‹ Annales archéologiquesChapitre 97 sur 184 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Étudier les sacrements dans leurs représentations artistiques : signes sacrés, traduits par des signes populaires; rechercher et conriparer ces œuvres de l'art chrétien dans le mouvement de leur vie et dans la succession de leur histoire; rapprocher l'idée mystique de l'expression artistique, le dogme catholique des sacrements de l'exécution libre des artistes, logeurs du bon Dieu, peintres et tailleurs d'images : voilà certes un beau sujet d'étude pour l'archéologie. Cette étude fut commencée et comme ébauchée par M. Didron, dans les « Annales archéologiques. » Une belle œuvre, un curieux triptyque

i. Voir les «Annales archéologiques», vol. XXI, p. 241; vol. XXII, p. 346; vol. XXV, p. 45.

M. Tabbé Sagelte a bien voulu répondre à Tappel que nous lui avons adressé, et trailer avec certains développements le magniGque sujet des Sacrements, source principale de l'art chrétien, comme le dit excellemment noire collaborateur. Ce sujet avait une singulière attraction pour le fondateur des « Annales». M. Didron atné voulait en faire Tobjet d'une série d'articles basés sur le curieux tableau de Van der Weyden; malheureusement, il en fut de ce thème comme de celui des « Triomphes » et de tant d'autres : à peine ébauchés, ils ont échappé à la plume savante et ingénieuse que la mort a brisée trop tôt dans la main de celui que nous pleurons.

M. Sagette reprend ce beau travail des Sacrements à son point de dépari et, naturellement, avec les idées d'un archéologue érudit doublé d'un ecclésiastique prudent. Nous l'approuvons, et nous espérons que nos lecteurs partageront notre sentiment. On trouvera peut-être que la théologie prend une place bien considérable dans Toeuvre de notre collaborateur; mais on comprendra aisément la raison qu'en donne l'auteur lui-môme. Il ne nous était pas permis, d'ailleurs, notre responsabilité étant grande, de confier cette étude à un laïque, car la question est délicate et eût été pour lui comme une route charmante et facile a parcourir, en apparence, mais dont les fleurs dissimulent des pièges très-dangereux dans lesquels il est aisé de tomber. Pour éviler de faire des faux pas quand on entreprend un semblable voyage, il est essentiel d'èlre soutenu et guidé par une science toute spéciale : la théologie.

{Note de M. Éd. Didron.)

de Van der Weyden en fut l'occasion ou le prétexte, et devait comme fournir le texte à développer, tout en illustrant de ses vives et naïves images chacune des divisions naturelles de ce grand poème de l'art en sept chants. iNotre maître avait donc jeté quelques idées en avant, et se disposait à développer cette riche matière. La mort a glacé cette vaillante main. Il s'est couché, pour ne plus se relever, sur ce sillon à peine commencé, après avoir défriché et ensemencé tant d'autres sillons dans le vaste champ de la science, où il fut un devancier, presque un initiateur, et toujours un si puissant et infatigable ouvrier. Il faut maintenant qu'un autre ouvrier, un humble disciple du maître, quoique à peine connu dans les « Annales archéologiques » , reprenne le travail, recommence le sillon, et s'applique à cette étude pour la plus grande gloire de Dieu dans l'art chrétien, et pour la continuité de la même pensée, la suite des mêmes traditions dans l'œuvre de nos chères « Annales. »

