La ceinture manque; elle était en métal et a été enlevée
%. Un cadre moderne en bois, blanc et or, avec deux poupons dorés, a été mis autour de t'iroage de la Madone, par-dessus ou en remplacement de celui d'Orcagna, nous ne savons, mais bien certainement avec l'intention d'à embellir » son œuvre.
gauche, la draperie du cadre; il ouvre la bouche pour chanter; 4** un ange
joue de la vielle ou basse de viole ; celui du côté de TEpître, qui lui est tout
semblable, en diffère pourtant par son instrument, il joue du psaltérion à
Ij cinq ouïes. Cette vielle et ce psaltérion sont pareils à ceux du vase de Sois-
î' sons, des musiciens de Reims, de la châsse de sainte Ursule et du tabernacle
I de Saint-Savin. (« Annales archéologiques », IX, 289, 329 et XVI, 99.)
La vie de Marie étant épuisée, nous reviendrons aux vertus cardinales, dont la série commence au pilier de l'Evangile. Ce sont, avons-nous dit, des vertus humaines; mais, selon la belle réflexion de saint Thomas, les vertus sont exemplairement en Dieu. Dans cet Être qui est tout raison, tout ordre et tout sagesse, la Prudence est son intelligence infinie. La Tempérance est le retour de sa divine intention sur lui-même, ce qui en nous est conformité de la volonté avec la raison. La Force est son immutabilité dans les siècles des siècles. La Justice est l'observation de la loi éternelle dans ses œuvres.
Parmi les vertus humaines, les unes sont intellectuelles, les autres morales. Les vertus morales, c'est-à-dire celles qui relèvent de la volonté sans laquelle il n*y a pas de morale , et qui ont pour objet le bien pratique, ont par cet objet môme la primauté sur toutes les autres. Elles seules peuvent être appelées principales ou cardinales, car c'est sur elles que tourne la vie parfaite; ces vertus élèvent l'édifice des bonnes œuvres et saint Grégoire les compare aux quatre fleuves du paradis terrestre, répandant une douce rosée dans nos âmes et tempérant l'ardeur des passions *.
Si les Théologales sont vraiment les filles de la divine Sagesse, pensée que les Grecs ont formulée poétiquement dans leur légende des trois vierges : Foi, Charité, Espérance, filles de sainte Sophie, dont ils célèbrent la fête au 17 septembre, la sainte Écriture met aussi les quatre Cardinales au nombre des vertus nécessaires à l'homme. Il est dit au chapitre vni de la Sagesse : « La Sagesse enseigne la Tempérance, la Prudence, la Justice, la Force, qui sont les choses les plus utiles en cette vie. — Sobrietatem et prudentiam docet, justitiam et virtutem, quibus utilius nihil est in hâc vitâ homini ».
Il n'y a que quatre vertus cardinales ou principales : la Prudence qui conçoit le bien et règle son acquisition; la Justice qui veut l'application de cette
4 . Au Baptistère do Parme, les quatre fleuves accompagnaient les quatre vertus.
règle, reconnaît et pratique le devoir; puis la Force qui combat.le mal, l'écarté et affermit l'homme dans ce devoir; enfin la Tempérance qui réfrène le concupiscible et est la dernière en perfection. Toutes les autres vertus sont accessoires, parce qu'elles rentrent dans une de ces quatre généralités.
Voici le texte même de saint Thomas, pour l'ordre que Ton doit suivre : cf I^e bien de la Raison que poursuit la vertu appartient avant tout et d'une manière essentielle k la Prudence qui est la raison perfectionnée. La Justice exécute ce bien en faisant régner l'ordre de la raison parmi les choses, et les deux autres vertus ont pour objet de conserver ce même bien, en tant qu'elles donnent un frein aux passions pour que celles-ci n'entraînent pas l'homme en dehors des limites de la raison. La Force passe d'abord parce qu'il faut vaincre, même la mort, pour obtenir le bien; puis la Tempérance, parce que les plaisirs sensibles sont un obstacle à ce même bien. En un mot, l'essence des choses passe avant ses effets, et l'effet lui-même passe avant la conservation de cette même chose ». Rien de plus lumineux que cette exposition, elle nous servira de guide pendant tout notre voyage.
