CHAPITRE SEIZE
1 — Ce qui se passa de plus remarquable dans le cours de l’année 61. 2 — Elles reçoivent 3 filles qui demeurèrent peu dans leur maison. 3 — Madame Daillebout y entra pensionnaire et le bon homme Joineau. se donne à Elles.
Nos chères soeurs s’estant résolues de demeurer en Canada renouvelèrent le désir d’y pratiquer la sainte pau. vreté dans un degré éminent; >ce qui ne les affligoit pas; bien loin, c’étoit pour elles une consolation d’estre en cela plus conformes à leur divin époux qui a voulu vivre d’au mènes en ce monde. Elles comprirent bien dès ce moment qu’elles apprirent la perte de leur fondation, qu’elles ne pouvois pas subsister autrement. Cette première année tous leurs amis s ’intéressois à les aider mais cela ne leur ôtait pas la nécessité de se donner beaucoup de peines et de soins.
Monsr. de Chomedy leur concéda une habitation de cent arpents de terre en bois de bout au nom de messieurs de la grande Compagnie ' comme j’ai dit ci-devant, qui s’y estois engagés dans le contrat d’établissement, ( g ) et à plusieurs autres advantages auquel^ ils n’ont pas enepre satisfait. Elles commencèrent à faire nettoyer quelque morceau de ces terres à mesme qu’elles en prenais le bois pour se chauffer et comme cela ne put pas estre assez tost fait pour leur donner du pain à manger, messieurs les Seigneurs leur donnèrent l’usage de 4 arpents de terre dans leur domaine où il y avoit peu de dépenses a faire pour
g\ contrat de l’établissement de l’Hôtel-Dieu.
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quelques années afin qu’elles y fissent semer du bled pour se nourir. Ce qu’elles firent pendant qu’on travailloit à nétoyer des terres sur l’habitation de St-Joseph. Et tout cela se fesoit par les 2 hommes qu’elles avois amenés de France. Ce qui fait connaistre que ces semences et récoltes n’étois pas fort grandes. Cependant Notre Seigneur y donnoit tant de bénédiction, qu elles recueillois du bled poui elles et pour payer leurs domestiques Car elfes n’avois point d’argent; elles vendois ce bled pour en avoir mais ce ne fut qu’après la succession du bonhomme Joineau (h) dont voici l’histoire.
Cet homme étoit un vieux garçon assez dévot qui se blessa la teste grièvement en tombant du haut de sa grange. On l’amesna aussy tost à l’hospital comme les autres où il guérit enfin contre son attente. Il fut si satisfait des bons services de ces charitables hospitalières, qu il crut ne pouvoir leur témoigner sa reconnaissance qu’en se donnant à leur service pour toujours, avec ce qu ’il avoit de bien; qui consistoit en 15 arpents de terre, dont la moitié étoit en valeur, une petite grange de bois pour mettre sou bled à couvert. Proche de cette grange, il s’étoit creusé une cabane soubs terre approchant de celles des saints hermites de la thébaïde. On y voyoit du jour que par la porte ; sa cheminée estoit une vieille souchle pourrie qui conduisoit la fumée de son feu dehors si droit que rarement fumoit-il [vivait] dans cette grotte. Il a demeuré seul en ce lieu plusieurs années proche du bois de bout et par conséquent en grand risque de la vie à côté de'J ^rocois.
I Joineau avoit encore une vache et un cochon; ce qui flut d’une grande douceur à nos chères Soeurs, car la vache leur donna du lait et le cochon du lard après sa mort;
h) Mathurin Joanneau (E. Z. Massicotte. Les colons de Montréal no. 2G8).
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et quoy que tout ce bien fut peu de choses, croyez mes Soeurs que cela leur fut beaucoup dans la nécessité où elles étois de tout et que ce bon homme leur fut d’une grande consolation par le soin qu’il prit à la suite de leurs travaux domestiques et travaillant luy-mesme de grande affection à nettoyer de la terre et commença à bastir une cabane à St-Josepli (i) pour y loger sur le lieu les hommes qui y travaillois soubs sa conduite.
