XXVI
sans rides, est assise sur un siège très-simple; sa robe, comme celle des veuves ou des religieuses, affecte des plis horizontaux sur la poitrine; un ample manteau enveloppe toute sa personne, en lui servant de voile et couvrant le front et les tempes; sa main gauche se pose sur un livre qu'elle vient de fermer; d'autres livres sont à côté; de la droite, elle fait le geste de
Fétonnement à la vue de l'ange qui s'approche respectueusement, mais non pas agenouillé comme dans la scène de l'Annonciation. L'ange porte la palme lumineuse de la main gauche ; il est vêtu d'une robe longue et légère et n'a pas de manteau.
Cette Vierge est une des belles conceptions d'Orcagna : la figure en est très-simple ; elle sourit à l'ange de la Mort et son étonnement est celui de l'inconnu, mais non pas de l'effroi.
Au-dessus de la Présentation et de l'ange de la Mort, un grand bas-relief en deux scènes, l'une terrestre, l'autre céleste, comme sera plus tard la Transfiguration de Raphaël, occupe tout l'espace adossé au tableau miraculeux de la Madone. La scène terrestre représente l'ensevelissement de la Vierge, ce que les Grecs appellent la « Kimisis » ou « dormition ». La scène céleste représente son assomption- Un gradin, nommé en Italie « predella » *, sert de base à cet ensemble; au milieu de ce gradin se voit un prophète ou patriarche ayant à la main un volumen sans inscription ; à droite et à gauche sont deux autres personnages qui tiennent des rinceaux terminés par des têtes. On voit au Baptistère de Parme un arbre à rinceaux qui a de l'analogie avec celui-ci. Voici ce qu'en dit feu M. Didron : « Sur ces rinceaux sont assis les douze principaux prophètes. Si c'est l'arbre du paradis, c'est l'arbre de la vie. Chaque prophète tient un disque d'où sort, en fort relief, un buste d'apôtre. Le premier prophète à gauche, Isaïe peut-être, vieux, barbu, coiffé du bonnet à côtes, tient le disque où se détache le buste de saint Pierre. Le chef des apôtres, à barbe et cheveux courts et frisés, tient de la droite une clef, de la gauche un livre fermé. Les prophètes, ancêtres spirituels des apôtres, composent ainsi la généalogie du Sauveur » *.
Devant la « predella » d'Orcagna, la première pensée qui nous est venue, c'est qu'il n'y avait là qu'un arbre de Jessé en abrégé, faute de place pour le développer. Cet arbre n'était même pas mal placé au-dessous de la mort
4. II y a peu de grands tableaux, aux xiir, xiv* etxv* siècles en Italie, sans la « predella o.
2. L'usage de réunir les prophètes aux apôtres, peut-être de faire supporter lea derniers par les premiers, est de toute antiquité. A la clôlure du Bèma de Sa in te- Sophie, l'iconostase actuelle des Grecs, étaient, entre autres images, selon Paul le Silentiaire, les figures des apôtres et des prophètes. (Conf. Labarte : « Palais impérial de Constantinople », p. 26.)
de la Vierge. Volontiers, on donne la généalogie des gens en en faisant la nécrologie. Néanmoins, conjment expliquer dans ce cas ces prophètes qui tiennent des rinceaux où fleurissent des têtes ? D'un autre côté, si c'est, sous la forme d'un arbre, une de ces fréquentes représentations des prophètes qui portent les apôtres, c'est-à-dire l'alliance de la loi ancienne et de la loi nouvelle, il se trouverait alors au Tabernacle un double emploi, car nous verrons tout à l'heure les apôtres couronner le second étage. Il nous est difficile d'admettre ce double emploi, tant sont bien raisonnées les différentes parties de cette œuvre. Qui sait? Embarrassé pour le remplissage de sa « predella )>, Orcagna ayant trouvé, au Baptistère d^ Parme, un sujet qui, à la rigueur, s'y adaptait, l'a imité sans plus de souci. Sur la « predella » repose le bas-relief suivant.