Saint Thomas et avant lui saint Grégoire, saint Augustin, saint Ambroise, Boëce et Gicéron admettent donc un ordre différent de celui de l'Écriture. Ils disent : Prudence, Justice, Force et Tempérance. En voici la raison : des quatre vertus cardinales, trois, la Justice, la Force et la Tempérance, sont purement morales. Par leur objet, elles priment donc toutes les vertus purement humaines. Mais la Prudence est une vertu tout à la fois intellectuelle et morale : intellectuelle parce qu'elle a son essence dans l'intellect, et morale parce qu'elle a pour objet les actes, premiers effets de la moralité. C'est, dit le Docteur angélique, une vertu spéciale qui opère dans toutes les autres, non quant à la fm, mais quant aux moyens. Essentiellement, la Prudence commande les œuvres, gouverne la volonté en qui réside la morale, et donne le bon conseil nonseulement à l'individu, mais encore à la multitude. Elle doit donc être placée la première.
Saint Thomas ne la définit pas, mais de sa longue analyse il résulte que c'est une vertu intellective qui nous fait discerner en toute occurrence le bien du mal et dirige nos actes selon la droite raison. Elle est la régulatrice de toutes les vertus morales, elle est rationnelle et chrétienne tout à la fois. La Prudence imparfaite a rapport aux choses de ce monde ; celle qui est parfaite a rapport à la fin légitime de la vie ; elle seule mérite vraiment le nom de Prudence.
La Prudence a trois fonctions principales : conseiller, juger, prescrire, dont saint Thomas fait trois vertus potentielles, annexes de la Prudence. C'est l'Eu-
D2 ANNALES AKCHÉOLOGIQUES.
bulie, autrement dit le Bon Conseil, puis le Bon Sens qui juge ce qui est pratique, et le Discernement qui voit ce qu'il faut prescrire. Le Discernement emporte l'idée d'une perspicacité spéciale dans le jugement.
Mais saint Thomas, après avoir fait de ces trois fonctions des vertus annexes, n'ayant leur valeur qu'avec la vertu principale, reconnaît encore dans la Prudence huit autres facultés ou parties intégrantes qui la font parfaite en acte: ce sont la Mémoire, l'Intelligence, la Docilité, l'Habileté (eustochie en grec, solertia en latin), la Raison, la Prévoyance, la Circonspection, la Précaution (cautio). De ces huit parties, cinq appartiennent à la Prudence en tant qu'elle est une vertu cognitive :ce sont la Mémoire, la Raison, l'Intellect, la Docilité et l'Habileté. Trois lui appartiennent en tant qu'elle exerce un commandement: ce sont la Prévoyance, la Circonspection et la Précaution. La Mémoire a pour objet les choses passées, l'Intelligence s'applique aux choses présentes, la Prévoyance aux choses futures. Ces attributions sont dues aux philosophes de l'antiquité, et de là vient, sans nul doute, le Janus antique à deux visages. Les modernes ont souvent donné à la Prudence trois visages : le passé, le présent et le futur. Dante lui donne trois yeux. Pavie, Milan, le beau pavé de Sienne, trois visages : le profil du passé, la face du présent et le jeune profil de l'avenir. Ces représentations sont fréquentes en France et en Italie, et les tètes à trois visages, qu'on prend mal à propos pour des Trinités, ne sont autres que des Prudences*.
L'exposition philosophique de tout ce qui a rapport à la Prudence aura paru, nous le craignons, un peu longue; elle était néanmoins nécessaire, car nous allons en retrouver tous les éléments, soit dans la figure même de la Prudence, soit dans ses deux compagnes. De sorte qu'en réunissant ce qu'Orcagna comme saint Thomas ont réuni, nous aurons une Prudence complète.
