CRUCIFIX DU VI« AU IX» SIÈCLE
Premiers crucifix. — La seule image de crucifix, datant du temps des persécutions, qui nous soit parvenue est une caricature ; nous voulons parler du « graffite » découvert sur un mur, il y a quelques années, dans les fouilles du mont Palatin, à Rome, et transporté au musée Kircher où nous l'avons observé. On sait qu'il représente un personnage à tête d'âne attaché à la croix, et un autre personnage dans une attitude en usage parmi les payens pour exprimer l'adoration, avec cette inscription : A^e^afievo; aeêere (pour csêerai) ôeov « Alexamène, adore ton Dieu. » Ce graffite a été tracé, selon toutes les probabilités, au commencement du m*' siècle, dans la partie du palais des empereurs consacrée à l'école palatine, par un écolier qui voulut ainsi tourner en dérision un de ses condisciples accusé d'être chrétien *.
C'était le moment où avait le plus de cours l'imputation calomnieuse et ridicule qui attribuait aux juifs et aux chrétiens de faire de l'âne sauvage Tobjet de leurs adorations, d'après un récit fabuleux de l'histoire mosaïque rapporté par Tacite ; puis il semblait que l'on dût donner le coup de grâce à une secte odieuse en la représentant comme associant dans un même culte l'image d'un supplicié avec la tête d'un animal stupide.
De la connaissance de cette caricature, le P. Garucci concluait volontiers à Texistence de l'image vénérée qui aurait été ainsi dénaturée : les chrétiens d'alors auraient eu des représentations du crucifix, et leur prudente réserve se serait bornée à ne pas en faire l'objet d'un culte public, et à les soustraire aux yeux profanes capables de les interpréter aussi mal. La tunique portée
^. Voir les « Annales Archéologiques », vol. XXVI, p. 5-25.
2. Garucci, « Il crocifisso graffilo » (extrait de la « Civilta cattolica »), 4857. — De Rossi, « Bulletin d'archéologie. » — Martigny, « Dict. d'Ant. chrét. », p. 94. — Voir notre planche, Dgure 4. XXVI. 19
par la figure crucifiée dans la caricature paraît au savant jésuite devoir favoriser cette opinion, sur ce fondement que les condamnés soumis alors à ce genre de supplice étaient nus. L'idée de vêtir celui-ci a dû venir d'une certaine connaissance des crucifix chrétiens qui auraient été habillés, comme le furent plus tard les plus anciens de ceux qui nous sont parvenus.
Ces crucifix sont du sixième siècle et ils déterminent les limites les plus récentes que Ton puisse assigner à l'origine du crucifix dans l'art chrétien; si leur authenticité était contestée, l'autorité de saint Grégoire de Tours suffirait pour ne laisser subsister aucun doute à cet égard.
Le saint évêque rapporte qu'il existait de son temps dans l'église de Saint- Genès, à Narbonne, une peinture où Notre-Seigneur Jésus-Christ était représenté crucifié et ceint d'un voile « praecinctum linteo », dont il avait été recouvert dans les circonstances suivantes : les termes de l'histoire nous laissent du doute sur la question de savoir si, originairement, la peinture offrait le corps du Sauveur dans un état de nudité inconvenante, ou si seulement il était recouvert trop insuffisamment au point de vue du respect, d'où était venu l'usage de le revêtir d'une longue robe. Toujours est-il que Notre-Seigneur apparut par deux fois à un prêtre nommé Basile, lui ordonnant de faire recouvrir son image d'un vêtement *, ce qui fut fait lorsque, après la seconde injonction, Basile se fut décidé à faire connaître à son évêque la vision qu'il avait eue.
Les pères du deuxième concile de Nicée * invoquèrent, parmi les faits propres à constater l'ancienneté du culte accordé aux images, l'histoire attribuée faussement à saint Athanase d'un crucifix qui, en butte à la profanation des Juifs à Beyrouth, aurait miraculeusement répandu du sang. Sigebert, dans sa chronique, rapporte l'événement à l'année 556 et, en même temps qu'il ôte ainsi toute possibilité de le mettre sous le patronage du grand patriarche d'Alexandrie, il lui assure un fondement très-probable '.