La Dormition et, au-dessus, l'Assomption. — « Les apôtres étant réunis miraculeusement autour de la Vierge selon son désir, et celle-ci étant morte, Jésus leur dit : a Portez dans la vallée de Josaphat le corps de ma Mère et posez -la « dans un tombeau tout neuf. » Pierre dit à Jean : « C'est à toi qui es vierge à « porter la palme de la Vierge; quant à moi, je porterai le cercueil où sera « le corps sacré. » Paul dit alors : a Et moi qui suis le moindre d'entre vous, « je porterai le cercueil avec toi. » Et les apôtres portèrent Marie au monument et l'y mirent comme le Seigneur l'avait ordonné. Aussitôt elle fut entourée des fleurs et des lis des vallées. Jésus vint le troisième jour, accompagné d'une multitude d'anges et leur dit : « Que la paix soit avec vous. Quel honneur a vous paraît-il que je doive rendre à celle qui m'a enfanté? » Ils répondirent : « Il est juste que vous, qui avez triomphé de la mort, vous ressuscitiez fe corps de votre Mère. » Et l'archange Michel vint aussitôt et présenta au Seigneur l'âme de Marie, et le Sauveur dit : « Lève-toi, ma colombe, viens
du Liban » Et aussitôt l'âme de Marie rentra dans son corps. Elle se leva
immédiatement, adora son fils Jésus et fut emportée dans le ciel, suivie d'une multitude d'anges. Saint Thomas, qui était absent, étant arrivé et ne voulant pas croire, reçut aussitôt, comme venant d'en haut, la ceinture qui était attachée autour du corps de la Vierge.»
Telle est, en abrégé, la légende rapportée par Jacques de Varaggio. Elle donne l'intelligence complète de notre bas-relief à deux scènes, la Dormition et l'Assomption. Dans la première partie, Orcagna a représenté simultanément l'ensevelissement et la résurrection de la Vierge.
Au milieu est un tombeau orné d'une simple croix; les apôtres sont au nombre de douze, en comptant saint Paul, qui serait le treizième, s'il ne remplaçait saint Thomas absent. Vêtus de longues robes et de manteaux, les
pieds nus, la barbe et les cheveux longs, à l'exception de saint Jean qui est imberbe, ils entourent le sépulcre en donnant des signes de douleur. Saint Pierre et saint Paul, tenant les quatre coins d'un linceul, déposent respectueusement la Vierge dans le tombeau sans la toucher. Le visage de Marie est découvert; elle est vêtue d'une robe à longues manches, d'une guimpe et d'un voile, la tête posée sur un coussin, la main gauche relevée sur sa poitrine, la droite étendue; un apôtre vient baiser celte main. Au centre de la composition, un peu plus haut que la Vierge, le Christ s'avance vers sa Mère, la têie inclinée, la main droite en avant, tenant de la gauche, qu'enveloppent les plis de son manteau, l'âme de sa Mère sous la figure d'un petit enfant emmaillotté dans l'attitude de la prière \ La main de Jésus qui s'approche du visage de Marie fait le geste de jeter quelque chose; il rend la vie à celle qui lui a donné la vie. Deux anges ailés et portant des cierges en torsade servent d'acolytes au Christ '. D'autres anges sans ailes l'accompagnent, et l'un d'eux en étole fait l'office de ministre de l'Eglise avec l'encensoir et la navette. Tous sont coiffés du bandeau triangulaire. Quelques fidèles, ce qui est conforme à la tradition, se joignent aux apôtres; parmi eux nous croyons reconaître saint Denysl'Aréopagite enveloppé à la manière grecque, les mains et la tête dans son manteau. Saint Jacques, bien reconnaissable parce qu'il est le seul coiffé d'un chapeau, le désigne du doigt'. Le fond représente la grotte où est déposé le sépulcre. Au-dessus de cette grotte s'étend le terrain de la vallée qui fleurit à l'approche de Marie. Ce terrain sépare la Dormition de TAssomption.
