CHAPITRE DOUZE
1 — L’arrivée de nos trois soeurs à Montréal ; ce qu’elles y
firent d’abord. 2 — Et l’état de leur bâtiment.
Tous les habitans de Ville-Marie qui n'estols qu’en nombre de 25 à 30 familles pour lors accourois à l’envie voir les Filles de St-Joseph qui estois venues en 1300 lieues pour les consoler et servir les malades. Chacun d’eux s’efforçait de leur témoigner leurs gratitudes et de les complimenter à leur mode qui n’étoit pas d’une grande politesse; mais qu’on remarquait clairement sortir d’un eoeur plein de consolation et d’affection tout ensemble.
La maison de Mademoiselle Mance fut toujours pleine de ces bonnes gens jusqu’à ce que chacun eut fait son tour ; après quoy elles leur rendirent la pareille, les visitant tous dans leur maison accompagnées de leur confesseur, Monsr V’gnar et de quelques personnes amies. Ces bons habitans les reçurent avec toutes les démonstrations d’estime et d’amitié dont ils estois capables et les voulant régaler avec du lait, de la citrouille cuite dans la cendre et du bléd’inde grillé dans le feu, comme ce qu’ils avois de meilleur. Les pressant fort d'e manger, ce qu’elles ne voulurent point faire et n’olrois point sorty du tout, si Monseigr de Pétrée ne leur avait ordonné dès Kébec de le faire pour consoler ce bon peuple; qu’il prévoyait bien en estre édifié et consolé.
Le Montréal estoit pour lors fort petit en nombre d’habitations et en terres défrichées chacun n’ayant qu’un fort petit désert à cause que les Yrocois nos ennemis ne permettois pas de s’écarter beaucoup de son voisin afin d’en
Mém. Sr Vlorin— 8 -
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ffître secouru au besoin; joint qu ii n y avoit que 18 ans que led. Montréal étoit. commencé et encore eu fort petit nombre comme vous avez pu le voir dans les premiers chapitres de cette histoire.
Mais le Seigneur donnait tant de bénédiction aux travaux de ce petit peuple, qu’ils reeueillois autant de bled de la semence d’un seul minot que nous fesons aujourd'hui' de 28 et 30 sans liyperbolle. Aussy vivaient-ils en saints, tous unanimement, et dans une piété et Religion envers Dieu telles que sont maintenant les bons religieux. Celuy d’entre eux qui n’avait pas entendu la Ste messe un jour de travail, passait parmy les autres quasy pour excommunié à moins qu’il n’eût des raisons et empeschements aussy forts qu’on en demande aujourd’hui' pour s’exempter de péché mortel, aux jours de fêtes et dimanche. On voyait tous les hommes de travail à la première messe qui se disoit avant le jour pendant l’hiver et dans l’esté à quatre heures du matin, aussy modestes et recueillis que le pouvois <estre les plus dévots religieux; et toutes les femmes à une autre qui se disait à huit heures qui ne cédaient <m rien à leurs maris en dévotion et vertu. Rien ne fermait à clef en ce temps ni maison, ni coffre, ni caves, tout estoit ouvert sans jamais rien perdre. Celuy qui avait des commodités à suffisance (k) en aidait celuy qui en avoit moins, sans attendre qu’on luy demandât; se faisant au .contraire un fort grand plaisir de le prévenir et luy donner cette marque d’amour et d’estime, quand l’impatience avoit fait parler durement à son voisin ou autre on ne se couchait point sans luy en faire excuse ià genoux. On n’entendait pas parler seulement du vice d’impureté, qui estoit en horreur, mesme, aux hommes les moins dévots en apparence. Enfin c’étoit une image de la primitive église que ce cher Montréal dans
k) de surplus.
Mémoires de Sœur Morin
son commencement et progrès, q’est-à-dire pendant 32 ans, ou environ ; mais ce temps heureux est bien passé, la guerre continuelle des Yrocois ayant obligé notre bon roy d’envoyer dans le Canada à plusieurs fois cinm ou six mil hommes soldats et officiers, qui ont VuMe~ la vigne du beigneur et établi le vice et le péché qui est presque aussy commun à présent, que dans l’ancienne France. Même les plus grapds crimes, ce qui fait gémir les gens de bien surtout les missionnaires, qui se consacrent à prescher et exhorer et n’en voient pas grand fruit, regrettant et pleurant avec sanglots ces heureuses années, où la Vertu fleurissait ( l ).
Je reviens à nos chères Soeurs qui s’imposèrent une closture inviolable aussy tost qu’elles eurent achevé de visiter les bonnes gens; ce qui dura deux jours. Elles s’emménagèrent dans un petit cabinet dans lequel elles mirent 3 lits et ce qu’elles avolis apporté de meubî,es et ustensiles qui ne tenois pas grand place Mademoiselle de la Bartillière que Mademoiselle (m) avoit laissée en sa place pour gouverner son hospital, les reçut fort honnestement, les régala de son mieux et leur laissa le soin de gouverner les malades et ne s’en mesla plus, se réservant le seul soin de leur donner de quoy. Elles commencèrent leurs fonctions d’hospitalières avec grand plaisir et ce qu’elles purent pratiquer des règlements dans leur petit cabinet, qui leur servait à tout office. Elles mangaient avec lad. demoiselle et estois avec elle la plus grande partie du jour prenant connaissance de la maison, puisqu’elles y devois demeurer quelque temps, en attendant que celle qu’on leur destinait fut en estât de les recevoir. Il y avoit encore beaucoup à faire et Monsr. l’abbé de Quélus, Monsr.
l) Ce tableau pourra paraître exagéré en bien comme en mal, surtout en mal.
m) Mance.
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1) ’aillebout, gouverneur général (n) du Canada, qui s étoit retiré aud Ville-Marie pour les raisons que j’ay dit ci-de¬
vant et Mons. de Chomedy s’étois chargés avant le départ pour France de Mademoiselle Mance de faire accomplir son dessein qui nestoit pas fort somptueux comme je le di¬
rai si après.
n) pour ancien gouverneur ou ex-gouverneur.