‹ Annales archéologiquesChapitre 174 sur 184 · CONJECTURES · texte numérisé non relu

CONJECTURES

si: R

LE RÔSSEL D'OR D'ALTŒTTING '

AU DIUECTEUR DES ('ANNALES A l\C IIÉ LOGIQUES ».

« iMonsieur,

« Dans un premier article inséré dans les « Annales archéologiques » , (2* livraison du t. XXVI), et en parlant du magnifique émail, dit « Rôssel d'or », que vous avez eu la bonne pensée de faire connaître en France, vous vous exprimez ainsi :

« On s'explique difficilement l'idée qu'a eue l'artiste de représenter au bas « de ce petit monument le cheval caparaçonné tenu par un serviteur. Ce « cheval occupe une place très-importante dans l'ensemble de la composi- « tion, de manière à égarer l'attention du spectateur. A cela on nous objec- « tera avec raison que sa taille est à peine celle qu'il doit avoir en proportion

4. Nous sommes heureux que notre appel, au sujet du « Rôssel d'or » d'Àllœtling, ait été entendu non-seulement par M. Labarte, mais aussi par M. E. Hucher. Le savant conservateur du Musée archéologique du Mans a repris la question à un point de vue tout nouveau, en s'emparant d'une remarque que nous avons Faite et qui se rapporte à la présence du cheval dans ce petit monument d'émail. L'explication qu'en donne M. Hucher est aussi ingénieuse qu'intéressante, et, si elle n'est pas à Tabri de la controverse, elle a un caractère très-suffisaot de vraisemblance pour être acceptée de la plus grande partie de nos lecteurs.

Nous remercions vivement M. Hucher pour sa précieuse communication, et nous espérons que l'exemple donné à propos du magnifique joyau que nous avons fait connaître en France sera suivi dans d'autres occasions.

{iXote de M. Ét/onard Didron.)

LE ROSSEL D'OR D'ALTŒÏTING. ù03

<( des autres figures. Cependant la présence de ce cheval nous semble assez « étrange ici, et elle ne peut guère être attribuée à un simple caprice de « rémailleur. Il y a là, probablement, une intention spéciale, un fait parti- « culier qui nous échappe et qui n'a peut-être, d'ailleurs, qu'un bien mince <( intérêt. Le prince, à la munificence duquel ce bijou est dû, n'a-t-il pas été a guidé, en cette circonstance, par une afl'ection exceptionnelle pour le comte pagnon de ses chasses et de ses combats? »

« M. Labarte, qui, dans le numéro suivant, a ajouté de bons docmnents à ceux du premier article, n'a rien dit de Tobjet qui vous a occupé et, en général, la question symbolique et celle qui touche au caractère de la scène représentée, ainsi qu'au rôle qu'y jouent les divers persoimages, n'a pas même été efileurée.

« Je crois qu'il n'y avait rien d'arbitraire dans les représentations du Moyen-Age, et surtout dans celles de la fin du xiv® siècle ou du commencement du xv% qu'en cherchant bien, on trouvera à expliquer le rôle attribué à tous les personnages de ce joyau, et que la présence du cheval peut même se justifier facilement.

« Si la dernière phrase de la description du « Rossel d'or » dans l'inventaire des joyaux du roi Charles VI (iMsc. fr. n"* 2'li!i46) n'a pas été ajoutée après coup, il est clair que foi doit être ajoutée à la mention portant que ce bijou fut donné par le roi à la reine en l/jO/i. Cette phrase semble couper court à toutes les autres suppositions que pourraient suggérer l'air d'extrême jeunesse de Charles, le chapel de fleurs qui décore sa jolie tête et tout le harnais de chevalerie qui l'accompagne. Seulement ce passage de l'inventaire ne nous dit pas quand et à quelle occasion ce bijou fut fait, et M. Labarte me paraît conclure un peu vite que cette magnifique pièce d'orfèvrerie, commandée, dit-il, parla reine, pour les étrenncs de son royal époux, dût être exécutée en l'année IftOS.

