A NOTRE-DAME DE PARIS
« Mon cher ami,
« Toutes les traditions qui montraient dans nos monuments du Moyen-Age l'empreinte de certains événements contemporains dans leur construction, ont été reconnues pour si mal fondées que vous en êtes presque arrivé à nier la possibilité même d'une sculpture historique. Cependant, comme l'iconographie chrétienne, qui, entre vos mains, a déjà rectifié tant d'erreurs de ce genre, paraît décidément impuissante à nous donner le sens de huit bas-reliefs fort connus ; comme ces bas-reliefs, admirablement sculptés, très-passablement conservés, accompagnés d'une inscription que nous avons remarquée et lue ensemble, se trouvent à Notre-Dame de Paris, et qu'il est certes humiliant de n'y rien comprendre, vous me demandez, faute de mieux, mon explication ou mon roman. La voici, cette explication, qu'on trouvait unanimement « trop ingénieuse » et moi tout le premier ; la voici telle, à peu de choses près, que
4 . M. Félix de Verneilh écrivit cette description des bas-reliefs sculptés au portail méridional de Notre-Dame de Paris, il y a fort longtemps et presque au début de ses études archéologiques. Le fondateur des « Annales » hésita toujours à la publier, probablement dans la crainte de paraître épouser l'opinion de son collaborateur et ami, quand il ne lui semblait pas possible d'expliquer avec certitude ces sculptures charmantes dont, jusqu'ici, les archéologues ont cherché en vain è deviner le sens exact. Cependant M. Didron aîné avait fini par prendre le parti de mettre au jour la version de feu Verneilh, à défaut d'une autre plus conforme à ses idées.
Aujourd'hui nous sommes heureux de faire connaître à nos lecteurs un travail consciencieux qui, s'il ne repose pas sur une base inébranlable et s'il a trop l'apparence d'un roman, a tout au moins le double mérite assez rare d'être intéressant et extrêmement ingénieux. Cette publication nous est une chose d'autant plus agréable que nous n'avons aucun scrupule personnel à la faire. Toutefois, nous n'entendons nullement accepter une responsabilité sans limite dans la cause poitée devant les lecteurs des « Annales». La thèse soutenue par M. de Verneilh a été vigou-
je récrivis il y a douze ans. Je vous la donne pour ce qu'elle vaut et dans Tespérance d'indiquer le but plutôt que de l'atteindre.
« Déjà un de nos meilleurs amis a annoncé au public archéologique l'explication dont il s'agit et, tout en prenant la peine de l'analyser assez longuement, il Ta condamnée sans la moindre hésitation; mais cela ne me déconcerte pas.
a Une espèce de stylobate», nous dit M. le baron de Guilhermy, dans son « excellente description de Notre-Dame de Paris*, « encadre de chaque côté « quatre bas-reliefs, huit en tout, de l'exécution la plus habile et la plus soignée» u placés dans des quatre-feuilles historiés. Dans les angles extérieurs des quatre- « feuilles on voit encore de petits personnages, dont les uns courent, jouent tt avec des animaux, se livrent à la dissipation, tandis que les autres, au « contraire, semblent absorbés par l'étude. Jusqu'à présent, le sens des bas- « reliefs a résisté non-seulement à nos propres recherches, mais à celles de « tous nos confrères en archéologie. Nous sommes persuadé que ces sculptures « représentent un sujet légendaire, un des nombreux miracles de la Vierge, dont « l'explication se rencontrera quelque jour par hasard. Nous avons reconnu « sans peine, à la porte du cloître, l'histoire de Théophile; on reconnaîtra plus « tard ici un autre prodige du même genre. En attendant, notre ami, M. Félix « de Verneilh, Tauteurde « l'Architecture byzantine en France », a écrit sur ce « sujet un ingénieux roman qui paraîtra prochainement, avec des planches, « dans les « Annales archéologiques ». M. de Verneilh trouve dans nos bas- « reliefs une suite des scènes de la vie tantôt régulière, tantôt turbulente et tt désordonnée des écoliers du xiii' siècle. Dans les quatre bas-reliefs, à tt gauche, les étudiants se pressent autour de leurs maîtres, dont ils écoutent « docilement les leçons ; les professeurs, en habit ecclésiastique, sont assis grâce vement dans leurs chaires; quelques auditeurs prennent des notes. On « remarque surtout un groupe charmant d'écoliers rangés en cercle autour
reosement combattue par ses meilleurs amis, tandis que son auteur la soutenait avec grande modestie, sinon avec mollesse. Et pourtant, l'explication de ces mystérieux bas-reliefs, telle qu'elle est donnée par le savant archéologue si regretté de tous, nous semble posséder le caractère d'une vraisemblance remarquable, surtout au point de vue de l'ensemble de la composition. Nous inclinons à croire que les huit médaillons dont il s'agit représentent des sujets purement civils, et rinterprétation, par feu Verneilh, de la scène du pilori fut la nôtre bien avant que nous eussions pris connaissance du manuscrit publié après tant de retard.