Nous allons donc reprendre cette étude, nous aidant des indications du maître, des documents qu'il a réunis, des représentations et des images qu'il a comparées, nous complétant aussi des notes et du crayon de l'héritier de son nom, de son œuvre et de son talent. Nous allons la reprendre presque sans préparations, à peu près sans science, avec des vues et des idées que les lecteurs des « Annales », si familiers qu'ils soient avec le mysticisme de l'art et la gravité de la science archéologique, trouveront peut-être trop mystiques et trop graves. Nous craignons de trop pencher et de tomber dans la théologie, notre étude habituelle et qui naturellement va donner à nos vues sa direction, couvrir nos idées de sa teinte cléricale. Cependant (nous disons ceci pour notre excuse préalable et pour disposer nos lecteurs à l'indulgence en les préparant à mieux nous comprendre), cependant la théologie n'estelle pas la racine de l'art? Oii trouver un art sérieux, un art véritable, un grand art, pratiqué par n'importe quel peuple de l'histoire, qui ne remonte pas à des origines sacrées, qui n'ait été déposé par des mains sacerdotales dans un berceau hiératique, et qui ne tire sa sève et sa vie, son inspiration et sa puissance, d'une théologie? Des souvenirs et des noms, depuis la mystérieuse Egypte jusqu'à la Grèce élégante, depuis TEtrurie sacerdotale jusqu'à la Gaule druidique, se présentent pour preuves et pour exemples, nous dirions même pour modèles, à l'art contemporain. Oui, sans doute, la théologie est la racine de l'art : « Egredietur virga de radice Jesse, et flos de radice ejus ascendet. » Nous ne craignons pas de profaner le texte sacré , d'amoindrir le texte prophétique en l'appliquant à l'art , au grand art, dont Jésus, le Verbe fait chair, est la forme plastique et le parfait

2Va

ANNALES AHCHÉOLOGIQUES.

exemplaire. Comment étudier, comprendre, admirer et pratiquer l'art chrétien du Moyen-Age, sans connaître un peu la théologie, pour remonter aux sources, expliquer les signes et pénétrer dans l'intelligence de ces lignes et de ces images qui ne sont guère que de la théologie exposée aux sens, pour frapper l'esprit et soulever le cœur des chrétiens? Dès lors, on le voit bien, théologie et archéologie sont ici parallèles, s'éclairent mutuellement, se démontrent et se contiennent l'une Tautre. Mais l'archéologie, on le comprend, comme une servante, soutient sa maîtresse qui la dirige et la relève en s'appuyant sur elle. Il n'est pas même nécessaire d'être un théologien complet, d'avoir fait de cette science reine et maîtresse, de cette science du divin et du surnaturel, son étude principale, pour sentir, en face d'un monument de l'art chrétien, en face d'un monument du Moyen-Age, que la théologie le porte et le nourrit, l'anime et le transfigure. Ceux-là sont vivants encore, malgré les siècles qui les déforment et les générations qui les mutilent, tandis que les monuments de notre temps, même imités, même copiés sur les œuvres de nos pères, n'importe la science et le talent, n'ont point de vie propre. « Nomen habes quod vivas, sed mortuus es. » Ils sont posés sur le sol, ils n'ont pas germé de ses entrailles sous l'action féconde de la théologie.

Un jour, par un splendide soleil de juin, je visitais Chartres, la grande Notre-Dame de Chartres, cette Notre-Dame qui de « soubs terre »» s'est épanouie au soleil et s'est élevée si haut dans le ciel, ce beau chêne, maintenant chrétien et baptisé, sorti du gland prophétique, déposé dans la crypte par les mains sacerdotales des druides. L'édifice est noirci par le temps, outragé par les hommes. Les piliers qui soutiennent les admirables voussures du portail septentrional chancellent, et on leur a mis d'ignobles béquilles pour les soutenir. Le chancel du chœur est aveuglé et défiguré de plâtres et de stucs; les vitraux sont troués ou mal rapiécés. A peine un commencement de restauration intelligente et respectueuse ; mais qu'on est loin encore de la restauration complète et définitive de Notre-Dame de Paris et de la Sainte-Chapelle! Et cependant, malgré tout, le monument est vivant. Il enfonce dans le roc ses racines de granit; il élève dans le ciel le faîte sublime de ses deux flèches, sœurs, mais non jumelles; il épanouit au soleil sa splendide floraison de pierre et déroule ses innombrables cohortes de statues. Et tout cela, tout cet ensemble, tout ce poème grandiose et délicat, tout cela vit, palpite, monte, s'élance, fleurit et chante; tout cela est ferme, fort, inébranlable, parce que tout cela est attaché par des racines puissantes au sol qui le nourrit de la sève éternellement jeune et vivace de la théologie.

