CHAPITRE VI
La Compag'nie commence à s'appliquer aux bonnes œuvres
Sous la supériorité de M. le duc de Ventadour, et pendant que l'on travailloit à établir solidement la Compagnie, elle commença de s'employer avec grand soin à procurer le soulagement spirituel et temporel des pauvres mendiants de Paris. On en fit les premières propositions au commencement de l'année i63i.Onles continua au mois d'avril, et ce fut la première \T.ie que Dieu donna à la Compagnie par l'établissement de l'Hôpital-Général (i) de Paris. Au mois d'avril i636, on renouvela ce projet, mais, comme il portait avec soi de grandes et longues difficultés, on e \ remit la conduite à huit personnes de la Compagnie qui lui faisoient rapport de tout ce qui se passoit dans leurs conférences, et nous verrons dans la suite l'heureux succès de cette entreprise, La Compagnie la jugea un des plus importants objets de sa charité, vu que ce fut la désolation des âmes de ces mendiants qui émut sa compassion, et que le secours qu'elle désira de leur procurer regarda bien plus le salut éternel de ces pauvres que leur soulagement temporel qui, d'ailleurs, ne leur manquoit pas.
M. du Renouard de. Souvray fut supérieur après M. le duc de Ventadour, et ]\I. ]\Iartin (2), officiai de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, succéda à M. Frizon. Ce fut lors que l'on commença de pratiquer le 19e article des statuts touchant le zèle extraordinaire qu'il recommande pendant la quinzaine de Pâques. Ce fut lors que la charité s'échauffa pour la visite des prisons. M. Martin fut même confesser
(i) L'édit de fondation de l'Hôpital -Général de Paris fut signé par Louis XIV en avril 1656. Cet hôpital fut divisé en quatre maisons : Notre-Dame de la Pitié, St-Louis de la Salpêtrière, St-Jean de Bicêtre et Ste-Marthe de Scipion.
(2) Pierre Martin était encore officiai de l'abbaye de St-Germain-des-Prés en 1636 et il introduisit en cette qualité les clianoinesses de St-Augustin de la congrégation du Saint- Sépulcre dans leur nouveau monastère de Bellechasse.
quelques prisonniers des cachots du Pctit-Châtelet (i) . Mais cela ne fut pas approuvé des]\Iagistrats qui firent une nouvelle et très expresse défense de confesser les prisonniers des cachots sans une permission particulière.
Sous la même supériorité, on proposa quelques moyens de remédier aux désordres des lieux publics. Mais on n'en voit pas de succès par les extrêmes difficultés qui se rencontrent toujours à bien policer une grande ville sur ce sujet.
Ce fut en ce même temps que le zèle de la Compagnie naissante fit arrêter que ceux qui s'absenteroient quatre fois tout de suite de l'Assemblée seroient visités pour savoir le sujet de leur absence, et conviés d'envoyer leur aumône au coffret, s'ils n'y pouvoient assister. ^lais ce mouvement de ferveur n'a pas été approuvé dans la suite, et l'on a laissé à la liberté des confrères de fréquenter l'Assemblée et d'y faire l'aumône autantque leur bonne volonté les y porteroit, sans les y forcer par aucune contrainte de respect humain.
]\I. Brandon et i\l. Froger succédèrent à MM. du Renouard et Martin. Ce fut sous eux que l'on proposa de faire adorer le Saint-Sacrement aux criminels que l'on conduit à la mort, et cette vue fut fort approuvée. On en avertit les Chapelains de la Conciergerie (2) et les docteurs de Sorbonne qui les assistent au supplice, et, afin que la chose fût solidement établie pour l'avenir, M. le Procureur général (3) fut prié par quelques particuliers de la Compagnie d'ordonner dans toutes les prisons cette pieuse pratique, pour la consolation des patients. Cela fut exécuté et s'observe aujourd'hui dans toutes les villes bien réglées.
Comme la Compagnie tâchoit lors avec grand soin de veiller à tout ce qui pou voit empêcher le mal et procurer le bien, pour la pure
(i) Le Petit Châtelet avait été établi pour fortifier un des deux ponts de la Cite; il lut renverse par une inondation en 1292, et reconstruit.
(2) C'cùiit autrefois le logement du concierge du palais de justice ; il devint une prison et garda le nom de son premier emploi.
