‹ Annales archéologiquesChapitre 22 sur 184 · PILASTRE · texte numérisé non relu

PILASTRE

Tempérance

Humilité

Virginité

Deux patriarches

Des anges adorateurs occupent l'intervalle entre les colonnes.

Les apôtres, un livre ou un volumen à la main, surmontent ces colonnes.

Les chœurs des anges forment une couronne à tout le Tabernacle au-dessus des arcades et des apôtres et chantent les louanges de Marie.

Le reste des patriarches et des prophètes se mêle aux anges dans cette couronne.

Enfin, quatre anges en habit de guerre, ayant à leur tête saint Michel, patron de l'église et chef de la hiérarchie céleste, gardent le sommet du monument, pour en éloigner les puissances adverses : n fugite partes adversse», comme dit la belle inscription de l'obélisque de Sixte Y.

Telle est la disposition sommaire du monument exécuté par Orcagna *.

1 . La substance de ces notes était prise à Florence , bien loin des « Annales Archéologiques », lorsqu'à notre retour nous avons trouvé dans r« Iconographie des vertus», par M. Didron, la OQème observation sur les vertus accessoires de San-iMichele. La crainte d'une accusation de plagiat ne nous fait point retirer notre observation ; nous sommes heureux, au contraire, que la vue du monument ait excité en nous les mêmes réflexions que chez le savant fondateur des t Annales ». Du reste, comme nous le verrons plus tard, S. Thomas ne nous donnera pas seulement un rapprochement, mais une filiation complète des vertus.

2. Nous allions dire composé par Orcagna. En considérant la pauvreté de nos programmes officiels, il nous coûtait d'attribuer aux savants du Moyen-Age un programme si beau et si supérieor à ceux de notre siècle et nous voulions en foire honneur à Orcagna, mais il a bien fallu se rendre à Tévidence. L'ordre et la filiation de nos vertus du Tabernacle se trouvent tout au long dans S. Thomas d'Aquin. Dès lors, à moins de supposer Orcagna docteur en théologie, il faut

Nous l'examinerons en détail, et, pour Tintelligence des différents sujets qui le composent, nous aurons recours à différentes sources : les saints Évangiles d'abord, puis les Légendes contenues dans les Apocryphes S qui ont eu cours dans tout le Moyen-Age, comme le témoignent les vitraux, sculptures et peintures de nos églises et de nos manuscrits, et enfin, la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin. Nous ne nous permettrons donc pas une seule supposition symbolique et tout sera de l'histoire à différents degrés.

Une remarque à faire avant de commencer, c'est qu'aucune des figures du Tabernacle n'est nimbée, même dans les endroits où les exigences de la sculpture rendaient ce travail plus facile. Ni le Christ, ni sa Mère, ni les apôtres, ni les anges, ni à plus forte raison les vertus ne portent cet attribut. Une seule exception a été faite, c'est pour le triomphe de Marie , dans la scène de l'Assomption. Cette abstention est d'autant plus singulière, qu'Orcagna travaillait au milieu du xiv^ siècle, 1359, et que toute son iconographie est éminemment chrétienne. André de Pise, presque à la môme époque, 1330, donnait des nimbes circulaires à Jésus et à Marie, et des nimbes hexagones à ses (( vertus », dans la belle porte du baptistère de Florence. On expliquera sans doute l'oubli d'Orcagna en disant que le paganisme frappait aux portes, et que l'Italie, à Texception de Rome et des moines artistes, avait hâte de se débarrasser du nimbe. Si nous avions à peindre ou sculpter la série des vertus, nous voudrions, à l'exemple de Giotto et des grands et vieux artistes d'Italie, donner le nimbe circulaire ou complet aux trois vertus théologales et réserver le nimbe hexagone, qui est un nimbe inférieur, pour les vertus cardinales qui sont surtout humaines.

Nos lecteurs voudront bien encore remarquer sur la gravure qui représente le mariage de la Vierge, que la bordure du bas-relief est composée de coquilles de pèlerins. Tous les sujets de la vie de Marie et les vertus qui les accompagnent sont entourés de ce même ornement. Orcagna a voulu rappeler ainsi l'immense concours de pèlerins qui venaient vénérer l'image miraculeuse.

bien croire qu'il a eu recours à un théologien capable de le diriger dans son travail. C'est donc saint Thomas qui a réellement dicté le programme et un théologien inconnu qui en a foit rexoeilente application à la vie de Marie. Il reste à Orcagna une large part de mérite dans la mise en œuvre, au point de vue de Tart et de Tagencement du poëme. Il y a plus loin qu'on ne pense de Fabstraction d'un programme, si excellent qu'il soit, à la forme concrète que lui donne le cerveau de l'artiste : pour y bien réussir, il faut être Orcagna ou Raphaël.