Que l'on considère la grande cathédrale de tous les côtés et à tous les points de vue : en face de chacun de ces deux portails du nord et du midi que Ton admire comme deux poèmes de pierre sculptée, qui chantent la Bible et la légende; en face du portail central plus simple, et qui se sacrifie pour attirer tout le regard et l'admiration au profit des deux tours qui soutiennent si fièrement les deux clochers si harmonieux dans leurs proportions dissemblables ; que Ton grimpe aux galeries extérieures pour mieux mesurer de l'œil les lignes gigantesques et comme l'ossature du monument, tout en jetant par échappées un regard ébloui sur les perspectives des collines verdoyantes du pays chartrain ; que Ton rentre dans l'édifice, et que l'on soit ravi de l'oEfil, de la pensée et du cœur, à ces voûtes si hardies, si calmes, si sereines, si 4:élestes des trois grands nefs, éclairées de vitraux du même style magistral, du même siècle théologique : sous toutes ses faces et dans tous les détails, le monument est un, l'édifice est debout, l'idée est vivante. C'est de la théologie en pierre; c'est de la scolastique en architecture, un peu raide peut-être, comme sa sœuV la théologie, mais aussi puissante, aussi lumineuse, aussi indestructible. C'est une vraie Somme de théologie, inspirée et comme modelée sur la « Somme théologique » de saint Thomas. C'est un jour de pèlerinage à Notre-Dame que la cathédrale m'apparut. Elle était pavoisée des couleurs de la Vierge, et les foules s'alignaient en procession, au chant des litanies, ces belles exclamations, vives, ailées et triomphantes. Mais le vieil édifice était aussi profond que les foules, aussi vivant que les pèlerins; disons mieux, il était vivant de la même vie, palpitant de la même émotion que l'orateur sacré, dans la chaire, nous assurant, d'une voix vibrante, le salut au nom de Marie; il était aussi pieux que les fidèles se pressant à la table sainte, aussi vénérable que le prêtre, à l'autel, offrant le saint sacrifice sous ces voûtes six fois séculaires. C'est la vie puissante et multiple des sacrements qui soulevait ces pierres et remuait ces cœurs.

La vie des sacrements; ces paroles nous ramènent plus directement à notre sujet. Il faudrait montrer comment tous les membres de l'architecture de nos pères et tous les détails de l'édifice sacré sont animés de cette vie multiple des sacrements. C'est elle qui les « informe », pour ainsi dire, qui les dessine dans leur régularité géométrique, qui les sculpte dans la variété de leurs attitudes, et les soulève vers le ciel. C'est la vie des sacrements qui circule dans la cathédrale et qui rend vivantes toutes les œuvres de l'art chrétien. En effet, c'est pour les sacrements que l'édifice est conçu, bâti, sculpté, peint, ajouré, transfiguré ; c'est pour leur faire une demeure, un palais, un tabernacle dignes de leur grandeur, et en même temps un théâtre digne de leur

action; un corps, et comme un organisme qui s'assouplit et s*anime au souffle vivifiant de l'Esprit septiforme : c'est un cadre, splendide où les signes divins viennent se ranger, se grouper, et parler aux sens le Verbe de Dieu. C'est pour eux que l'édifice chrétien couvre l'entrée, comme une initiation, des ombres de son porche; c'est pour eux qu'il creuse ses chapelles, comme dans le triptyque de Van der Weyden, autour de la grande nef qui se prolonge elle-même en perspectives mystérieuses pour conduire à p'autel, centre et foyer de la vie des sacrements. C'est dans l'édifice sacré que tous les sacrements sont administrés, les sept sacrements, moins un peut-être, l'extrêmeonction, que le prêtre porte aux malades. Mais encore le Moyen-Age abritait ses Hôtels-Dieu à l'ombre de ses cathédrales, pour couvrir du même toit la vie et la mort du chrétien. L'église se prolongeait jusqu'à la couche du moribond et soulevait ses dalles pour ensevelir les corps portant le germe de la résurrection avec le sceau vénérable des sacrements. Enfin les prescriptions de la liturgie veulent que l'huile sainte soit conservée dans le lieu saint, non loin du tabernacle. A ce point de vue, le tableau de Van der Weyden est d'une grande portée mystique et d'une haute signification théologique. C'est du sacrifice de la croix, qui se renouvelle à l'autel, que coule la source des sept sacrements; c'est dans l'enceinte sacrée de l'édifice chrétien que chacun des sacrements vit et demeure, se donne et s'administre, pour la sanctification des âmes et pour l'édification définitive du temple vivant dans la Jérusalem nouvelle, où l'agneau, devant le trône de Dieu, doit offrir et chanter son sacrifice eucharistique, après avoir rompu les sept sceaux du livre de vie.