(i) Mathieu Mole, seigneur de Lassi Champlâtreux, etc., fils d'Edouard, conseiller au Parlement, et de Marie de la Grange-Trianon ; ne en 1584, conseiller au Parlement le 29 juillet 1606, président aux requêtes du palais pendant quatre ans, puis procureur-général pendant 27 ans. Premier président en novembre 1641, garde des sceaux le 3 avril 165 1, pendant 13 jours, puis le 9 septembre même année jusqu'à sa mort, arrivée le 3 janvier 1656. Ij avait épousé Renée Nicolaï, fille de Jean, premier président de la cour des comptes, et de Marie de Billy.
gloire de Dieu, on y faisoit souvent de nouvelles propositions. Jusqu'alors, personne n'avoit fait profession de chercher des remèdes aux désordres publics en vue du service de Notre-Seigneur, si bien que tout ce qui ne regardoit point le particulier étoit presque abandonné, et il y avoit un champ bien spacieux à donnrr de l'emploi à la ferveur des associés.
Ceux qui s'appliquoient aux prisons trouvèrent que les femmes de mauvaise vie y causoient de grands désordres. Elles y entroient et y demeuroient avec grande liberté, et d'un lieu de pénitence et de douleur, on en faisoit un cloaque de prostitution et de scandale. M. le Procureur général en fut averti par ordre de la Compagnie, et cet avis produisit de sévères défenses aux geôliers de laisser entrer dans les prisons aucunes femmes de débauche. Mais parce qu'il étoit difficile de bien discerner les bonnes d'avec les mauvaises, on trouva à propos de faire ordonner que les femmes et les filles ne parleroient plus aux prisonniers qu'au travers d'une grille, et cela s'exécute encore, si ce n'est il l'égard des dames de qualité et de vertu, que leur piété mène souvent dans les prisons pour y secourir les prisonnier?.
Dans l'automne de l'année i63i, la contagion (i) fut violente à Paris, et comme c'étoit aussi le temps des vacations, la Compagnie, qui n'étoit pas encore fort nombreuse, se trouva presque déserte. Cela fit que, sans nouvelle élection et sans tirer à conséquence, on arrêta, le 28 septembre, que les officiers demeureroient en charge jusqu'à la fin de l'année, et on les pria de faire en sorte que les Assemblées ne manquassent pas de se tenir tous les huit jours, parce que la Compagnie, qui devoit veiller sans cesse à ce qui étoit de la gloire de Dieu, ne pouvoit prendre aucunes vacations. Ce point parut si important pour continuer les exercices et pour mettre ordre aux affaires de piété qui se présentoient tous les jours, qu'on en fit un arrêté particulier; et sur ce que, dans la suite, et plusieurs années après, M. de Pugeols (2) fit un voyage en Languedoc où il visita quelques Compagnies qui prenoient des vacations, il en fit son rapport à l'Assemblée, et il fut chargé de
(i) Cette terrible peste exerça ses ravages en France, en Savoie, en Piémont et dans toute l'Italie; elle dura de 1627 à 1632.
(2) Très probablement le baron de Pujols, dont le nom est aussi écrit Pugeols dans les lettres du Cardinal de Richelieu ; il résida assez longtemps en Espagne et y était encore en 1642; il en revint à la fin de cette année ; il avait été attaché à la maison de Soissons.
leur écrire que ce n'étoit point la coutume de la Compagnie, de peur que les œuvres de Dieu ne reçussent du retardement.
A la fin des vacations, M. Brandon s'excusa de faire davantage la charge de Supérieur, à cause des affaires qui lui étoient survenues, et M. de vSaint-Pierre, qui avoit eu le plus de voix lorsque M, Brandon fut continué, entra en sa place avec M. l'abbé de Montpe}'roux qui prit celle de Directeur.
Jusqu'à ]\I. Brandon, la Compagnie n'avoit point encore continué de supérieur, mais depuis, l'usage s'en est rendu si fréquent, que s'ils ne s'excusent avant le jour de l'élection, on les laisse encore une fois dans leiu- place.
Pour les secrétaires, dès le commencement on les a continués, et si la Compagnie y a trouvé quelqu'avantage, parce qu'on fait mieux ce qu'on fait souvent et ce qu'on sait faire, elle en a aussi reçu du dommage, parce que la peine qu'il y a à bien faire cette charge fait qu'on se reUlche aisément quand elle dure longtemps. Aussi se trouvc-t-il de grands manquements dans les registres, faute de soins et d'application des secrétaires. Je les ai tous \'us et extraits poiu* composer ces annales, aussi j'en parle avec une entière connaissance.
