MOUVEMENT ARCHÉOLOGIQUE EN ALLEMAGNE
Cologne, juin 4865.
« Cher monsieur et ami,
« En publiant dans vos «Annales » quelques lignes de moi sur le mouvement archéologique en Allemagne, vous avez singulièrement excité ma vanité ; sous cette impression, je reprends la plume pour continuer, à votre intention, le petit travail commencé.
« Je vous parlerai, aujourd'hui, de l'architecte Frédéric Schmidt, de Vienne, professeur d'architecture et conseiller supérieur des bâtiments; c'est ainsi, je crois, que se traduit son titre singulier : n Oberbaurath » . Je commence par lui, parce qu'on peut bien, à présent, le qualifier de chef du parti gothiquepratiquant en Allemagne. Comnie je vous l'ai déjà dit, M. Schmidt est sorti des ateliers de notre cathédrale, dans lesquels lui et M. Statz étaient les
1. Sur la prière du fondateur des «Annales», M. Reichensperger, savant archéologue allemand bien connu de nos lecteurs, avait entrepris une série d'études sur le mouvement de Tart architectural dans son pays. Les dernières lignes qui aient été insérées dans ce recueil sous la direction de M. Didron aîné étaient précisément Textrait d'une lettre de iM. Reichensperger sur le même sujet, lequel devrait bien éveiller, à notre proQt, l'intérêt des personnes en situation d'imiter ce bon exemple dans les diverses contrées de l'Europe. Décidé à continuer son œuvre critique, M. Reichensperger avait adressé une nouvelle communication aux «Annales archéologiques A, à Fépoque où celles-ci subissaient un temps d'arrêt qui nous rappelle de si tristes souvenirs. Nous avons toujours eu le désir, depuis, d'insérer la lettre de notre correspondant de Cologne; mais l'abondance excessive des matières nous obligea d'en ajourner la publication. Enfin, le moment nous semblant arrivé de prendre un parti, nous demandâmes à M. Reichensperger s'il pensait que sa lettre eût encore assez d'actualité pour offrir à nos lecteurs le même intérêt qu'en 4865. La réponse est trop affirmative pour que nous conservions le moindre scrupule. En outre, cette réponse venant confirmer tout ce que contenait la lettre précédente, la complétant, mais en déplorant que la situation ne soit pas changée, nous la publions à la suite de son atnée. Nous espérons que, de temps à autre, M. Reichensperger voudra bien user largement de l'hospitalité que nous trouvons un si grand bénéfice à lui donner ici : nous le prions de s'en souvenir et nous souhaitons qu'il trouve des imitateurs. (Note de M. E, Didron,)
ANNALES ARCHÉOLOGIOUtS.
ministres de M Zwirner*, architecte en chef de la métropole de Cologne, qui aurait bien fait de régner constitutionnellement et de laisser gouverner ses ministres, car les choses de pure représentation lui convenaient parfaitement, tandis que Tart du Moyen-Age lui était assez étranger. Ce que je vous dis là est prouvé jusqu'à l'évidence par son église de Saint-Apollinaire près Remagen, sur le Rhin.
« Appelé par le gouvernement autrichien à Milan comme professeur à TEcole polytechnique, M. Schmidt s'efforçait de faire revivre l'esprit des premiers constructeurs de la fameuse cathédrale de cette ville, lorsque la guerre de 1859 éclata. Ne voulant pas manger le pain néo-italien, il accepta une position à Vienne où, jusqu'alors, l'éclectisme bureaucratique et académique avait régné presque sans contradiction. Au commencement, tout le monde était fort content d'avoir trouvé des épaules sur lesquelles le Gouvernement pouvait déposer la charge si difficile et même si dangereuse de substituer une flèche en pierre à celle de fonte dont les progressistes avaient doté la tour de la cathédrale de Saint-Etienne. Mais, aussitôt qu'on s'aperçut que M. Schmidt faisait une propagande active en faveur de l'art du Moyen-Age, les
routiniers se mirent en campagne contre lui; on le déclara suspect d'ultramontanisme et ignorant en art « classique », comme c'est l'usage chez nous en Allemagne. Pour combattre, ou affaiblir au moins, le préjugé très-répandu que ceux qui connaissent et admirent le Moyen-Age ne savent pas apprécier les productions des Grecs et des Romains, M. Schmidt provoqua des conférences dans la société la « Wiener Bauhûtte », et il se fit entendre en public sur cet art que nous aimons. Il approfondissait son sujet de telle manière que ses adversaires n'osèrent pas élever tribune contre tribune. Cependant, celte campagne est loin d'être décisive. Une autre vient de s'ouvrir dans laquelle la routine éclectique démasquera, sans doute, toutes ses pièces d'artillerie, afin de les faire jouer contre l'invasion gothique. Or un concours a été ouvert entre six architectes autrichiens pour la construction d'un palais du Parlement (Parlaments-Iiaus), avec pleine liberté pour le choix du style. A ce qu'on m'écrit, M. Schmidt est le seul concurrent dont le plan accuse franchement le style gothique, sans la moindre concession au modernisme académique. Il va sans dire que, d'abord, toutes les attaques se réuniront contre lui; aussi c'est une question de vie ou de mort, en vérité, pour toute cette foule d'architectes qui vivent au jour le jour, en couvrant leur ignorance impuissante par des lambeaux d'emprunts à tous les siècles. A la longue,