4. Pour tout ce qui est tiré des Apocryphes, nous nous sommes servis du recueil de ces Évangiles, édité à Leipzig avec de nombreuses notes par le savant Thilo. Il est bien à regretter que la mort ait interrompu ce beau travail.

Nous terminerons ces préliminaires pour entrer dans l'examen de la vie et des vertus de Marie, en priant les lecteurs de suivre cet examen sur le plan ; c'est le seul moyen d'en percevoir nettement l'ensemble.

La vertu, du mot « virtus », est une force morale, une habitude victorieuse, acquise par le libre effort de l'âme. Les vertus sont nombreuses et égales aux facultés de l'âme; mais on en compte sept principales et essentielles. Ces sept vertus se divisent en deux groupes : les quatre cardinales, qui sont le pivot « cardo » de toutes les bonnes actions de l'homme ; celles-là ont été reconnues, louées et nommées même par les païens, notamment par Cicéron, ce sont les vertus humaines proprement dites. Les trois autres, qui sont sans doute de ce monde en ce qui nous concerne, mais qui, dans leur acception la plus élevée et surnaturelle, sont surhumaines, comme se rapportant à Dieu et venant de Dieu, sont appelées théologales ou divines. Ce sont les premières de toutes ^

Comme il y a sept vertus capitales, il y a sept péchés capitaux qui leur sont opposés, mais ici nous n'avons à nous occuper que des vertus, car dans une vie de Marie, l'opposition même des vices avec les vertus de celle qui fut toujours sans tache n'est pas admissible.

Nous avons dit qu'Orcagna avait placé les trois vertus théologales ou divines, en les intercalant dans la vie de Marie. C'était de toute justice, puisque ce qui vient directement de Dieu , et a Dieu pour objet unique, devait faire

4. Nos lecteurs qui possèdent la collection des « Annales Archéologiques» ne sauraient mieux iaire que de relire les différents articles consacrés à Ticonographie des vertus, par le très-regretté fondateur des «Annales». La matière était immense et il ne pensait pas l'avoir épuisée, car bien des fois il a émis le vœu de voir faire une monographie complète des vertus. Nous n'essayerons pas de Tentreprendre, et dans cette étude du Tabernacle, nous nous bornerons à ce qui s'y rapporte strictement. Heureux si nos notes peuvent fournir un exemple de plus à cette grande thèse de la haute philosophie du Moyen-Age.

Puisque nous parlons de la philosophie du Moyen-Age, rappelons le monument qui en contient la plus haute et la plus complète expression : c*est la Somme de saint Thomas d'Aquin, admirable monument tout autant philosophique que théologique. Nous ne serons pas le dernier à remercier M. Lâchât des services qu'il a rendus par son excellente traduction de la Somme; nous nous en servirons souvent, et nous en avertissons dès à présent pour ne pas être obligé d'y revenir par des notes incessantes et fatigantes. Que pouvions-nous faire de mieux, que de puiser dans le texte même du grand docteur tout ce qui pouvait apporter la lumière à l'œuvre d'Orcagna.

avant tout Tapanage de la Mère de Dieu. Les quatre vertus cardinales sont sans doute de toute importance, puisque d'elles dépend la conduite de la vie; cependant lorsqu'il est question d'un chrétien et, à plus forte raison, de Marie, elles sont de second ordre, Orcagna les a donc placées un peu moins près de ses sujets biographiques, mais il leur donne une place importante et en fait le soutien de tout l'édifice, le pivot « cardo » de tout ce qui n'est pas Marie ellemême. Chose assez curieuse, si le hasard ne l'a pas produite, les quatre vertus cardinales, placées aux quatre angles du Tabernacle, se trouvent exactement aux quatre points cardinaux du compas, d'après la position d'Or-san-Michele au mih'eu de Florence*.

Orcagna a placé ses vertus cardinales dans l'ordre adopté par Cicéron et Aristote, qui est aussi celui de l'enseignement chrétien, du catéchisme : Prudence, Justice, Force et Tempérance. Nous commencerons donc la description des quatre cardinales par la Prudence, placée au premier pilier d'angle du

fond, du côté de l'Evangile : c'est le côté noble, le point de départ de tout dans le temple catholique, comme dans le blason c'est la dextre. Dans le parcours de la vie de Marie, ce pilier fait le point de partage entre la mort de la Vierge, placée derrière l'autel , et sa naissance, placée à l'angle droit de ce même autel. C'est donc bien le premier pilier; et comme là naissance commence la vie, la Prudence commence la série des vertus cardinales.