Les assemblées de la Compagnie furent peu nombreuses pendant tout le reste de cette année, et la contagion en fut la cause, parce que chacun se retira à la campagne. Cependant plusieurs qui n'étoient éloignés que de trois ou quatre lieues de Paris, s'y rendoient avec fidélité et s'en retournoient le soir même, tant le zèle du service de Dieu avoit de pouvoir sur eux. Il étoit si grand en quelques-uns qu'ime personne de qualité ne plaignit ni la peine ni la dépense de prendre la poste à cinquante fieues de Paris , poiu* se trouver au jour et à l'heiu-e de la Compagnie.il méritoit bien que son nom fût conser\'é dans les registres, mais Notre-Seigneur a voulu qu'il ne fût inscrit qu'au livre de vie, et qu'il ne fût connu à présent que de Lui seul.
La contagion augmeatoit tous les jours et il n'y avoit plus aucun quartier dans Paris qui ne s'en trouv^ât infecté. Il arriva que la maison de M. Germain (i), près la place Maubert (2), en fut frappé. La
( I ) On trouve Charles Germain, marchand drapier, nommé troisième consul en i6jo; mais il n'est pas possible de savoir s'il est ici question de lui.
(2) La place Maubert, qui existe encore, est située dans le quartier Saint- Jacques ; il y avait en ce lieu un célèbre couvent de Carmes.
Compagnie devoit lors s'y assembler et l'on n'eut pas le loisir d'avertir les confrères de cet accident. Cependant, le P. Philippe et IM. de Ventadour, qui en eurent les premières nouvelles, les firent savoir à tous ceux qu'ils purent trouver le jour même, et leur donnèrent rendez-vous auK Capucins de Saint-Honoré. Plusieurs s'y assemblèrent sur le soir, on y fit les exercices ordinaires malgré le fâcheux accident qui les avoit déconcertés, et l'on résolut d'y tenir la Compagnie jusqu'à ce que l'air fût purifié dans Paris. Ainsi, par un coup de la Providence divine, la Compagnie se conserva dans le lieu même où elle avoit pris naissance. On ne manqua pas un seul jour de s'y assembler régulièrement. Il arriva même qu'un jeudi, où le temps fut le plus fâcheux du monde, par une effroyable pluie et par un vent pareil, la Compagnie ne cessa pas tout-à-fait. Personne n'osoit marcher par les rues. Cependant M. Amelotte (i), prêtre, qui depuis est entré dans l'Oratoire, personnage d'une haute piété et de très grande capacité, ne laissa pas d'aller au monastère des Capucins. Lui et le P. Philippe attendirent quelque temps pour voir si d'autres confrères se rendroient à l'Assemblée, mais ils demeurèrent tous deux seuls, et pour ne pas perdre le temps, ils firent les prières à l'ordinaire et s'entretinrent d'affaires de piété et de choses intérieures ave3 tant de consolation spirituelle, qu'ils crurent que Dieu avoit versé dans leur cœur tout ce qu'il avoit destiné pour le reste des confrères qui ne s'étoient pas trouvés au lieu de l'Assemblée.
Ce zèle de se réunir toutes les semaines a été si grand pour ne point abandonner le soin des affaires de Dieu, que de temps à autre on a surmonté tous les obstacles qui pouvoient empêcher de se voir, et dans la suite, durant les années 1648 et 49, au mjlieu des barricades, du blocus de Paris, et de la plus fâcheuse guerre civile (2) où tout étoit en confusion, la Compagnie s'assembla régulièrement. Quoiqu'il y eût péril à sortir du logis et à marcher par les rues, on ne laissoit pas de se trouver au rendez-vous en bon nombre. A mesure que les difficultés et les besoins
(i) Denis Amelotte né à Saintes en 1606, ordonné prêtre à Paris le 18 décembre 1632, prieur de Champ-Dolent, fut ami et compagaon de M. Olier ; il entra à l'Oratoire en 1650 et mourut à Paris le 7 octobre 1691.
(2) C'était pendant la guerre de la Fronde, qui eut lieu sous la minorité de Louis XIV et qui dura de 1648 à 1653, entre le parti de la Cour et celui du Parlement et des Princes. Il y eut deux phases dans cette guerre civile, la vieille Fronde de 1648 à 1649, et la jeune Fronde de 1649 à 1653; la première est surtout parlementaire, et la seconde féodale. Son nom vint du jeu de la fronde auquel se livraient les enfants dans les fossés de Paris.
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des pauvres augmentoient, le zèle des confrères s'augmenta et leur charité s'accrut et pour s'entrevoir et pour travailler avec plus d'ardeur que de coutume.
Je ne continueroi pas à marquer toujours les officiers qui se sont succédé les uns aux autres dans la supériorité et dans la direction de la Compagnie. Il s'en fera un mémoire à part, pour ne pas laisser perdre le souvenir de tant de personnes d'éminente vertu qui ont gouverné cette Assemblée. La suite de cette histoire se réglera par les années, et ce sera l'ordre que je garderoi le plus exactement qu'il se pourra.