon à l'autre, laissaient les bas côtés se continuer librement. Aussi, au lieu de reposer sur quatre énormes piles presque massives, le poids du dôme devait être supporte par douze piliers comme ceux du reste des nefs ou du moins très-légèrement renforcés. Pour chaque face oblique de la coupole, un de ces piliers tenait au chœur ou à la nef, l'autre marquait l'entrée du vaisseau central du transept ; le dernier, placé en arrière et au sommet du triangle, s'appuyait à la fois aux gros murs du croisillon et de la nef et conlre-bulait puissamment le dôme.

On a essayé, pour le concours de Lille, d'introduire et de fondre dans le système ogival, dans la cathédrale gothique, les grandes coupoles des Byzantins. Je doute qu'on ait trouvé une meilleure solution de ce problème important et difficile que tout le génie d'Arnolfe de Lapo n'avait pu résoudre d'une manière satisfaisante. — A Bologne on n'a pas sacrifié au dôme central la légèreté et l'harmonie des nefs, on n'a pas sacrifié l'élément gothique à l'élément byzantin. On a réellement trouvé la coupole ogivale, qui ne doit avoir de commun avec les coupoles byzantines que l'idée première.

Il est vrai que ce dôme de Bologne n'existe guère qu'en projet; mais on voit par ce qui est déjà bâti et par les plans, tous uniformes en ce point, qui furent dressés au xvi* siècle pour l'achèvement de Saint-Pétrone, que le projet était né viable. Il ne lui a manqué pour être réalisé que de l'argent, k ce qu'il semble, et on peut encore espérer qu'une ville aussi florissante que Bologne le reprendra tôt ou tard sans y rien changer.

Bien que les travaux eussent été assez activement poussés dans le principe pour que quatre chapelles fussent déjà consacrées en 1392, il n'y a aujourd'hui de bâti à Saint-Pétrone que le pied de la croix, qui forme à lui seul une vaste église. Il comprend six travées munies chacune de quatre profondes chapelles. La coupole embrassait trois travées, et le chœur, d'après les anciens plans exposés encore dans la sacristie comme s'il s'agissait toujours de choisir entre eux, avait deux travées droites jusqu'au rond-point à sept pans, entouré de bas côtés et de chapelles rayonnantes. — De même chaque croisillon avait deux travées à partir de la coupole et douze chapelles à deux tours. C'étaient, avec le lanternon du dôme, les seuls clochers de l'édifice, car la façade occidentale n'en a point, selon la mode italienne.

Si tout cela avait été bâti, il en résulterait un immense édifice, beaucoup plus grand que la cathédrale de Cologne ou qu'aucune cathédrale gothique. Saint-Pétrone aurait en effet, en nombres ronds, deux cents mètres de longueur, cinquante mètres de largeur dans œuvre et cent mètres au transept.

La dimension du vaisseau central serait en proportion avec celle de l'ensemble de rédifice ; sauf à l'entrée de la coupole où il se rétrécit un peu, il a i6*",25 de pilier à pilier, et 18 mètres entre le plat des murs. Il va sans dire que cette portée de voûtes n'a été obtenue, comme à Florence et à Milan, qu'au moyen d'entraits en fer. D'ailleurs point d'arcs-boutants : les bas côtés s'élèvent assez pour contenir la poussée de la voûte centrale. Ainsi qu'à Florence, la construction est en briques, et, par suite, le profil des piliers comporte principalement des pilastres et des pans coupés; mais il y a aussi des colonnettes. Comme dans le monument d'Amolfe de Lapo, les chapiteaux se composent de crochets simulant des feuilles d'acanthe simplement épannelées.

Antonio Yicenzi n'est pas tombé, pour la grandeur des fenêtres, dans la faute que nous reprochions tout à l'heure à l'architecte de Florence : il les a faites aussi larges et aussi hautes que possible. Elles sont à trois roses et à quatre jours comme celles de la iSainte-Ghapelle de Paris et remplissent tout le fond des chapelles. Le vaisseau était si vaste et recevait si peu de jours directs, qu'on ne pouvait assez percer les murs latéraux.

Les meneaux de ces fenêtres et leurs archivoltes sont en marbre, mais le plein des murailles est en briques nues, au lieu d'être richement plaqué comme à Sainte-Marie-des-Fleurs. Le monument perdait donc du côté du luxe ce qu'il gagnait du côté de la grandeur et sans doute de la bonne disposition .

L'architecte de Saint-Pétrone était Italien et il se modelait surtout sur la cathédrale de Florence beaucoup plus que sur le dôme de Milan, trop exactement contemporain, peut-être, pour exercer une grande influence sur les constructions de Bologne. On ne s'étonnera donc pas que le style de Saint-Pétrone soit purement italien dans les détails. Sauf le plan, si léger, si hardi, sauf le dessin général des fenêtres, assez conforme, je l'ai dit, aux types de l'Occident, tout le reste ne diffère de l'ornementation du dôme de Florence que par une moindre richesse, et c'est le même mélange, je ne dirai pas de mauvais goût, mais désagréable à mes yeux, de motifs gothiques plus ou moins dénaturés et de motifs empruntés à, l'antiquité ; à la façade occidentale, œuvre du premier tiers du xiii" siècle, on est déjà en pleine Renaissance, du moins pour les belles sculptures de Jacopo de la Quercia.

On le voit, maître Hardouin n'a pas laissé à Bologne beaucoup de traces de son passage : non-seulement ses constructions ont été détruites, mais elles ont eu peu d'influence apparente sur celles qui les ont remplacées. Peut-être

sans la première église de Saint-Pétrone, celle que nous étudions en ce moment serait-elle moins gothique par le plan, peut-être n'aurait-elle pas de bas côtés tournants, bien que, sans parler de Milan, Téglise Saint-Antoine de Padoue en offrit un exemple remarquable au delà des monts.

Mais pour trouver un reflet à peu près certain du monument détruit de maître Hardouin, il faut aller vers l'autre extrémité de Bologne, à Téglise de San-Francesco, où Ton voit de vrais arcs-boutants, chose introuvable en Italie.

F. DE VEBNEILH.

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