DE LA SAINTE-CHAPELLE D'ALTŒTTING
11 y a quelques années, M. le D"^ Sighart, professeur à Freising en Bavière, écrivit au fondateur des « Annales archéologiques »> pour lui signaler une œuvre d'art d'une beauté exceptionnelle et d'une valeur intrinsèque considérable qui, conservée .dans le trésor de la Sainte-Chapelle d'Altœtting (Bavière), était, supposait-il, restée inédite, bien qu'elle fût célèbre en Allemagne, ainsi que l'objet d'une sorte de pèlerinage pour les fidèles et les artistes. Diverses circonstances ont nécessité l'ajournement de la publication de cette lettre, mais la plus importante était l'obligation d'y joindre une gravure digne du modèle à reproduire ; or M. Sighart n'avait pu mettre à notre disposition qu'une photographie, exacte assurément, mais insuflisante. Dans l'intervalle , l'honorable professeur bavarois vint à mourir, enlevé trop tôt à ses travaux et à sa famille. Nous regrettions singulièrement d'avoir tant tardé pour obtenir de M. Sighart de nouveaux renseignements qui nous permissent de faire exécuter une bonne gravure , en éclaircissant certains doutes causés par l'imperfection de la photographie, quand l'obligeance de M. le D*^ von Hefner-Alteneck nous sortit d'embarras. Grâce aux explications et aux documents qui nous ont été envoyés par le savant directeur du Musée royal et national de la Bavière, il nous a été possible d'offrir à nos lecteurs une belle planche qui fait le plus grand honneur au talent de M. Léon Gaucherel. Nous croyons pouvoir affirmer que cette gravure est d'une exactitude scrupuleuse.
Nous n'entreprendrons pas une description minutieuse de cet énorme joyau, car la lettre de M. Sighart, rectifiée et complétée par la véritable monographie contenue dans une pièce attribuée au roi de France Charles VI, nous en dispense complètement. En rapprochant ce qui va suivre de notre planche, le lecteur saura tout ce qu'il lui est possible de savoir hors de la
vue de l'original si malheureusement sorti de France, immédiatement après sa fabrication, pour n'y jamais rentrer, et qui est resté inconnu à notre pays. Néanmoins, on nous permettra quelques mots d'exposition rapide.
Le « beau Chevalier », ou « Rôssel d'or » (goldene Rôssel), est composé de deux parties à peu près égales en importance matérielle, et dont l'une supporte l'autre. En haut, la Vierge-Mère assise sous un berceau en treillis, couronnée par deux anges , ayant à ses pieds trois figures agenouillées sur la marche du trône : sainte Catherine qui reçoit l'anneau de l'Enfant divin, saint Jean-Baptiste et son agneau, saint Jean l'Évangéliste tenant un calice. Plus bas, et à genoux sur la tablette du soubassement, sont deux personnages : l'un, au vêtement fleurdelysé, serait Charles VI, ayant un tigre derrière lui, et l'autre portant son heaume sur les bras, pourrait être un officier de la maison du roi. Entre eux, un prie- Dieu sur lequel est placé un livre. Enfin, entre les piliers (dont le style est bien celui du commencement du XV' siècle), on remarque un cheval émaillé de blanc, sellé, harnaché, dont la bride est tenue par un valet aux vêtements mi-partie, lequel avait en main, jadis, un bâton qui a disparu. En dehors, sont deux escaliers à l'aide desquels on semble accéder à la teiTasse où le roi est en prière.
Cette partie inférieure est d'argent doré ; mais la pièce principale est d'or fin. Le treillis en forme de berceau est couvert de rameaux dont les feuilles sont d'or et les fruits formés de grosses perles et des pierres les plus précieuses. Les figures sont émaillées.
On s'explique difficilement l'idée qu'a eue l'artiste de représenter au bas de ce petit monument le cheval caparaçonné tenu par un serviteur. Ce cheval occupe une place très-importante dans l'ensemble de la composition, de manière à égarer l'attention du spectateur. A cela on nous objectera avec raison que sa taille est à peine celle qu'il doit avoir en proportion des autres figures. Cependant la présence de ce cheval nous semble assez étrange ici, et elle ne peut guère être attribuée à un simple caprice de l'émailleur. 11 y a là, probablement, une intention spéciale, un fait particulier qui nous échappe et qui n'a peut-être, d'ailleurs, qu'un bien mince intérêt. Le prince, à la munificence duquel ce bijou est dû, n'a-t-il pas été guidé, en cette circonstance, par une affection exceptionnelle pour le compagnon de ses chasses et de ses combats? Les piliers du soubassement donneraient à eux seuls la date du « Rôssel d'or », si tout le reste du joyau, et particulièrement les vêtements du roi et du chevalier, n'y suffisait pas. Il est évident que ce magnifique objet d'émail remonte à la première moitié du xv* siècle. Nous allons connaître à cet égard l'opinion des archéologues allemands, en outre de ce que nous appren-
LE JIOSSEL D'OR.
dra le document historique auquel il a été fait allusion plus haut. Voici d'abord la lettre de feu le D' Sighart :
u A MONSIEUR LE DIRECTEUR DES <( ANNALES ARCHÉOLOGIQUES ».