Mais les deux planches ci-jointes, représentant les bas-reliefs de gauche, aideront à éclairer la religion de nos lecteurs, que nous engageons à nous donner leur avis. S^'l y a lieu, en admettant que notre appel soit entendu, nous ferons connaître les différentes manières de comprendre ces sculptures du portail de Saint-Étienne dans un des plus prochains numéros des «Annales archéologiques ». [IVote de M, E. Didron.)
1. « Itinéraire archéologique de Paris j», par M. F. de Guilhermy, publié en 4855, p. 87.
« d'un docteur jeune et spirituel. Une banderole, placée dans un des quatre- « feuilles, donnait peut-être le mot de Ténigme; on n'y lit plus rien. A droite, « il semble que la sculpture représente la répression d*un de ces tumultes trop c( fréquents alors dans le monde des grandes écoles. Des personnages, appelés <( devant la justice ecclésiastique, prêtent serment sur les saints livres ; ceux « qui les interrogent paraissent les avertir de la gravité de ce qu'ils font, « d'autres écrivent les réponses. Ailleurs, des jeunes gens obligés peut-être de (( s'exiler de Paris font leurs adieux et se disposent h partir à cheval. Enfin, « au dernier bas-relief, un personnage est exposé sur une échelle de Justice <c avec un écriteau sur la poitrine; deux archers veillent au pied de l'échelle, (( des spectateurs nombreux se tiennent sur là place ou regardent par les <( fenêtres des maisons voisines. Quelques lettres encore visibles sur l'écriteau « du patient indiqueraient qu'il était puni pour avoir fait un faux serment, et Le Père Du Breul (« Théâtre des antiquités de Paris », p.&9) raconte que a Messieurs de Notre-Dame avaient une échelle de Justice qu'on voyait encore il de son temps à l'entrée de l'église. On la transportait, quand il y avait lieu, « au Parvis, devant le grand portail ; elle se terminait par une petite plateforme où le patient était agenouillé avec un écriteau contenant en deux a mots son délit. Le bon Père Du Breul y vit une exposition vers le milieu du (( xvi^ siècle. C'était une manière de pilori. Le coupable y demeurait « longce temps mocqué et injurié du peuple ». Les moines de Saint-Germain-des- « Prés avaient en leur église une échelle semblable, dont le Père Du Breul « regrette fort la destruction. C'était, dit-il, une belle remarque de la justice <c spirituelle et épiscopale de l'abbaye. »
« Je ne me dissimule point que le hasard peut, en effet, fournir un jour une autre interprétation fort différente de la mienne. Mais il me paraît impossible que l'on trouve jamais dans nos bas-reliefs l'étoffe d'une légende religieuse et surtout d'un miracle de la Vierge. M. de Guilhermy- lui-même n'a pu les décrire autrement que je ne l'avais fait. Parfois il s'est associé, bien malgré lui, à mon interprétation, et il l'a fortifiée par d'importantes citations du Père Du Breul. Il n'avait eu aucune peine à reconnaître l'histoire de Théophile, sculptée à la porte du cloître, parce qu'elle est rapportée tout au long par la « légende dorée » ; mais quand même elle serait demeurée inconnue, est-ce qu'on ne s'apercevrait pas d'abord qu'il s*agit d'un pacte avec le diable, et ensuite que ce pacte est annulé par l'intervention de la sainte Vierge? M. de Guilhermy a de l'imagination tout autant que moi et peut aussi se montrer ingénieux à l'occasion. Qu'il veuille bien essayer un peu décomposer une légende religieuse avec les éléments si variés qui lui sont offerts par les
huit bas-^reiiefs de Notre-Dame. Il n'aura qu'à dire les choses en gros, en supprimant les détails et en laissant les noms en blanc.
