CHAPITRE QUATORZE
1 — Comment nos soeurs passèrent la première année dans Ville-Marie . 2 — Ce qu’elles souffrirent dans leur bâti¬
ment.
Nos trois premières mères que je peux appeler les victimes de la v?oi:£ eurent de quoy contenter le désir ardent qu’elles avois de souffrir, pour leur divin epoux crucifié, qu’elles estois venu chercher en Canada pour l’y trouver plus advantageusement et s’unir à luy plus intimement.
Aussy tost qu’elles furent enfermées dans cette nouvelle maison tant désirée de Ville-Marie, elles commencèrent à pratiquer les règles d’une grande ferveur et exactitude autant que le peuvent faire trois personnes qui fournissent, à tous les offices de la communauté et des pauvres maladies sans estre aidées de personne; n’ayant pas même de servantes à la cuisine des malades; 6s qu’elles ont soutenu plus de 25 ans. Elles travaillois vigoureusement et rte s’épargnois en rien. Celle qui en fesoit da vantage estoit la plus pieuse et contente. Elles dressèrent leur petit ménage et s’acchetèrent des provisions pour vivre, ma Sr Macé estot l’économe pour lors.
Voicy en quoy consistait leurs bourses. Monsieur de la Dauversière prit sur la fondation deux mil livres pour payer les frais de leur voyage et celuy de deux domestiques engagés pour 3 ans, selon la mode du temps, qu’elles amenèrent avec elles pour défricher de la t'erre. Il leur mesnagea sur cette somme 3 ou 4 cens livres, qu’il employa en marchandises, toiles, étoffes et souliers pour elles
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et, leurs gens à La Rochelle qu’elles apportèrent. En quoy consistait tout leur bien, de cela, elles achetèrent du bled, du lard, des pois, des fèves et de l’aflflMle salée et de la citrouille pour tout fruit de dessert. . e^es
vécurent pendant plus de 20 ans et du pain tas^et tout cela en petite quantité. Ce qui le fesoit trouver bon avec l’amour de la pénitence et Ste pauvreté qui asaisonnoit le
tout, et le faisoit trouver de bon goût.
Monsieur de Chomedv lui envoyet quelques fois de la '^clfair d’orignal et Mademoiselle Mance aussy. L’orignal est une bête sauvage faite à peu près comme le cheval mais plus grande et légère à la course, cm la tue 1 hi\ei dans le temps que les neiges sont grandes à coup de fusil et d’épée car ils sont furieux et se jettent quelques fois sur
ceux qui les tuent, les étouffent dans la neige, ou les assomment à coups de pieds. Ils ont les cornes branchues comme les cerfs de France, mais grosses et sans pointes. La vian de de ces animaux est presque comnte du boeuf et sent un peu la venaison. C ’étoit là les repas friands de nos chères
Soeurs, et quelque peu de poisson frais que leur donnait les ruesmes personnes ou Messieurs les prestres du séminaire de St-Sulpice qui commencèrent à les affectionner, particulièrement Monsr. Souart dont je parlai naguère comme médecin il e,stoit supérieur dud. séminaire en l'absence de
Mjonsr. l’abbé de Quélus, (t) à cause de quoy il leur ran dait des visites avec Monsr. Vignar leur confesseur et il fut
beaucoup édifié de leur vertu et cherchait les moyens de leur aider dans leur établissement qffe Monseigr. de Pétrée
n’avait pas voulu consommer 'par! complaisance ù Mond. sieur de Quélus (n) pour les raisons qque j’ay dit ci-de-
t) repassé en France le 22 octobre 1659 sur l’ordre même du roi. Voir Mém. S. H.
u) Monsieur de Pétrée lui-même était peu en faveur de l’établissement des hospitalières de St-Joseph.
Mémoires de Sœur Morin
vaut; il les encouragait à souffrir et les défendit auprès de ceux qui désapprouvois leur fermeté à ne vouloir pas s’unir aux liospres die Kebec; ce qu’on vouloit faire passer pour entestement.