€€ Au commencement du xv* siècle, une grande quantité d'ouvrages précieux d'orfèvrerie et d'émail émigrèrent de France en Bavière. On sait que la princesse Isabeau de Bavière était mariée à Charles VI, roi de France. Le frère de la reine, le duc Louis-le-Barbu, fit à sa sœur une visite qui dura plusieurs années. C'était en 14ii. L'infortuné roi de France ayant été atteint d'aliénation mentale, la reine n'hésita point à prendre en main les rênes du gouvernement, soutenue de l'assistance de son frère le duc Louis. Ce mode de gouvernement, émanant d'étrangers, blessait le peuple qui murmurait sourdement et faisait pressentir, en 1/^13, une révolte à main armée. Effrayé de ce mouvement, le duc Louis se hâta de revenir dans sa patrie, en emportant quantité de chefs-d'œuvre de l'art français d'une beauté infinie et d'un prix énorme.
(( On ne sait pas si ces trésors étaient des présents de la reine à son frère bien-aimé, ou un don fait à la reine elle-même lors de son mariage et que, pour plus de sûreté, elle aurait renvoyés dans son pays, ou bien encore un gage à titre de dot à elle remis par son père résidant à Ingolstadt. Cette dernière opinion est celle du chevalier de Zang, célèbre historien de nos jours. Quoi qu'il en soit, c'est là un mystère dont il nous est impossible de lever le voile. En revanche, nous connaissons, grâce à divers inventaires conservés à Ingolstadt et aux archives de Munich, tous les objets de ce trésor français.
<c C'était d'abord une image de la Sainte- Vierge Marie avec l'Enfant Jésus, toute en or, ornée de pierres précieuses et de perles, enrichie d'émaux brillants. Ce fut en l'honneur de cette figure, l'objet de l'admiration générale, que le duc Louis-le-Barbu fit bâtiF la magnifique église de Notre-Dame d'Ingolstadt, en i&2/i.
(c Ensuite une figure de l'archange saint Michel, du même travail. La troisième figure représentait la Vierge avec un chevalier; elle est portée dans l'inventaire sous le nom de « beau Chevalier » • Ce chevalier n'est autre que le roi de France, et c'est là le chef-d'œuvre que nous possédons encore à Altœtting. La quatrième rappelait le crucifiement de N .-S. J.-C. u 11 faut encore ajouter un gros calice en or, un glaive précieux et autres objets de prix.
« Le duc Louis-le-Barbu fit, dans son testament, présent de ces ouvrages
de Tari français à son église de Notre-Dame d'Ingolstadt. Tout le monde alors était ravi de la beauté et du prix de ces dons , desquels on disait qu'ils valaient 50 tonnes d'or. Le « beau Chevalier », à lui seul, fut estimé à 100,000 florins; le rubis en forme de cœur, placé sur le sein de la Sainte- Vierge, à 14,000 écus. Telle est l'opinion d'Avenlin, le grand historiographe de Bavière au xvi* siècle.
« Mais, quelle douloureuse pensée! Presque tous ces chefs-d'œuvre de Torfévrcrie sont perdus! La sécularisation de 1802 en Bavière a fait rentrer à Munich tous ces objets de prix et les a convertis en monnaies. Il n'en reste qu'un seul : le « beau Chevalier » a été épargné. C'est qu'au commencement du xvr siècle, le duc de Bavière l'avait retiré d'Ingolstadt pour en faire l'offrande à N.-D. d'Altœtling, à titre d'indemnité des pertes éprouvées, lors d'un pillage du lieu saint par les soldats bavarois, dans une guerre terrible.
« On le voit encore tous les jours dans le trésor de l'église.
« Je vais essayer d'en donner ici la description :
« L'ouvrage, tout en or ou en argent doré, représente un monument gothique à trois étages de 58 centimètres de hauteur à peu près. Dans la partie du haut est représentée l'union mystique de sainte Catherine avec l'Enfant Jésus. La Sainte-Vierge, assise sur un trône abrité sous un dais à jour tout orné de pierreries, couronnée par deux anges, présente l'Enfant béni qui met l'anneau nuptial au doigt de sainte Catherine, à genoux.