« En attendant, je continuerai à dire que les bas-reliefs, groupés quatre à quatre, aux deux côtés du portail méridional de Notre-Dame, forment un épisode parfaitement étranger, en apparence, à toute l'iconographie religieuse de cette partie de la cathédrale. Consacré au premier martyr, comme l'était l'église secondaire qu'il avait fallu démolir pour l'agrandissement de Notre- Dame, le portail n'offre à son tympan que la vie, la mort et l'apothéose de saint Etienne. D'autres martyrs et des confesseurs remplissent les voussures. Au plus illustre de ces derniers, à saint Martin, le patron des Gaules, on a réservé une place plus éminente. Au sommet d'une grande ogive appliquée, on le voit partageant son manteau avec le pauvre d'Amiens. En regard, au côté gauche du portail, on a représenté, selon l'usage, le Christ portant le manteau du saint et adoré par deux anges. Or, qu'on lise la légende de saint Etienne ou celle de saint Martin, que l'on parcoure même la volumineuse série des miracles de la Vierge, et l'on n*y rencontrera rien qui se rapporte de près ou de loin à nos bas-reliefs. Point de représentation de la Vierge ou du Christ dans ces sculptures; point de figure nimbée; point d'apparence d'une intervention surnaturelle; pas un trait enfin de cette physionomie caractéristique qui révèle sûrement une légende, alors même qu'on n'en connaît pas le texte. Au lieu de cela, un pilori qui n'a jamais été, que je sache, un instrument de martyre, puis des étudiants et des femmes qui sont continuellement en présence et accusent un sujet tout exceptionnel.
« Ce sujet serait, à mon avis, une de ces réformes des écoles, si fréquentes au Moyen-Age et si variées par leur objet.
a Écoutons un moment le satirique Rutebeuf pour nous remettre en mémoire les désordres des écoliers de son temps :
Li 61z d'un povre païsant Yanrra à Paris por apanre :
Quanques ces pères porra panrre En un arpant ou. i j. de terre, Por pris et por honeur conquerre, Baillera trestout à son fil, Et il en remaint à escil.
Quant il est à Paris venuz Por faire à quoi il est tenuz Et por mener honeste vie.
Si bestorne la prophétie.
Gaaing de soc et d'aréure Nos convertit en arméure ;
Por chacune rue regarde Où voie la bêle musarde.
Partout regarde partout muze; Ces argenz faut et sa robe uze.
Or est tout au recoumancier.
Ne fait or boen ci semoncier En quaresme que bon doit faire Choze qui k Dieu doie plaire.
En lieu de haires, haubers veslent, Et boivent tant que il 8*entestent.
Si font bien li troi ou li quatre Quatre cens escoliers combattre Et cesseir l'uni versitei ^
« L'histoire est plus sévère encore que la satire pour les écoliers du xiu* siècle. La chronique des évêques d'Auxerre leur reproche des rapts, des adultères, et les traite même de voleurs et de meurtriers, à propos d'une réforme opérée en 1223, par l'évêque Guillaume*. En 1218, l'official avait déjà excommunié non-seulement ceux qui s'étaient rendus coupables de ces divers méfaits, mais encore tous ceux qui, dans les sept jours, ne viendraient pas révéler à l'évêque ce qu'ils en savaient. En 1223, on eut recours à l'emprisonnement et à la peine de mort pour épurer l'université. En 1229, en 1251, en 1268 et sans doute bien d'autres fois, les écoles subirent encore des réformes pour des motifs moins graves. Celle de 1251 est surtout remarquable en ce qu'on s*y proposa de « séparer les écoliers en bons et en mauvais, de façon que l'université pût réclamer les premiers sans crainte de se tromper, s'ils étaient arrêtés, et abandonner les seconds '.
« Mais arrivons à nos bas-reliefs.
« La première difficulté consiste naturellement à déterminer l'ordre dans lequel on doit les parcourir. Il faut, selon moi, pour chaque série, commencer par en bas et par le médaillon qui s'éloigne le plus du milieu du portail. C'est un ordre parfaitement symétrique et qui n'a rien de contraire aux habitudes des sculpteurs du Moyen- Age.
4. a Li diz de Tuniversitei de Paris » ; — Œuvres de Rutebeuf, publiées par M. A. Jubinal, t. I, p. 155.
2. « Quorumdam scholarium sicariorum, qui, de nocte incedentes armati, raptus, adulteria committentes, et furta, et cœdes plerumque, vel flagitia, pacemque non solum scholarium et securitatem sed et civium ipsorurn turbant, sic exterminavit de villa ut quosdam quasi hujus modi praecipuos sicariorum in carcerem prœcipuum retruxerit, quosdam exterminavit, pacemque ac securitatem toti à talibus reddiderit civitati. » P. Labboei, a Bib. ms. libr. », t. I, p. 494.