Monsr. Galinier prestre et éconosme du dit Séminaire, grand serviteur de Dileu, estoit du mesme sentiment et les affectionna et servit a la suite en beaucoup d 'occasions. Ces - Messieurs avec leur confesseur Monsr. Yignar, Monsr. Chomedy et Mademoiselle Mance estois tout ce qu’elles avois d’amis en Canada et les Rdes mères Ursulines de Kébee entre les personnes distinguées; car le menu peuple les auroit. bien adorées pour l’estime qu’ils en avois tous, Etc. Mais ce peuple estant pauvre ne les aidoit point à subsister ni ne pouvoit pas les establir dans les formes puisque Monsieur de Chomedy, qui estoit considéré pour sa vertu, qui n étoit pas commune, et pour sa qualité de gouverner, n’y put rien faire, ni Mademoiselle Mance, qui se trouvait beaucoup blessée de ce refus, qu’elle disoit estre fait à Messieurs de la grande Compagnie, qui avois ( — S/ O Xh p; té les Filles de St-Joseph et rejeté lesd. Religieuses qu oi leur avoit déjà proposées, et à feu Monsr. Ollier, instituteur et premier supérieur du dit séminaire de St-Suipîee, qui avoit signé leur contrat d’établissement un an 4,vant sa mort. Tout cela n 'estoit pas suffisant de refrc jüir le zèle de Monsr. de Quélus pour faire renvoyer nos Hoeurs de France ou les unir auxdi. Hospitalières.
Ce combat a duré 12 ans que nous pi unes le voile et la stabilité, comme je le dirai en son lieo Croyez, mes Soeurs, qu’il a fallu bien du courage et ûe la force pour le supporter avec, toutes les autres peinai qui accompagnois celles-là. Celle du froid qu’elles ont souffert pendant plus de 28 ans est extresme. Vous savez que celuy de ce pays ne peut estre compris que par ceux qui le souf J frent. Leur maison estant trouée en plus de 2 cents endroits. Le vent et la neige y passois sans peine, dan 1
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chambre commune et dans les cellules, dans le cabinet, dans l’escallier, le grenier, enfin partout, mesme dans le jubé et petit choeur S’en estoit de mesme dans les salles et appartements des pauvres, de sorte que quand il avoit neige et venté la nuit, une des premières choses qu’on fesoit le matin estoit de prendre des pelles de bois et le balai pour jeter dehors la neige qui estoit proche des portes et fenestres et ailleurs en bonne quantité. Ajoustez à tout ceci qu’elles n’avois point de caves, ni pour elles ni pour les pauvres et qu’elles ne pouvois garantir aucune chose de la gelée, pas mesme le pain qui estoit aussy dur que les pierres. Il le falloit faire rostir devant le feu pour le pouvoir couper et en manger au repas et l’eau qu’on mettoit sur la table pour boire s’v glaçoit en l'espace d’un quart d’heure; le vin mesme qu’on avoit pour les pauvres estoit gelé en glace ; leurs viandes, leurs bouillons de mesme ; à peine avoit-on le loisir de manger sa petite portion, les dernières bouchées estois aussy froidies que la glace et toutes gelées quand on desservoit quelque chose dans le plat; une chose avoit-elle de bien qui estoit de faire grand feu l’hiver, mais aussy tost qu’on sortoit d’aaprès, on ne s’en sentoit’ plus cause du fret de la chambre. Elles fesois couper du bois par 2 hommes dont j’ay parlé et le fesois amener par des habitants à qui elles payois 3 livres par corde.
Monsieur Vignar leur ordonnoit par obéissance de se chauffer et venoit exprès avec ÎMons. Scuart voit s’il v avoit bon feu, et y mettois du bois dedans quand ils n’en trouvoit pas assez.
Ainsi passèrent-elles cette première année avec plusieurs travaux de corps et d’esprit mais avec consolation intérieure par le grand amour qu’elles avois pour leur sainte vocation.