« Aux pieds de la Vierge, sont également agenouillées sainte Barbe et sainte Agnès, témoins du mariage mystique. Sur la plate-forme, où s'élève le massif fleurdelysé qui supporte le trône où la Vierge est assise, on admire la brillante figure du roi de France Charles VI. Il est à genoux devant un prie-Dieu, revêtu d'un manteau bleu semé des lys de France ; la face gracieuse, majestueuse et vraiment chevaleresque. Vis-à-vis du roi, son maréchal, un genou en terre, tient en main le casque et la bannière de son maître.
(t Cette terrasse, où l'on est censé accéder par deux escaliers latéraux, est portée par des piliers gothiques , entre lesquels on voit un page d'une tenue élégante, vêtu mi-partie, et menant le cheval blanc du roi.
« Tel est cet ingénieux ouvrage. Mais les mots me manquent pour en dépeindre la beauté infmie et la perfection absolue de son exécution. Figures, mains, draperies, tout est d'un émail incomparable et d'une fraîcheur de couleurs si harmonieuses qu'on en chercherait en vain d'égales, encore moins de supérieures. Et quelle expression de piété, d'innocence, d'humilité chrétienne sur ces dilTérents visages !
LE ROSSEL D'OR
« Jamais je n'ai rien vu de semblable dans les trésors d'Allemagne, d'Italie et de France. Le goût du peuple même, à la vue de ce chef-d'œuvre , se trouve pleinement satisfait et ravi. Des centaines de pèlerins, affluant sans cesse à Altœtting pour déposer au pied de la statue de la Sainte-Vierge leurs prières et leurs hommages, croiraient manquer le but de leur pèlerinage s'ils n'admiraient cette création de l'art français : ce qu'ils admirent surtout, c'est le cheval d'or qui a donné aujourd'hui son nom à l'ensemble : ils le croient tout d'or arabe. Dans la bouche du peuple, il y a ce proverbe : M Qui n'a pas vu le cheval d'or, n'a pas vu Altœtting. )>
« Quant à son origine, je n'hésite point à soutenir que c'est un chefd'œuvre sorti des mains des maîtres de Limoges, vers 1400, et j'ose émettre l'opinion qu'un prince du sang ou une ville a eu l'heureuse pensée d'en faire l'hommage à la reine, à l'occasion du mariage de Charles avec Isabeau.
« Je serais charmé de vous en envoyer une copie dessinée et peinte; mais c'est impossible : la photographie ci-jointe est malheureusement insuffisante, car elle ne peut rendre les couleurs et la splendeur de l'or poli.
Cl II n'y a qu'un moyen : envoyer sur les lieux un habile artiste de Munich qui connaisse les différents styles du Moyen- Age; mais cela entraînerait à de grands frais.
u C'est pourquoi je prie les lecteurs des « Annales « de se montrer indulgents et de vouloir bien accepter quand même cette imparfaite description d'un incomparable chef-d'œuvre de l'art français, jusques alors encore inconnu en France. »
• D' H. SIGHART,
fl Professeur à PreisiDg, en BaTière ».
M. Sighart s'est trompé, ainsi qu'on a dû le remarquer, en prenant saint Jean-Baptiste pour sainte Agnès et saint Jean l'Évangéliste pour une sainte Barbe. L'erreur était facile en ce qui concerne le premier, car, contrairement à la manière ancienne de le représenter, le Précurseur est très-jeune et vêtu d'une robe qui n'a aucun rapport avec son costume habituel fait de peaux de bêtes.
Au reste , il faut toute l'autorité du document écrit du xv* siècle , certifié authentique , pour que nous consentions à voir là saint Jean-Baptiste, précisément en raison de l'anomalie signalée. Mais l'erreur est flagrante relativement à l'autre figure qui est bien, on ne peut en douter, saint Jean l'Évangéliste et non sainte Barbe, l'attribut placé dans la main du personnage ne permettant aucune hésitation. M. Sighart a vu une tour là où il y a un calice
dont la forme ne laisse rien à désirer. Au surplus, voici l'extrait de la lettre écrite par le roi Charles VI au duc Louis, dans laquelle il reconnaît devoir à son beau-frère une somme de xxu mille florins d'or ; cette pièce est conservée aux archives bavaroises :
«... C'est assauoir un y mage de n*^* dame qui tient un enfant, assise en un jardin faict en manière de treille et est esmaillie ledictymage de n"dame de blanc et l'enfant de rouge cler et a ledict ymage un fermail en sa poittrine garni de six perles et un balay, au dessus de la teste de la dicte dame a une couronne garnie de deux balaisseaux et un saphir e seize perles et est tenu la dicte couronne de deux angelos esmaillies de blanc. Et est le dict jardin garny de cinq gros balais et cinq saphirs et trente deux perles, et a un lutrin ou il y a un Hure dessus garny de douze perles, et au deuant du dict ymage a trois ymages d'or. C'est assauoir Sainte Katherine, Saint Jehan Battiste et Saint Jehan Ëuangeliste. Et au dessous nostre ymage a genoulx sur un coussin garny de quatre perles arme des armes de France et deuant lui un Hure sur un stabel d'or. Et derrière n'* dict ymage un tygre et au deuant d'y celluy de l'autre coste a un cheualier arme esmaillie de blanc et de bleu qui tient un heaume d'or, et au dessoubs en bas de Testablement a un cheual esmaillie de blanc et a la selle et le harnoys d'or et un varlet esmaillie de blanc et de bleu qui tient par la bride par une main et en l'austre un baston, et poise environ dix huict marcs d'or et l'establement sur quoy les choses dessus dictes sont ordonnées poise trente marcs d'argent dore. »
Si l'authenticité de cette pièce est incontestable, et elle parait hors de doute, le « Rôssel d'or » doit son exécution au roi Charles VI dit l'Insensé, qui s'est fait représenter lui-même sur le joyau, avec l'un de ses ofiBciers et son cheval. Par conséquent, ce curieux objet d'émail aurait été exécuté en France, et probablement à Limoges, dans les premières années du xv^ siècle, Charies VI, né en 1368, monté sur le trône en 1380, étant mort en 1422.