L'Assomption est occupée au centre par une grande auréole elliptique, que certains archéologues s'obstinent à nommer vilainement une « vesica piscis », que le vieux Vasari mieux inspiré appelle une amande, « mandorla ». Dans cette auréole constellée d'étoiles à huit pointes sur fond d'émail bleu, est un trône circulaire avec marchepied et coussin, sur lequel est assise
4. Cette petite figure emmaillottée est une persistance dans les idées du xn* siècle. Feu M. Di> dron remarque, a Guide de la peinture », p. 288, qu*à partir du xni* siècle, les âmes sont représentées nues. Cela est vrai, mais souffre quelques exceptions. La mosaïque de Turrita à Sainte- Marie-Majeure, de même que notre bas-relief, offre une de ces exceptions. L*âme représentée les mains jointes se rapporte aussi très-bien au texte : cr Et elle adora son fils Jésus. »
2. On ne retrouve pas ici le S. Michel de la légende qui apporte au Christ Fàme de sa More. Le Christ tient déjà cette âme dans ses bras.
3. Dans le prot-évangile de S. Jacques, nous lisons que la Vierge désira avoir S. Denys auprès d'elle à son lit de mort. C'est sans doute pour rappeler cette mention que Fauteur de cet évangile, saint Jacques, montre du doigt l'Aréopagite. De plus, samt Denys a décrit la mort de la Vierge. Sa présence ici n'est donc point un hors-d'œuvru.
la Vierge. Cette fois, elle est nimbée pour le triomphe; son cou est entouré d'une guimpe, son ample robe sans ceinture lui couvre les pieds, et le manteau qui lui sert de voile Tenveloppe des épaules au-dessous des genoux : c'est le même costume qu'elle a sur son tombeau. Elle étend la main droite en inclinant la tète pour donner sa ceinture à saint Thomas ^ On sait que saint Thomas arrivait toujours un peu tard et était incrédule; ici, on le voit à genou sur le terrain fleuri et tendant les mains vers sa souveraine pour recevoir d'elle le gage palpable de sa résurrection. II ne diffère point des autres apôtres, il est seulement un peu plus jeune et légèrement barbu, Tâge du doute.
L'auréole au milieu de laquelle siège Marie, il est presque superflu de le dire, est portée par quatre anges. Deux autres anges qui jouent de la cornemuse et du hautbois les accompagnent. Ils sont tous ailés, coiffés du triangle, vêtus légèrement et d'un très-beau mouvement. Mais ce qui caractérise bien Tépoque de la Renaissance, c'est que le bas de leur robe se termine par un petit nuage sur lequel ils sont censés portés. Un nuage un peu plus grand soutient aussi, et fort inutilement, la pointe inférieure de l'auréole.
Sur la base du tombeau est inscrit le nom patronymique d'Orcagna. L'artiste y revendique seulement le titre de peintre grand maître de l'œuvre, bien sûr qu'on ne lui refusera pas celui de sculpteur.
ANDBEAS CIONIS PICTOR FLORENTIN ORATORU ARCHIMA6ISTER EXTITIT HVl' MCCCLIX.
Nous ne quitterons pas la partie close du Tabernacle où se termine l'histoire de la Vierge et où est renfermée son image, sans parler des dix anges qui entourent immédiatement cette image. Deux de ces anges placés au sommet du retable, qui est cintré, soutiennent à deux mains une draperie de marbre qui retombe de chaque côté en contournant l'encadrement du tableau*.
Sur l'épaisseur du retable sont échelonnés huit anges musiciens : quatre du côté de l'Évangile et quatre du côté de l'Épître. Chaque côté étant la répétition de Tautre, nous ne parlerons que d'un seul, celui de l'Évangile. 1* Au sommet est un séraphin qui chante, deux de ses ailes sont déployées, les quatre autres collées au corps par-dessus sa robe; il tient d'une main la draperie d'encadrement, de l'autre une palme ; 2* un ange joue de deux cymbales qu'il tient horizontalement; 3** un ange, vêtu par-dessus sa robe d'un justaucorps découpé en forme de cuirasse, tient un lys de la main droite et, de la