La Prudence est le point de départ des vertus, la naissance est le point de départ de la vie de Marie ; elles sont donc bien placées à côté l'une de l'autre. Décrivons d'abord la Prudence du Tabernacle, puisses deux complémentaires, la Docilité et l'Habileté.
à. La Prudence. — Elle a deux visages du même sexe : le passé, qui est vieux, regarde en arrière et forme, comme dans le Janus antique, le derrière de la tête; le présent, qui est jeune, regarde en avant, il se confond ici avec l'avenir; quand le présent ne fait qu'un avec le passé, il doit être essentiellement prévoyant. Ces deux visages de la même tête sont, chacun séparément, en-
1. Nous nous souvenons d'avoir vu à Mâcon une de ces tètes, qui a donné son nom à une rue, la rue des Trois-Têtes. Le pont San-Bartolomeo à Rome en offre une semblable, et il y en a bien d'autres.
tourés de voiles et de guimpes, mais ils sont couronnés d*une même couronne à petits créneaux ronds où est inscrit le mot Prvdentu. Enveloppée d'un ample manteau qui lui couvre les épaules, la Prudence tient de la main gauche un serpent qui se dresse, tend la tête, tire son dard, et essaye de blesser la Vertu. Quoique déjà garantie par une masse de vêtements, celle-ci, pour plus de sûreté, ramène devant elle avec l'autre main l'extrémité de son manteau dont elle se sert comme d'un bouclier. La tête de la Prudence est penchée en avant, et son regard se fixe avec fermeté sur le serpent déjà vaincu. Le plus rusé des animaux, celui que l'Ecriture appelle « callidior omnibus animantibus » , est devenu impuissant, et la Vertu dans sa victoire peut se dire à elle-même les paroles de l'Évangile : «Soyez prudents comme des serpents.» Le serpent est le plus ancien des attributs de la Prudence. Il était dans Tantiquité celui de Minerve, déesse de la Sagesse. Aux pieds de cette déesse il est soumis, c'est un aide et non un ennemi, et Ton voit qu'il y figure surtout les qualités dont la Sagesse est elle-même pourvue. C'est, à quelques égards, la pensée formulée par le Christ dans les paroles : « Estote prudentes sicut serpentes. » Au Moyen-Age, le serpent a très-souvent cette bonne signification. Lorsqu'il regarde dans un miroir, comme à San-Miniato, ce sont évidemment ses bonnes qualités qui s'y reflètent. Lorsque la Vertu le tient à la main, le regarde attentivement, et que cet animal ne tire point son dard et conserve un air doux, c'est une étude que fait sur lui la Vertu, un exemple qu'elle en veut tirer, « prudentes sicut serpentes » , la Prudence du pavé de Sienne est dans ce cas; celle du tombeau de Sixte IV également. Aux fonts de Hildesheim que citent les « Annales », le serpent lit dans un livre, il est enseigné, ou mieux il enseigne. A Nantes, la statue de Michel Colomb a le serpent à ses pieds, il est plus inactif encore que celui de la Minerve antique dont il est une imitation. Mais le serpent ne joue pas toujours ce rôle amical ; ainsi, dans le curieux tombeau de Clément II à Bamberg, publié par le P. Martin dans le quatrième volume de ses «Mélanges d'archéologie », la Prudence a la même action que dans le bas-relief d'Orcagna : elle combat. Elle s'est dégagé le bras droit des plis d'un manteau qui lui enveloppe la tête ainsi que le bras gauche, et lutte avec le serpent. Là, la lutte est évidente, car le serpent a la forme d'un dragon à deux pattes, qui se dresse contre la Vertu. Celle-ci empoigne son ennemi par les poils de la gorge, et le tient en respect pendant qu'elle plonge dans son regard. Le P. Martin, qui donne ce tombeau sans explication, le croit sculpté en Italie. C'est évidemment la même donnée que celle d'Orcagna, et probablement ces deux représentations de la Prudence, quoique faites à une grande distance d'époque, ont pour origine la même