« Il ne peut y avoir aucune certitude à cet égard, et, comme je l'ai fait pressentir, la donnée du poème émaillé et les accessoires de sa composition sembleraient faire reculer l'exécution de notre bijou jusqu'à l'époque où, très-jeune chevalier encore *, il épousa Isabelle de Bavière (1385).

4. « Froissart et le Religieux de Saint-Denis donnent les détails suivants sur Tordination de Charles YI comme chevalier, bien qu'en principe les rois de France fussent chevaliers dès le berceau :

a Ainsi que vous devez savoir, rien ns fut opargné de noblesses ni aussi de seigneuries à «r faire le couronnement du jeune roi; Charles de France qui fut couronné à Roy, le jour d'un

t dimanche au xii* an de son aage, mil trois cent quatre-vingts (4 nov. 4380} Là, estoient

a ses cousins, tous jeunes enfants, celui de Navarre, d'Arbrelh, de B.ir, et de Harcourt, et grand

« La belle chromolithographie éditée à Munich par MM. Druch, V. D' C. Wolf et Sohn, représente Charles VI avec une figure juvénile; il ne porte pas la couronne royale, mais bien un chapel de fleurs à fond bleu, tout constellé de fleurettes blanches. Ce sont bien là les couleurs de la reine Isabeau ^ .

« La présence du chapel est loin d'être indifférente, ici surtout, lorsque ce symbole est accompagné des insignes de la chevalerie.

« On connaît un autre bijou, non moins précieux que celui-ci, dans lequel Charles YI et Isabeau s'étaient fait représenter aux pieds de la Vierge, cette fois comme il convenait à un roi et à une reine, c'est-à-dire couronne en tête * .

« Ici c'est le chapel des jeunes chevaliers • que porte Charles VI, et c'est un chapel aux couleurs de la reine; il pourrait donc se faire que ce fût l'amant ou le flancé, plutôt que le roi, qu' Isabeau eût fait représenter.

« On sait que Charles se maria amoureux de la jeune Isabeau ; Froissart, au paragraphe de l'entrevue d'Amiens, donne des renseignements précieux sur les dispositions du roi.

« nombre d'autres jeunes escuyers, enfanls des baux barons du royaume de France, lesquelz « le jeune roy, au lendemain qui fut dimanche, jour de son couronnement, il fit tous cheva- « Il ers, et ce samedy, ouit le roy ses vespres en l'église de Notre-Dame de Reims, et veilla en « l'église, ainsi que l'usage est, la greigneur partie de la nuict, et tous les enfans qui chevaliers,

« vouloient estre avec lui Après la consécration, le roy fit là, devant l'autel, tous les jeunes

« chevaliers nouveaux (et Froissart, » t^ vol., in-folio, ch. lx.)

a Ensuite, retournant en toute hâte auprès du roi, il lui fît faire son entrée dans la ville de « Reims, le 3* jour de novembre qui était un samedi.

« Le roi fut reçu, avec une joie inexprimable, par la population des deux sexes qui procia- « maient ses louanges, et conduit par le clergé, en procession solennelle, à l'église de Notrea Dame. Après avoir payé à Dieu le tribut de ses prières, conformément à son âge, il se retira « dans le palais épiscopal. Le lendemain, il fut encore conduit processionnellement à l'église; a là, il prôta son serment de nouvelle chevalerie, comme novice d'armes; il fut ceint du bauff drier militaire par le duc d'Anjou, avant d'être consacré par l'huile sainte, et revêtu des « ornements royaux. » [ « Le Religieux de Saint-Denys ». Trad. de M. Bellaguet. Paris, Crapelet, 4839. T. !•', p. 29.)

4. « Les armes d'Isabeau de Bavière étaient : losange d'argent et d'azur.

2. « Conf. l'extrait, en ce qui concerne cette pièce d^orfévrerie, de l'ouvrage de M. le baron d'Arélin; a Annales arch. », 2* livraison du t. XXVI, p. 425; et surtout l'extrait d'un des inventaires du trésor de Charles VI, donné par M. Labarte. ( 3« livraison du même volume, p. 209.)