Ma soeur Macé- m’a dit, et je l’ai aussy su, qu’il ménageoit toutes choses et prenoit plus, de peines «pie sy c ’avait été pour son intérest particulier ; ce qui nous oblige toutes à prier Dieu pour son âme si elle étoit encore en purgatoire Je vous dirai encore que ce bon vieillard, se voyant comme à charge à nos Soeurs, ne pouvant plus Travailler il voulut aller en France quoy qu 'elles firent le possible pour le retenir et recueillir quelque bien, qu’il y avoit encore. Ce qu’ayant fait il alla chez nos Soeurs de la Flèche où il est mort avec des marques de son salut par la bonne vie qu’il a menée et cherchant toujours les Filles de St- Joseph. Il ne me semble pas hors de propos de dire ici que c,e bon homme avoit la dévotion de jeûner un jour de chaque semaine où tous les ans il changoit de jour et n’en exclut pas le saint dimanche ni les jours de festes et de pasques et noël mesme avec grand zèle et dévotion ; ce qui mortifioit un peu la dépensière qui étoit obligée de luy préparer son manger à part. D’où vient que plusieurs fois on s’essaya de lui faire changer ces jours mais inutilement.
Monsr. le curé de notre paroisse- qùoy que docte et éloquent y perdit sa rhétorique; Monsr. Souart s’y est pris à plusieurs et diverses fois sans y rien gagner en quoy il étoit repréhensible de ne pas soumettre sa dévotion au jugement de son pasteur; mais il paroissoit, avoir si bonne
il sur la terre de St-Joseph.
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intention et désir de plaire à Dieu par son jeûne que je ne puis croire que sa majesté n ait pas eu cette oeu\ie agréable.
Mademoiselle Mance connaissant la grande incommodité où étois nos Soeurs pour le logement leur douna une cave, qui leur fut d’une grande douceur pour elles et les pauvres malades, tant l’hiver que l'été; mais elle étoit un peu loin et falloit passer une cour pour y aller ; ce qui etoit fort incommode l’hiver dans les grandes neiges elle leur donna encore deux chambres dans le mesme appartement, et deux petits cabinets clans lesquels elles pratiquèrent deux parloirs, savoir : celuy des Soeuùs et celuy des laïques; Une grille ou jalousie de bois entre deux. A côté de ce parloir étoit la première chapelle de Ville-Marie de 8 à 9 pieds en carré dans laquelle on posa le tour avec une petite grille à côté pour la commodité de la dépositaire et pour traiter les affaires de la mauon et choses plus secrettes. L’une des dt. chambres fut destinée à faire la cuisine et le réfectoire tout ensemble qui en avoit servy à Messieurs du séminaire quand ils arrivèrent à Ville-Marie pour s’y établir. L’autre chambre a servy à Madame Daillebout (j) pendant qu’elle demeura avec nos Soeurs, et après on en fit un petit dortoir où il y avoit 3 lits sur des tréteaux. Ces petits offices les mirent un peu à leur aise d’une manière, quoy que dans la pratique on y trou- ^ va bien des incommodités notables.
Dès le premier hiver elles reçurent deux novices. La première fut Mademoiselle de Belestre (L) qui étoit passée en France en Canada avec Mademoiselle Mance en la compagnie de nos Soeurs; mais elle en sortit bien tost aussy
j) Barbe de Boulongne, veuve de Louis d’Aillebout, 3e gouverneur de la Nouvelle-France.
kl Perrinne Picoté de Belestre arriva en 1659 et épousa plus
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bien que Mademoiselle Moyen ( l ) fille adoptive de Ma de moiselle Muloy (m) qui estoit venue un an après elles de France et qui étoit en grande ardeur de rester à Paris avec justice estant très vertueuse et recommandable de sa personne. Une fille du commun appelée vulgairement Sr. Mathurine qui passoit pour béate en sa vide de Gamur f'it aussy reçue vers ce temps-là pour estre soeur domestique. Ces deux-ci y demeurèrent un peu plus que les 2 premières, mais sortirent enfin dans la dernière édification de nos chères Soeurs qu’elles louais extraordinairement, ne se pouvant lasser de parler de leurs mérites qu’elles se connaissois ne pouvoir ymiter ; particulièrement leur mortification et pauvreté. Les deux premières en disois autant et laissèrent le noviciat vide de novices, et nos 3 chères mères seules, sans aucun secours dans leurs travaux.
Quant à moy je n’aurois pas cru, si je ne Pavois vu, que trois filles, déjà âgées eussent pu soutenir tant de peines d’esprit. Premièrement, qu’on peut assez s’imaginer dans l’estât ou estois leurs affaires et encore pour les travaux et veilles auprès de leurs malades qui estois fréquentes à cause des playes faites par les Yrocois presque toujours à la teste et mortelles.