D'après dom Ruinart, il paraîtrait qu'un crucifix fut trouvé en 1643 dans le tombeau de Chilpéric, à Saint-Germain-des-Prés.
De ces faits il ne résulte pas que la représentation du Sauveur sur la croix
4. «Cooperi me veslimenlo », est-il dit dans la première apparition; et, dans la seconde, « tege linteo picturam istam. » S. Greg, Turon, « De gloriae martyrum », chap. XIII.
t. Actio. IV.
3. La tradition, rapportée à Nicée, allait plus loin, car ce crucifix était réputé sculpté de la main de Nicodème, comme l'a été de temps immémorial celui qui esta Lucques Tobjet d'une si grande vénération. Le crucifix de Sirolo près Umana, dans la Marche d'Ancône, objet d'un pèlerinage très-fréquenté, est aussi quelquefois attribué à Nicodème, mais plus ordinairement à saint Luc. Tout en laissant ces légendes dans l'obscurité de leur origine, il ne nous paraît
fût nouvelle au vi* siècle, au point qu'antérieurement il ne s'en trouvât pas d'exemple ; mais d'après ce que nous savons d'ailleurs de la marche suivie par l'art chrétien, nous devons croire qu'alors seulement ces images commencèrent à devenir usuelles.
Il nous reste de ce temps-là le crucifix qui, très-probablement, fut offert par saint Grégoire-le-Grand à la reine Théodelinde, pour le jeune Adaloald, son fils, et ce monument n'est pas isolé dans le trésor de Monza : deux petits reliquaires en or émaillé qui, probablement aussi, avaient appartenu à la même princesse, y offraient également deux exemples du Christ étendu sur la croix ^ ; sur les petites fioles en métal, dans lesquelles il lui avait été envoyé des huiles recueillies à Rome devant les corps des martyrs*, on observe, à défaut du Crucifiement lui-même, l'association de la figure du Christ avec celle de la croix, d'une manière qui en est plus voisine qu'aucune autre de celles dont nous avons parlé précédemment. Sur trois de ces précieux restes de l'antiquité sacrée, la croix, surmontée d'une figure en
pas inutile d'en faire mention. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, distinguer entre différentes choses dont une ou deux pourraient ôtre fausses, sans préjudice pour la mesure de vérité qui demeurerait aux autres. Il n'est pas impossible qu'il y ait eu certains crucifix d'une antiquité exceptionnelle et bien antérieure à la pratique générale de ces représentations, sans que Nicodème leur ait prêté rien de plus que son nom, et, d'un autre côté, le docteur juif aurait bien pu acquérir une sorte de demi-talent dans la sculpture, à laquelle il se serait exercé comme passe temps, ainsi que le représente dans ses méditations la sœur Emmerich, sans avoir sculpté aucun cruci6x ou bien sans avoir sculpté ceux qui lui ont été attribués : rien ne prouve, cependant, que cette attribution ne soil pas fondée quant au crucifix de Beyrouth et à celui de Lucques : autant il est sage de ne pas admettre absolument comme matière de fait (on nous pardonnera cet anglicisme) ces dires pieux qui nous arrivent sans appui de documents authentiques, autant il importe dans l'intérêt de la vérité de ne pas en laisser perdre la trace.
Guillaume, roi d'Angleterre, jurait, d'aprôs l'historien Edmer, sur le saint Voult de Lucques, comme sur la plus vénérable des images divines; on en avait répandu des copies d'où est venu le nom de saint Yaudelu, par corruption de saint Voult de Lucques. Le saint Sauf (Sauveur) d'Amiens pourrait appartenir à cette catégorie, quant à la pensée fondamentale, bien qu'il en diffère par la forme.