Il reste à connaître par quelles circonstances ce merveilleux bijou a été transporté en Bavière. M. Sighart nous a donné déjà quelques indications à ce sujet. Voici maintenant ce qu'en dit M. le baron d'Arétin, dans un ouvrage en langue allemande publié récemment, et postérieurement à la date de la lettre du D' Sighart * :
« Les années les plus agitées de la vie aventureuse du duc Louis sont certainement celles qu'il a passées à la cour de Charles VI, son beau-frère. A la suite de la maladie de cerveau du roi , ce fut sa sœur Elisabeth , nom-
4. « Antiquités et œuvres d'art de la maison régnante de Bavière », par M. ie baron d'Arétin
LE ROSSEL D'OR
mée par les Français Isabelle ou Isabeau , qui fut revêtue des plus hautes fonctions. Mais les disputes survenues entre les maisons d'Orléans et de Bourgogne dans l'administration intérieure du royaume ne laissaient pas de repos au pays, et Louis, comme frère de la reine, s'est trouvé mêlé dans les affaires du temps.
a Ce fut au commencement du xv* siècle qu'il vint à la cour de France, où il prit la première place en sa qualité de plus proche parent de la Régente, soutenu par un esprit vif et instruit. Par suite de cette position, il était obligé de tenir un grand train et de faire des dépenses considérables. Or^ les finances du royaume étant fort mauvaises , on ne put lui payer les sommes dues et convenues. La reine Isabeau en vint donc à contracter envers son frère une dette énorme, et, pour s'acquitter, elle se décida à lui donner en payement plusieurs objets précieux de la couronne de France. Parmi ces pièces, le trésor de la vieille église à pèlerinage d'Altœtting eut le bonheur d'en recevoir une en dépôt ou à titre de don. Mais on ignore complètement de quelle façon et dans quelles conditions elle y fut transportée : on doit supposer qu'elle fut donnée par le duc Louis lui-même, ainsi, qu'il fit à regard d'autres objets précieux venus de France et qu'il plaça dans l'église des Femmes (Frauenkirche) à Ingolsiadt, bâtie par ses ordres. La présence de cette admirable œuvre d'art à Altœtting date de l'année i50&...
« Une deuxième œuvre d'art aussi remarquable sur laquelle, outre la
figure du roi Charles VI, on voit celle de sa femme Isabelle de Bavière, à genoux: devant la mère de Dieu, a été conservée jusqu'en 1801 dans l'église paroissiale de la ville haute d'Ingolstadt, qui, pour cette raison, porte le nom de « la belle et bonne Notre-Dame ». Malheureusement, cet objet précieux fut envoyé à cette époque, et à cause d'un grand besoin d'argent, à la monnaie de Munich avec un grand nombre d'autres pièces du trésor de l'église, et fondu * : ce fut une grande perte pour les arts et les antiquités.
« L'œuvre d'émail d'Altœtting est de l'or le plus fin, excepté la partie du bas qui est d'argent doré. Les figures faites avec art sont recouvertes d'émaux. Elle fut sans doute exécutée à Limoges, où se trouvaient les plus habiles émailleurs, vers Van 1400. »
On voit combien les données historiques de M. le baron d'Arétin sont nettes et précises. Elles concordent avec celles du D*^ Sighart, sauf en un point important. Effectivement, le premier affirme que le « Rôssel d'or »
4. Dans un mémoire de C. Becker sur le « Rossel d'or», publié en 1850, les deux œuvres
d'émail sont comparées l'une à Tautre. D'après ce document, les deux objets furent donnés en même temps au duc Louis.