Mais il est temps de sortir des généralités vagues et de donner la définition « le nombre et l'ordre des sept sacrements. Ces notions un peu théologiques, nos lecteurs nous les pardonneront : elles sont indispensables pour donner à cette étude un peu de sens et quelque portée. D'ailleurs, nous ne ferons que les rappeler à des esprits qui retrouveront sans effort la trace de cette lumière, et se reconnaîtront sous l'action de cette vie des sacrements. Nous tâcherons, tout en employant la scolastique de saint Thomas, développée par Suarez, ces deux grands théologiens catholiques, de la réduire à parler le langage de nos jours; et peut-être, hélas! n'y réussirons-nous que trop, en ne lui conservant patô la rigueur de ses termes et la précision de ses raisonnements.

Le sacrement est un signe sensible de la grâce invisible. Donnons tout d'abord cette définition qui n'est pas la plus complète, mais qui, plus simple, nous permettra de nous arrêter à cette grande idée de « signe » qui rattache de si près le sacrement à l'art. Plus tard, nous donnerons d'autres définitions

plus complètes, qui nous fourniront des notions plus claires et mieux déterminées, en cette grande et délicate matière. Le sacrement est donc, avant tout, un signe. Il repose essentiellement sur cette « condition » de notre nature « composée » où Tâme anime le corps, vit et se meut avec le corps, communique avec le monde de l'esprit et de la matière par le corps, et, par le corps, se relie à l'Eglise en communiquant à la grâce. — « Admirandum sane divins sapientiae artificium », dit un grand théologien; c'est assurément un admirable artifice de la divine sagesse et un indice singulier de la puissance, infinie du Verbe divin, qu'il ait fait des choses caduques et changeantes, par leur apparence extérieure, le ferme fondement de l'édifice étemel ; et que, sous des signes, tirés des éléments corporels, auxquels il ne semble être rien de plus élevé ni de plus divin que dans les autres choses, il ait voulu que les célestes mystères et tout le salut spirituel de l'âme fussent contenus ^ L'âme humaine vit donc, rayonne à l'extérieur et se développe par les signes. Elle ne communique à la lumière, à la vérité, à la société, que par les signes; par les signes aussi elle communique à la grâce, à la justice, à la charité, au monde surnaturel, comme au monde naturel et sensible. Par les images visibles, nous dit TAréopagite, nous montons, selon la mesure de nos forces, aux divines intelligences : a Nos visibilibus imaginibus ad divinas intelligentias, pro virium nostrarum modo conscendimus. » (De Eccl. hier., caput primum.) Si tu étais incorporel, nous dit le grand orateur, après le grand métaphysicien, il t'aurait fait des dons incorporels; mais maintenant, comme ton âme est jointe à un corps, il te livre les intelligibles, sous le voile des sensibles ^ Citons encore cette parole de saint Grégoire-le-Grand qui va plus loin, et qui nous montre non-seulement la nécessité des signes, mais encore la convenance que ces signes soient administrés par des hommes : — « Il fallait que, par le ministère des hommes, les dons spirituels nous fussent donnés, afin qu'en recevant extérieurement les sacrements, nous fussions remplis intérieurement de la grâce divine » ^ Du reste, c'est la parole si connue et si souvent citée de saint Paul qu'il faut rappeler encore ici : « Invisibilia enim ipsius a creatura mundi, per ea quae facta sunt intellecta conspiciuntur ; sempiterna quoque ejus virtus et divinitas. * »

Tel est donc le dessein de Dieu, tel le besoin de notre nature, tel le plan de la Rédemption, de nous communiquer la lumière et l'intelligence par le

Page 1