Vers la fin de cette année 61 (n) ou au commencement de 62 Monsieur Daillebout, mourut. J’ai parlé de luy ci-devant en qualité de gouverneur général du Canada. C’étoit un hommet d’un Iméritie rare et qu’on croit avoir vescu avec Madame Barbes de Boulogne, son épouse, en continence et dans la pratique des plus solides vertus
tard, à Montréal, le 2 septembre 1664 Michel Godfroy de Linctot.
l) Elizabeth Moyen qui devint en 1667 l’épouse de Sidrac Dugué, Sieur de Boisbriand.
m) Madeleine Mulois de le Borde épousa à Montréal, le 20 juin 1664 Etienne Pezard de la Touche, seigneur de Champlain.
n) Louis d’Aillebout 3e gouverneur de la Nouvelle-France a été inhumé à Montréal le 1er juin 1660.
chrétiennes. Cette dame, se voyant veuve et entièrement libre de sa personne, se défit de tout son train, ne se réservant qu’une bonne fille dévote, qu’elle avoit auprès delle, très vertueuse, qui la servit jusqu’à la mort et s enferma dans le petit couvent de la pauvreté et de la mortification, où elle a demleuré 3 ans pensionnaire avec beaucoup d’édification de part et d’autre> Nos soeurs luy donlnèrent pour tout appartement la chambre dont je viens de parler où elle étoit fort pressée avec sa fille de chambre (o) et ses meubles, et avec bien de 1 incommodité ; mais le désir de vivre avec les servantes de Dieu luy fesoit tout surmonter pour se consoler auprès d 'elles dans l 'affliction où elle étoit de la perte de son mary. Elle donna à nos soeurs en entrant deux vaches et une somme d’argent que je ne scay pas au juste et marchandises qui fut employée à construire les premiers bâtiments qui ont esté faits sur la terre et ménagerie de St- Joseph, qui est aujourd’huy notre maison de pain. Ce qui leur fit un grand bien, commençant lors à y tenir ménage, y ayant maison grande et estables, mais le tout fort petit et en grand danger des Yrocois, qui ne manquèrent pas d’y faire une cruelle visite quelques années après comme je le dirai plus loin.
Cette dame gardoit la closture fort régulièrement ne sortant point du tout et ne recevant personne de dehors en sa chambre et avoit un entretien fort dévot et religieux en sorte qu’elle n’étoit point un obstacle à la perfection, n’ayant point l’esprit du monde et vivant humble et rabaissée comme si elle ne l’avoit jamais [fréquenté], quoy qu’elle fut fort advantageuse de talents naturels, tant du corps que de l’esprit. Elle ne quitta poidt notre petit couvent par aucun mécontentement, mais pour obéir à un
o) Aimée Chastel, venue de France en 1658, avec la Soeur Bourgeovs et morte à l’Hôtel-Dieu de Québec en 1695.
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bon père jésuite, son confesseur, (p) qui crut que Dieu la demandoit à Kébec pour aider à Monseigr. l’évesque de Pétrée et à luy [aider] à y former une confrérie de la Ste famille (q) qui a fait de grands fruits pour le salut des âmes dans l’église du Canada et qui subsiste encore aujourd’huy dans toutes les paroisses. Cette dévotion ayant été reçue et établie généralement en toutes. Elle a beaucoup travaillé à cette oeuvre pendant 3 ou 4 ans en estant la directrice et supre. Et aussy tost que Madame Bourdon, qui estoit une autre dame veuve et dévote, fut en estât de prendre le soin de la Ste famille, Madame Daillebout se retira dans le couvent des Rdes Mères Hospitalières de Kébec, leur donna son bien qui passait vingt mille livres; ce qu’on estimoit beaucoup en ce temps-là; y a \ escu plusieurs années et y est décédée en odeur de sainteté (r) et d’une âme chérie de Dieu, de qui elle recevoit des grâces et caresses très particulièrement.
p) Le R. P. Chaumonot, Jésuite, qui explique lui-même dans son Autobiographie comment il fut conduit à faire la connaissance de Mme d’Aillebout à Montréal.
q) Cette confrérie dont Mmme d’Aillebout eût la première l’idée, d’après le Père Chaumonot, et qui fut d’abord organisée à Ville-Marie, fua établie subséquemment à Québec, approuvée par Mgr. de Pétrée en 1664, et érigée canoniquement par une bulle d’Alexandre VII, pape, en date du 8 janvier 1665.
r) Sépulture à Québec le 7 juin 1685. Dict. Tanguay.