3. « Nous disons le chapel des jeunes chevaliers; en efiet, c'était un ornement, un attribut propre à la jeunesse : lorsque Tristan et Iseult pénètrent dans la chapelle où est enterré Menionle-Petit, un des bons chevaliers de la Table ronde », ils demandent à la dame qui les guide comment il a été enseveli; celle-ci répond : « Sire, tout arme en la manière du royaume de a Logres; et Juy meismes ung chappel en la teste pour ce qu'il estoit jeune chevalier. > ( 9 Roman de Tristan «. Ed. princeps de Anthoine Vérard.)

LE RÔSSEL D'OR D'ALTOETTING. 405

<( Quand la demoiselle fut parée et ordonnée, les trois duchesses la menè- « rent devers le roi , si s'agenouilla devant lui, tout bas; mais le roi la leva a sus par la main et la regarda moult grand manière. En ce regard, plai- « sance et amour lui entra dans le cœur. Â donc, dit le Connétable de « France au seigneur de Coucy, par ma foy, ceste dame nous demourra. Le « roi n'en put ester ses yeux, etc., etc. »

«Plus tard, lors du couronnement d'Tsabeau, Charles, désireux sans doute de lui témoigner son amour, à la manière d'un simple chevalier, entra en lice avec les tenants du tournoi, et s'attira même, dit le Religieux de Saint- Denis, à cette occasion, le blâme d'un grand nombre de personnes S parce qu'on trouvait généralement que ce n'était pas là la place d'un roi.

« Mais d'après les idées chevaleresques du temps que le docte Religieux de Saini^Denis pouvait bien ne pas approuver, cet acte de témérité n'en était pas moins une bonne note, pour le jeune époux, dans l'esprit d'Isabeau, imbue dès l'enfance des préjugés de son époque.

« Je ne serais donc pas surpris que ce bijou eût été commandé par la reine, soit au moment de son mariage, soit lors de son couronnement : elle était sûre, en adoptant la donnée chevaleresque, de flatter un des côtés bien connus du caractère aventureux et réellement militaire de Charles, et dans le système de représentation adopté, elle caressait la chimère du jeune roi i en même temps qu'elle lui rappelait leur union.

« En eiïet, Charles est aux pieds de la Vierge comme un simple chevalier qui accomplit la veillée des armes « dans une église de Nostre-Dame » , et comme il le fit en réalité, le samedi 8 novembre 1380, en l'église de Notre- Dame de Reims.

c( Il est venu au sanctuaire à cheval *, armé de toutes pièces, ainsi qu'il convient à un damoisel, qui ira le lendemain se faire armer chevalier ou qui

1 . « Quo spatio, hastiludia milites et armigeri exercuerunt cum rege ; qùem quamvis hiis tune < deditum dicam, ut magnas amicitias et Gnitimarum gencium favorem acquireret, tamen ut c varie sunt sententie, mullos reprobratores exercitii reperio, asserentes quod talia non decebant c regiam majestatem. » ( « Le Religieux de Saint-Denys ». Ed. de M. Bellaguet. Paris, Grapelet, 4839.)

2. « Au XIV* siècle et môme plus tard, le destrier joue un rôle notable dans toutes les scènes qui touchent aux institutions chevaleresques. Ainsi, le jour de l'ordination de Charles VI comme chevalier, le dîner du roi et des autres jeunes chevaliers fut servi à cheval ; Froissard 8'exprime ainsi à ce sujet : « Et là fut le dîner fait, et les servoient de baux barons, le sire de « Coucy, le sire de Ctisson, messire Guy de la Trimouille, Tadmiral de la mer, et ainsi des c autres sur baux destriers tout couverts et parés de draps d'or. »

« Dans l'inventaire de Louis d'Anjou, on lit, au n* 652 : « Un grant drageoir doré, etc., ouquel

« aune dame qui met un heaume en la teste à un chevalier qui est devant elle à genoux, et

Page 1