Mais pour ne point interrompre la série biographique des bas-reliefs, examinons d'abord sans interruption la vie de Marie, soutenue, arc-boutée, si Ton peut ainsi parler, par les trois vertus théologales. Nous reviendrons ensuite aux vertus secondaires. Le premier sujet qui se présente du côté de 1 Evangile est la nativité de Marie.

6. Nativité de Maaie. — Contre l'opinion commune, les évangiles de la Nativité et de saint Jacques, saint Jean Damascène et généralement les écrivains grecs, font naître Marie a Jérusalem et non pas à Nazareth; en outre, ce n'est pas à la Porte dorée, comme on le pense, qu'Anne conçoit, mais dans sa maison. La source de cette erreur presque générale, c'est que dans les miniatures de nos manuscrits, dont plusieurs sont anciens, la représentation de l'immaculée conception de la Sainte- Vierge est toujours tirée des évangiles apocryphes de saint Jacques et de la nativité de Marie. Dans ces récits, Joachim, honteux de la stérilité de sa femme et des reproches de ses frères dans le sacerdoce, était allé seul à la maison des champs, où il était resté quarante

4. Dans le pavé du sanctuaire de Saint-Remi de Reims, les quatre vertus cardinales étaient gravées aux quatre points cardinaux. (Dom Morlot, « Hisloria Remensis d, cité par le R. P. Martin « Mélanges d'archéologie », t. IV, p. 277.J

LE TABERNACLE DE LA VIERGE. il

jours au milieu de ses serviteurs, priant et jeûnant pour obtenir la fin de son opprobre. Sur un ordre de l'ange» il était revenu à Jérusalem, amenant des victimes pour son offrande au Temple. De son côté, Anne, avertie par ce même ange du retour de son mari, se rend à la Porte dorée, où ils se rencontrent et s*embrassent. « Accurrens appensa est de collo ejus. » C'est par cette scène, la seule représentable, que les peintres du Moyen-Age ont voulu figurer et résumer toute la légende; mais il est dit positivement qu'après la rencontre à la Porte dorée : n Adorato Domino domum regressi, divinum promissum certi et hilares expectabant. Conccpit ergo Anna et peperit filiam. » Mais dans le bas-relief d'Or-san-Michele il n'est question que de la nativité de Marie.

Anne est représentée couchée sur son lit, la tête appuyée et penchée sur la main gauche. Son visage un peu mûr, mais pas complètement vieux, est illuminé d'un sourire d'amour maternel. Elle étend la main droite et caresse la joue de la petite Marie qu'une servante, assise par terre, vient de laver et qu'elle tient emmaillottée. A côté, deux femmes sont debout : l'une d'elles montre joyeusement à sa voisine, qui fait un geste d'étonnement, l'enfant qui vient de naître. La première de ces deux femmes doit être Judith, cette servante fidèle qui encourageait sa maîtresse dans ses chagrins, lui représentait qu'il fallait avoir confiance en Dieu, ne pas désespérer, ne pas pleurer ses vingt ans de stérilité, la parait de ses plus beaux vêlements pour le retour de Joachim et lui disait : Aussi vrai que je suis votre servante, vous êtes belle comme une reine. « Sicut sum ancilla tua, formam regiam habes. » Derrière sainte Anne une autre servante porte une aiguière avec un plat et attend des ordres. Le fond représente un intérieur gothique avec des fenêtres ogivales.

La Foi est un assentiment de l'intellect donné avec connaissance et certitude aax vérités qui ont Dieu pour objet : cette définition est de saint Thomas. Saint Paul, envisageant le premier l'ordre dans lequel doivent être placées les trois vertus théologales, disait : « Nunc autem manent, fides, spes, charitas, tria haec ; major autem horum est charitas ^ » . « Restent trois choses : la Foi, l'Espérance et la Charité; mais la plus grande des trois est la Charité. » Saint Thomas d'Aquin suit l'ordre donné par saint Paul, l'explique et le justifie ainsi : a II y a deux ordres dans les choses : l'ordre de la génération et l'ordre de la perfection. Dans l'ordre de la génération et au point de vue des actes, la Foi précède l'Espérance et l'Espérance la Charité; dans l'ordre de la perfection au contraire, la Charité marche avant les deux autres, parce qu'elle est la forme de toutes les vertus. » C'est donc appuyé sur l'Ange de l'école que nous

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